‹ Charles d'Ellival et Alphonsine de FlorentinoChapitre 18 sur 24 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

A-iORSQUE les suites du saisissement profond qu'Aurore avoit éprouvé, commencèrent à se dissiper, el qu'elle rouvrit les yeux , elle se trouva sur un lit , dans une chambre éclairée par une lampe. Uniquement occupée de son amant , elle croit le voir encore succomber tout sanglant sous les coups d'infâmes assassins ; elle jette un cri d'efTroi , et veut s'clanccr vers lui, lorsqu'elle se sent retenue avec rudesse. Elle se retourne et voit assise auprès d'elle une femme âgée, et dont l'air dur et le regard sinistre ajoutent à la laideur. Aurore pâlit, sa force l'abandonne, la parole expire dans sa bouche ; la femme l'examine, et Aurore surmontant sa foiblesse: — « Où suis -je, ma-

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« dame? qui êtes vous? où est Amédée?

(( — Vous éles, madame, au pouvoir d'ua « capitaine dont la puissance est terrible. (( Il vous a confiée à moi; il m'a corn- (( mandé de veiller sur vos jours. Je re- <( ponds de vous sur ma tête. Quant à <( celui que vous nommez Amédee, je <( ne l'ai pas vu. Vous e'tiez seule , lorsu qu'on vous a portée à demi morte dans (( cette chambre, et que le capitaine m'a M ordonné de vous secourir. J ai seule- » ment entendu dire aux compagnons du » capitaine qu'un jeune homme, qu^on u avoit pris avec vous^ a^oit été tué à « l'entrée de cette demeure souterraine.» Aurore éprouva tous les tourmcns que l'imagination peut concevoir. Son amant a péri , et elle est livrée sans défense à un chef de brigands, et elle est prisonnière dans sa caverne ensanglantée, sans aucun espoir qu'on puisse découvrir son sort ni le lieu de son horrible prison. Immobile et comme pétrifiée, elle ne pouvoit ni,

pleurer , ni s'écrier. Elle senloit toules les angoisses de l'agonie, et la niorl fuyoit loin devant elle , et la présence de celte femme sans pllié ne lui permelîoit pas même de déplorer son aflreuse deslinée ; elle croiroit, pour ainsi dire, commettre un sacrilège, en prononçant devant elle le nom de son amant.

Une nouvelle terreur la saisit ; elle craint qu'un long délire ne s'empare de sa tète ; elle invoque le ciel ; à mesure que du fond de la caverne souterraine, ses vœux s'élèvent vers le Très -Haut, l'attendrissement pénètre dans son âme; elle pleure. Mais quelle épouvantable consolation cherche à lui donner la vieille femme? — xNe vous affligez pas, madame, (( vous êtes jeune et belle, le capitaine est (( jeune ; j'ai cru m'apercevoir que votre « beauté l'avoit frappé; séchez vos larmes, (( cherchez à lui plaire ; et bientôt vous (f serez son heureuse femme; ici tout vous i( obéira » — Aurore la regarda avec

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horreur. La vieille femme cfTraye'e , la traita avec dureté, lui annonça que, de gré ou de force, le capitaine sauroil bien la soumettre à sa volonté , lui conseilla de rabaisser sa fierté, et la laissa au désespoir. N.

Bientôt le capitaine parut. Sa férocité sembloit s'adoucir , lorsqu'il regardoit Aurore; mais, peu accoutumé aux lenteurs, et facilement rebuté des obstacles, il lui déclara la passion que sa beauté venoit d'allumer dans son âme , lui notifia ses projets, lui donna quelques jours pour se déterminer, et lui annonça que si, au retour d'une course qu'il alloil faire avec quelques-uns de ses compagnons, elle ne consentoit pas à recevoir sa main , il sauroit bien obtenir de la force la soumission la plus entière à ses désirs.

Un coup d'oeil d'Aurore lui peignit toute son indignation. Le capitaine n'y répondit que par un sourire insultant , el sortit.

