SEPTIEME LETTRE
Du même au même.
« Par je ne sais quelle piiie', ou pcul- « être par je ne sais quel raffinement de « cruauté, on m'avoit donné un mauvais u matelas, une table, et une lampe dont « mon geôlier renouyeloit l'huile , lors- (( qu'il venoit m'apporler ce pain que « j'arrosois de tant de larmes. — On ne « veut donc ni ma rendre la liberté, me « disois-je, ni finir mon supplice. Pendant « combien de temps durera encore celle « horrible agonie? O mon Dieu ! je suis si (f jeune, combien de siècles de douleur « j'ai encore à supporter, avant de pouce voir mourir! O mon Dieu! que mou sort (( vous touche ; j'implore votre bonté , « j'implore votre justice : ou ma deii- (f vrance , ou la raort. — Je priois a^ ec
« ardeur ; et ma prière ne me laissoit ni u sans consolation ni sans espoir.
(( J'enlendois quelquefois contre un w des côle's de mon cachot , un bruit tr semblable à celui d'un torrent impë- « tueux. U me sembloit que des vagues «rapides s'entrechoquoient avec force, « que des pierres étoient entraînées avec « violence, et rouloient avec fracas. Ce « bruit extraordinaire s'apaisoit , cessoit (( tout à fait , et souvent ne recommençoit « qu'au bout de plusieurs jours. J'exami- (( nai avec attention le côté de ma prison , u derrière Icqncl ce grand désordre pa- « roissoit avoir lieu. Je le trouvai beau- « coup plus humide que les autres, sur- (( tout lorsque cette sorte d'orage souter- « rain se faisoit entendre. Je ne sais par « quel hasard un tronçon de barre de fer <( éloit caché et à demi enterré dans un « coin de mon cachot. Je l'avois décou- (( vert, et remis avec bien du soin , à « la place où je l'avois trouvé. Je m'en
« servis pour frapper contre le côlé du « cachot le plus voisin de Torage, et la « nature du retentissement me prouva « qu'une grqnde cavité (iloit très-près de « ma prison. Je regardai, avec un nonce veau soin , ce mur naturel cq^nposc de u blocs de pierre. Je vis presque à fleur (( de terre, une roche plus petite que les « autres, et qui me parut conformée et (( placée au milieu de celles qui l'entou- <( roient , de manière à pouvoir eu être <i facilement détachée. Le malheur est si (( prompt à saisir la plus foible espérance, » je me crus presque délivré; je me jetai « à genoux, et quelle reconnoissance u'ex- « primai-je pas à la divinité !
« Je résolus d'essayer avec ma barre « de dégager la roche et de l'ôter de « sa place. Mais le geôlier n'étoit pas en- <( core venu m'apporter ma subsistance « ordinaire , et je crus devoir attendre. « Quelle ne fut pas mon impatience !
» Avant son arrivée, je déplaçai la
(X paille^et le matelas, je les portai contre (( la roche que je vouiois enlever, et la « barre fut cachée dans la terre.
« Le geôlier apporta le pain et l'eau. « Il fut surpris de ne pas trouver mon lit « à la même place que la veille. Il souleva (( le malelas , il souleva la paille , ne me « dit rien , et s'en alla.
« Lorsqu'il fut parti , et que je le jugeai « éloigné , je reculai mon lit , et , avec ma « barre , j'essayai de faire tomber la terre « très-endurcie, qui formoit comme un « ciment autour de la roche. J'eus d'abord « de la peine àTenlamer ; j'y parvins assez « facilement ensuite , mais je vis qu'il me « faudroit un peu de temps pour arriver « à mon but. Je ne me décourageai point, ce Lorsque la quantité d'huile brûlée dans H la lampe , me (il juger que le geôlier ne « tarderoit pas à arriver, je cachai les dé- <( combres sous la paille et le matelas. t< Rien ne fut remarqué. On remit de « Ihuile dans la lampe , on remplit d'eau
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a la cruche, on laissa un pain sur la table, t( el on s'en alla.