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Quelle position que celle d'Aurore !

et combien la présence de la vieille femme, ses insolens discours, et ses infernales insinuations la rendoient plus affreuse !

Un soir sa gardienne, avant de se retirer et de la renfermer dans sa chambre, lui avoit dit que , dès le lendemain de trèsbonne heure, le capitaine seroit de retour. Aurore, au lieu de se coucher, s'étoit jetée à genoux, conjuroit le ciel de venir à son secours, et imploroit la mort , lorsqu'une violente détonation se lit entendre. Une forte secousse parut ébranler les murs de sa prison ; une nouvelle explosion produisit une secousse plus forte encore ; un côté de la chambre s'éboula presque en entier, et Aurore distingua audelà de la brèche, et au travers de la poussière des décombres, le commencement d'un escalier

L'espoir renaît à l'instant dans son âme, elle s'écrie : Mon Dieu! que je vous rc

mercie! Elle se relève , prend sa lampe , passe au travers de la brèche, et monle l'escalier.

Elle monte long-temps, parvient à une porte de fer, l'ouvre, se trouve dans une grande pièce délabrée et sans meubles , referme la porte de fer, y voit un énorme verrou, le tire avec effort , et, lâchant de calmer un peu son trouble extrême, se dispose à profiter de l'accident imprévu sur\euu dans le souterrain, et auquel une voix intérieure lui dit qu'elle va devoir sa délivrance.

Elle entre dans un grand cabinet qui la conduit à une chambre à coucher , dans laquelle sont encore un lit antique , et de vieilles tapisseries. Elle parcourt plusieurs salons , incertaine du coté vers lequel elle doit se dirigei' pour sortir du château , et pouvoir échapper aux dangers qui la menacent. Une nouvelle porte est ouverte; elle s'avance,[et voit, au milieu d'une salle tendue de noir, un cercueil Tome I. 7

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couvert d'ua drap mortuaire, élevé sur une estrade, et entouré de vieux cierges à derui consumés. Un sentiment de tristesse et d'efiVoi s'empare de son âme; elle cède cependant à celui de sa sûreté, traverse la salle j mais au moment où elle passe dans la pièce voisine , un coup de vent éteint sa lampe. Elle tremble , ne sait quel parli prendre , fait quelques pas , s'arrête , porte ses mains en avant , entend un léger bruissement, sent une main qui touche la sienne, li'ose ni crier, ni s'avancer, ni reste?', est près de tomber de terreur et de loiblesse , lorsqu'une longue galerie s ouvre devant elle. Une lumière soudaine paroîl à ses 3 eux ; un bommcj une femme et des enfans se présentent, l'aperçoivent, s'écrient, tombent à genoux; et , un peu rassurée par leur crainte, elle dislingue, au bout de la galerie et au-delà d'un vestibule et d'une cour, une avenue éclairée par la lune, s'échappe par celle allée , et ne cesse de courir que

lorsqu'elle est déjà à une certaine distance du château.

Ses forces l'abandonnent alors , elle se laisse aller sur un gazon qui borde la route; tout ce qu'elle vient d'entendre et d'éprouver ne lui paroit qu'uu songe confus; elle ne peut pas se persuader qu'elle soit sortie de son affreuse prison , qu'elle ne soit plus enchaînée dans un repaire souterrain , qu'elle ait échappé au plus grand des dangers , qu'elle revoie encore le ciel et la campagne. Amédét ! Amédée ! dit - elle ; et le trouble de ses idées ne se dissipe que trop a ite : elle ne rappelle que trop ce que lui a dit la vieille femme de la caverne ; peut-elle encore conserver quelque espérance ? Elle prie , se désole , prie de nouveau ; et , dans la funeste iucertilude qui l'agile, elle va vers un village qui ne lui paroît pas éloigné, et où d'ailleurs elle croit ne devoir plus conserver aucune crainte des brir gauds.

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Elle descend une côte assez rapide , parvient au village au moment où le jour commençoit de paioitre, entre dans une auberge qu'on vient d'ouvrir, s'informe du chemin de Rome et des moyens d'y arriver, montre un diamant qu'elle tenoit de sa mère , et qu'elle avoit pu dérober aux regards des brigands, loue une place dans une voiture publique que l'on préparoit, prend un peu de nourriture, et part remplie de trouble et d'impatience.

Arrivée après plusieurs jours à Rome , sous un nom suppose' , elle écrivit à la princesse de Sanlangelo, lui confla son retour, et la pria de venir la trouver sccrèlement. Quelle joie son amie eut de la revoir! Combien la princesse avoit pleuré sa mort ! Aurore l'embrasse et lui parle d'Amédée. Madame de Santangélo ne peut retenir ses larmes. Elle ne peut rompre le silence , ses sanglots l'oppressent ; elle tient les mains d'Aurore dans les siennes. — ^i Améde'e , ma chère amie ! . . . )j

— El elle ne peut coiUinuer. — <c Elle ne « m'a donc pas trompée la vieille femme (( du souterrain , dit Aurore d'une voix « étouffée , Amédée n'est plus ! » — Elle écoula, presque insensible, tout ce que la princesse put lui apprendre ; elle raconta à son amie , en peu de mots , et presque froidement , ce qui lui étoit arrivé : quelquefois elle vouloit croire que la mort d' Amédée avoit été supposée comme la sienne; mais cet acte funeste, envoyé de Calabre, renversoil toutes ses espérances, et la princesse n'imaginoit rien qui pût lui rendre cet espoir qui lui échappoit à l'instant même où elle venoit de le saisir.

Elle reste donc inébranlable dans sa résolution ; elle se dévoue h sa destinée , elle renonce à tout ce qui peut lui être encore cher, elle se refuse à l'amitié la plus tendre , elle ne veut plus que la consolation approche de son cœur, elle ne veut plus qu'un désert , la pensée d' Amédée , et

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celle de Dieu, à qui elle demandera sans cesse de la rejoindre à son amant. — «Ma <( chère amie, dll-elle à la princesse, je « vous aime plus que moi-même ; mais « souffrez qu'Aurore ne soit plus d'un « monde où elle a ëlé trop malheureuse, « et où chaque instant aigriroit sa douleur. i< Que le comte Antoine garde des biens « dont je n'ai plus que faire; qu'il croie (( toujours à ma mort ; que le monde en- <( lier me suppose dans la tombe. Ah ! « puisse'-je en effet y descendre bientôt ! (( Dans la parlle la plus déserte de la foret « qui couronne les montagnes d'où coule « le Tëverone , sont d'immenses ruines (( d'un château habité autrefois par ma <( famille si souvent alliée à celle de Flo- <( renlino. Ma mère m'y conduisit dans Ci mon enfance. Je saurai les retrouver. « J'y vivrai seule au milieu des vastes « souterrains que ces ruines recouvrent , « et des tombeaux que le temps a encoi e « respectés. Sous ces voûtes antiques ,

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< daas ces asiles funèbres , quel danger (( pourroil m'atleindre? Là, je penserai (( ù l'amie de mon cœur, à mon amant , '.( h la mort que j'appellerai sans cesse. « De ces sombres retraites, j'écrirai à mon (( amie , je lui écrirai souvent ; et , lorsque « plusieurs lunes auront paru et disparu « dans les cieux , sans qu'aucune lettre (( d'Aurore lui soit parvenue , elle dira : i( Aurore a cessé de souftiir. Elle viendra « alors dans ces ruines où reposera ma « cendre ; elle visitera la demeure mé- « lancolique d'où mon âme seseraenvo- (( îe'e dans lesein du Dieu de miséricorde; u elle dira : c'est ici qu'elle a prononcé , en « expirant, le nom de son Amédée et (( celui de son amie ; elle verra ma tombe, (c y jettera une fleur, bénira ma mémoire, {( et ne pleurera pas sur moi ; je serai « bienheureuse auprès de mon amant. Je « vous verrai cherchant dans ces lieux « solitaires les traces de mes pas; je vous « sourirai du haut de ce ciel où j'aspire;