« Je me hàlal de reprendre mon Ira- <( vail. Ce qui le rendit plus long, c'éloient H les précautions que j'élois obligé de a prendre pour faire le moins de bruit i< possible , d'autant plus que , depuis i< quelques jours ^ le torrent paroissoit ne « pas rouler, et ne grondoit plus. Après « quelques alternatives de relâche et de (( nouveaux efforts, la roche devint un (( peu mobile ; un vent frais soufla dans « le cachot par les fentes qui venoient de <( se former autour de ce bloc. Mon ar- (c deur redoubla; je poussai la roche avec a force , elle cëda ; je la poussai encore « davantage , elle céda de nouveau , et , « tombant dans une vaste cavité, elle laissa « à sa place une brèche assez large pour « que je pusse y passer. Quelle ne fut pas i( ma joie ! Je pris la lampe , et, la tenant « devant moi, j'avançai la moitié de mon « corps au travers de la brèche. Je dé-
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<( couvris un immense aqueduc naturel , « dans le fond duquel des pierres rou- « lëes , amoncele'es , retenues par les ine- « gallle's du terrain sur une pente très- (( inclinée , niontroient que , peu de jours « avant, un torrent impétueux avoil coulé « dans celle sombre cavité. Je pris sur-le- « champ une résolution hardie; mais que <( n'aurois-je pas tenté pour terminer mes « mallieurs? J'invoquai le ciel, et, mettant (( le plus grand soin à ne pas éteindre ma (( lampe, je retirai ma tète dans le cachot, « je repassai à reculons par la brèche , et « Je me laissai glisser dans le fond du lit « du torrent. Je crus devoir en suivre le « cours , plutôt que le remonter. Je me « pressai de m'avancer au milieu des « pierres mobiles sous nies pieds. Quei- (( qucfois j'élois obligé de traverser de « grandes places couvertes d'une vase « épaisse , ou de larges flaques d'eau ; « d'autres fois , les voûtes de l'aqueduc « étoient très-basses, et j'étois forcé de
<( marcher exlrêmement courbé. J'allois (( depuis long - temps ; j'avois parcouru (( plusieurs détours très - sinueux ; une u nouvelle crainte vint me saisir : il me u sembla entendre le bruit du torrent dont (c les eaux arrivoient avec rapidité', et al- « loient m'enlraîner et me briserau milieu « des roches détachées ; je m'arrêtai un « instant , et je reconnus que le bruit qui (( yenoit de mefTrayer, n'éloit dû qu'aux (( échos qui répétoient successivement ■(( celui des pierres que mes pas faisoient <( rouler. Enfin je sentis un vent assez « fort , ma lampe s'éteignit ; mais je re- (( doublai de courage , je continuai de « m'avancer à tâtons ; bientôt je me trou- « vai sur le bord d'une rivière, et, malgré « Tobscurité de la nuit , je reconnus les « arbres qui en garnissoient le rivage.
« Quelles actions de giâces ne rendis- <( je pas au ciel , proslerîié sur la rive^ pé- « nétré de reconnoissance, mais plein de « trouble et d'anxiété au sujet d'Aurore !
Ï.T ALPIIONSINE DE FLORENTINO. I29
« Dès que le jour commença de paroî- « lre,je gagnai un villageque je visdausîe « voisinage; j'appris le nom de laconlre'e « où j'ëlois , et je m'empressai de partir « pour Rome. Les brigands ne m'avoient « rien laissé que l'habit que je portois « lorsqu'ils m'avoient arrêté, et que mon « séjour dans le cachot avoit presque ré- (( duit en lambeaux ; je ne voulois pas me (( taire connoilre ; la charité du curé du (( village me procura quelques secours.
« Je me mis en roule à pied ; je hâtai mes (( pas autant que je le pus; je brùlois d'ar- « river au seul endroit où je pouvois es- (f pérer d'avoir des nouvelles d'Aurore , « et je redoulois le moment où l'on m'en « donneroit; mon âme étoit en proie aux (( idées les plus sinistres, et, h mesure que K j'approchois du terme de mon voyage, (( mon agitation devenoit de plus en plus « insupportable.
« Lorsque je tus dans Rome , mes gece HOUX se déroboieut sous moi; j'eus bien
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w de la peine h me traîner jusques au « couvent des Franciscains. Je demandai « le père Anselme, le respectable directe leur de la marquise de Volenla ; il avoit « vu naître Aurore, l'avoit toujours chérie i< comme un père , et n'avoit cessé de me t( témoigner beaucoup d'affeclion.
« Dès que ce bon religieux m'eût re- « connu , il vint à moi les larmes aux <( yeux , m'embrassa sans pouvoir parler, i< et, après m'avoir tenu long-temps pressé ♦f contre son sein. — Malheureux jeune « homme! me dit-il; et ses larmes cou- « lèrent en abondance sur moi. Je n'en- (( tendis que trop et ses larmes , et ses pa- <( rôles terribles , et son silence effrayant. t( — Mon père , tout est donc fini pour « moi , Aurore ne vit plus ? — Elle vous <( a précédé , mon fils, dans le séjour cé- <( leste. — Me voyant tomber sans con- .« noissancc, il me soutint, me posa sur « son lit, me secourut avec le soin le K plus tendre, déplora avec moi mon af-
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« freuse destinée, gëmit de mon extrême « souiTrance, me parla de Dieu, me mon- « Ira dans Je ciel la fin de tous mes maux, « pria la divinité de faire pénétrer un « rayon de consolation dans mon âme si (( cruellement blessée , et^ par une sorte « d'influence extraordinaire et de charme « surnaturel, parvint à suspendre un mo- « ment mes horribles angoisses.