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<( je calmerai VOS reijrels; et si , dans ces « momens solennels, vous vous asseyez u auprès de mon tombeau , et que le sic( lence de la nature ne soit troublé que « par le foible murmure d'un vent léger, (( qui agitera mollement autour de vous u les plantes sauvages , vous vous direz : « c'est la voix d'Aurore , c'est la voix de « l'amie la plus aimante. »

La princesse étoit au comble de la douleur. Que ne dit-elle pas pour ébranler la détermination d'Aurore! Elle l'attendrit, la pénétra de la plus vive et de la plus douce reconnoissance, mais ne la changea pas. Le sort en étoit jeté. Aurore dit à madame de Santangélo sous quel nom elle désiroit cacher le sien, prit l'argent qui lui étoit nécessaire en échange du diamant qu'elle avoit sauvé , s'arrangea pour se faire conduire , sous le nouveau nom qu'elle venoit d'adopter, jusques à une certaine distance de la grande foret , serra dans ses bras la princesse, pleura

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amèremenl , et , reprenant sa résignation el le courage du de'sespoir, se sépara de son amie , en appelant sur elle toutes les bcnëdiclions du ciel.

Parvenue auprès de la forêt , elle descendit de la voiture, parcourut à pied de très-grands bois , descendit dans plusieurs vallées , gra^ it au haut de plusieurs montagnes, el découvrit enfin les ruines qu'elle cherchait. Elle alla d'abord à la chapelle ; elle y implore la protection du ciel ; elle parcourt ensuite le château , et choisit pour sa demeure un appartement qui communique avec un souterrain , et dont l'état est encore tel qu'elle peut s'y renfermer de la manière la plus sûre. On ne parvient à cet appartement que par des détours assez compliqués ; il seroit impossible d'en forcer l'entrée, et la villageoise honnête et fidèle , qui lui apportera de temps en temps ce qui lui sera nécessaire , y sera seule introduite.

Dèsle lendemain^ ellerevienlde bonne

ni:

heure auprès des tombes de ses aïeux .

elle les conlemple avec respect ; elle en remarque une beaucoup mieux conservée que les autres, elle s'assied auprès de ce monument mélancolique , elle médite.

" — « Là, dit- elle, je reposerai , là reu posera Améde'e ; la princesse de Sant- « an^élo tiendra sa promesse, mon amant (( sera porté dans cette enceinte sacrée où (( dorment ses pères et les miens, ce tom- « beau sera notre couche nuptiale. » — Et Aurore médite de nouveau. Une illusion lui est nécessaire pour supporter moins impatiemment la vie. Un vieux morceau de fer lui sert de ciseau , un caillou lui tient lieu de maillet; elle grave sur le marbre de la tombe; et, assidue à cet ouvrage si triste et si touchant, elle ne cesse de s'en occuper que lorsqu'on peut lire sur cette pierre funéraire : — Ainédée de Florent ino et Aurore de Volenta sont réunis sous ce marbre.

Vous qui aimez , donnez des larmes à

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leurs malheurs ; demandez, au ciel pour eux l'éternelle félicité , et ne soyez ja^ mais séparés de V objet de votre amour. Chaque matin , elle cueille clans la forêt voisine des fleurs sauvages dont elle orne la tombe; et, tous les soirs, lorsque le soleil est près de disparoî're derrière les montagnes qui bordent l'horison , elle va pleurer sur le marbre insensible, le baiser, faire entendre sa voix gémissante, appeler Amëdëe , l'appeler encore , et , faisant répéter ce nom si doux et si cruel aux rochers qui l'entourent , elle s'éloigne lentement, s'avance vers la forêt comme une ombre errante et plaintive, et se retire enfin morne et silencieuse dans sa cellule solitaire.

i5G ciiarleS'd'ellival

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