«Je pus l'interroger sur Jcs circonstances « de mon malheur : il n'étoit que trop « certain. Des bûcherons avoient renlar- (( que dans une forêt une place où la terre « avoil été fraîchement remuée, fis avoient « creusé , et avoient trouvé le cadavre « d'une jeune femme. On lui avoil laissé u presque tous ses habits. L'adresse d'Au- (f rore de Voîenta ctoit sur une lettre , « dans uïve des poches de la jeune per* (( sonne. L'autorité civile, avertie par (( eux , avoit fait faire un grand nombre « de recherches. On avoit entendu les u quatre domesliqueset la demoiselle, qui
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« ëtoient avec mademoiselle Aurore el « le comle Amedëe^ lorsque une troupe « nombreuse de brigands les avoient at- (( laqués. Us avoient tous reconnu le ca- <{ davre, quoique déjà altéré, la taille, les « cheveux, les vèlemens, et une bague de « peu de prix que les assassins n'avoient « pas enlevée.
« Je ne doutai plus que je ne dusse <{ être à jamais le plus infortuné des hom- «. mes. Je voulois mourir. Le père Ance selme rappela mon courage au nom de (( Dieu , qui seul a le droit de disposer « de nos jours. — Bientôt , me dit-il, vous <\ descendrez dans la tombe , sans avoir (( blessé aucun de vos devoirs. Vous trou- <i verez au-delà l'oubli de tous vos maux. (( Vous reverrez Aurore , et, dans le sein i( de Dieu , vous recevrez la récompense (( delà fermeté que le ciel vous commande •:( aujourd hui. — 11 me sembloil qu'Aurore (( me parloit par sa bouche , et m'ordonu ncit aussi de vivre, et que la voix du
r< Très-Haut conflrmoit ce que me pres- « crivoit mon amaiile. — Mon père , je « vous le promets , j'essaierai de vivre et (( de souffrir. Mais ce monde m'est in- « supportable ; je l'ai vu avec Aurore , (( je ne puis le revoir sans elle; mon sup- « plice seroit trop au-dessus de mes for- (f ces; jirai, dans une retraite ignore'e, « pleurer sur moi^ adorer Aurore, et « supplier à chaque instant le ciel d'ace brèger mes tristes jours.
« Le père Anselme crut alors devoir (( m'apprendre que le comte Antoine de « Volenta s'étoil mis en possession de « toutes les terres d'Aurore, comme son « héritier naturel. — Il est aussi votre (( plus proche parent; personne ne doute « que vous n'ayez succombé comme Au- (( rorc. Un acte, signé par les magistrats (( et le pasteur d'une petite ville de la « Calabre , atteste que le comte Amédée « de Florenlino , échappé d'une caverne (( de brigands^ est mort dans l'auberge
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u principale de la ville , des suites des u lourmens qu'on lui avoil fait souffrir. Cet « acte , envoyé au comte Antoine, a été « communiqué par lui à tous les amis de « sa famille ; je lai vu , je lai cru aulhen- (( tique ; tous ceux à qui il a été montré <c ont été trompés comme moi, et lecomle i< Antoine jouit maintenant de tous vos « biens, comme de ceux d'Aurore.— (( El que me font ces biens auxquels je t( n'allachois de prix que parce que Au- « rore en avoit accepté l'hommage? Mon « père, laissons le comte Antoine pos- « séderson immense fortune. JVe détrui- « sons pas le bruit de ma mort : il rendra (( plus facile l'exécution du seul projet (( qui peut me convenir. J'irai dans la (( vaste forêt voisine des sources du .Té- (( verone ; je l'ai tiaversée autrefois ; « elle est déserte , sauvage ; j'y ai remar- (( que d'anciennes ruines dans plusieurs (( endroits. Je choisirai celles oîi je croirai « pouvoir me livrer plus librement à
« loule ma donloar. Un nom supposé (( empêchera qu'on ne soupçonne le vé- « rilable nom du malheureux Amédëe.
(( L'habit d'un ermile, le temps et mes «^ chagrins empêcheront de reconnoître « mes Irails. Vous garderez , ô mon père ! « le secret que je vous confie. Le Irisle « solitaire vous écrira aussi souvent qu'il « le pourra. Mais Amëde'e ne sera plus « de ce monde : vous donnerez quelques « regrets à sa mémoire. Vous avez bien « voulu être dépositaire d'une somme que « ma mère vous avoit confiée , et que je « vous a\ois prié de garder jusqu'au mo- (( ment où je pourrois ^ous en indiquer « l'usage. Je ne prévojois pas alors quel « emploi je dësirerois aujourd'hui d'en « faire. Rendez au curé de..... le secours tr qn'ii a bien voulu accorder à celui qui « se trouvoit sans argcfjt , et , n'ayant i( auprès de lui d'autre recoaifloandalion i( que les livrées du malheur, ne l'a pas << sollicité en vaio. Joiguez-j niillpécus^
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(( pour qu'il ait le plaisir d'obliger beauu coup d'infortunes ; donnez - moi , en cf pièces d'or, ce qui m'est nécessaire « pour aller jusques à la grande forêt, (( m'y e'tablir , et y vivre en véritable u ermite ; distribuez tout le reste aux « pauvres. Adieu , mon père , je vais où « la voix de Dieu et celle d'Aurore « m'appellent. Bénissez votre Amédée , (( bénissez le tombeau dans lequel il va « chercher un asile ; imposez vos mains (■< paternelles sur la létc de Florentino « que la foudre a frappé , et dont l'exis- « tence finit à vos genoux qu'il embrasse. (( Ambroise vous chérira , vous honorera {( comme Amédée. Priez pour lui, priez « qu^il meure bientôt; et, lorsque dans sa (( grotte sauvage , il sentira que votre u prière et la sienne sont exaucées j que « son dernier moment approche , que « sa vie s^ va , sa foible voix , en s'étei- (( gîianl , vous bénira encore , et ses lè- « vres mourantes murmureroal le nôra
ET ALPIIONSINE DE FLORENTINO. iSy
« d'Anselme, celui d'Aurore, et le nom (f du Dieu de bonté.
(( Je tombai aux pieds du vieillard qui, (( s'empressant de me relever, me tint « pendant long- temps étroitement em- (( brassé, me dit tout ce que la religion , (( la piété compatissante, et un tendre ia- « térêt lui inspirèrent pour calmer mes « douleurs , n'osa pas combattre ma ré- {( solution , se crut obligé de la regarder « comme une inspiration du ciel , et se « plaignit amèrement de son grand âge « qui lui ôloit ia force de me suivre.
(f En me séparant du père Anselme, « j'éprouvai un nouveau et bien cruel dé- « chirement. Tous mes maux se renonce vêlèrent.
<( Je terminai mes arrangemens , je (( coupai mes cheveux , je résolus de « laisser croître ma barbe; une robe grise « et grossière remplaça mes habits , et je H partis pour la forèl que j'habite. Après « en avoir parcouru diûérenles parties.
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a je trouvai un ermitage qui paroissoit (( abandonne depuis plusieurs années , « mais qui , taillé en très-grande partie (( dans le roc , avoit été à peine dégradé, (c Aidé par les paysans qui venoient m'ap- « porter ma nourriture , je par^ins aisé- « ment à le restaurer. Je cultivai un petit « jardin autour de ma cellule. Une chèvre « me donnoit du lait ^ un chien suivoit u mes pas. Dès que le jour commençoit (f à paroîlre , je me prosternois au pied « de l'autel de la chapelle ; j y coujurcis (( le ciel de me rejoindre à mon amante. u A mesure que le soleil s'élevoit vers « l'horizon , Je labourois la terre , je li- « sois , je priois , je parcourois la forêt , u je gravissois contre les rochers voisins u de mon ermitage ; partout je croyois « entendre la voix d'Aurore qui m'ap- « peloit à elle. Lorsque la nuit répan- (( doit ses ombres, qu'une foible lumière « éclairoit rnon réduit solitaire, j'enten- « dois encore cette voix si chérie , elle
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(( relenlissoit dans mon cœur ; el , dans (( les momens où le sommeil descendoit « sur ma triste couche, je voyois Aurore, (( je la vojois dans le séjour céleste ; je « goûlois un instant de bonheur; mais le « réveil éloil affreux. Telle a été ma vie ; « telle elle n'a jamais cessé d'être , et w cependant les années se sont succédées. « O mon cher ami ! quand finira l'exisu tence du malheureux Ambroise ?
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