‹ Charles d'Ellival et Alphonsine de FlorentinoChapitre 21 sur 24 · CHAPITRE XlII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XlII

J.jA marquise de Florenlioo avait fait en vain, pendant plusieurs années j- toutes les recherches que la prudence avoit pu lui permettre, pour savoir ce qu'etoient devenus les enfans de feu son mari. Elle lî'avoit pu rien découvrir. L'inquiétude e'toit toujours dans son cœur, mais elle avoit renonce' à de nouvelles démarches. Elle vojageoit depuis quelques jours avec sa fille dans les environs de la source du Téverone. Elle se promena à cheval dans les forêts voisines ; ce genre d'exercice lui plut; elle s'arrêta dans le village le plus rapproché de ces forêts qu'elle parcourut plusieurs fois dans différens sens, et souvent pendant plusieurs heures. Elle vit de loin des ruines im-

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posantes ; elle fut curieuse de les visiter ; elle se dirigea vers la montagne que couronuoient ces monuinens.

Jean et Maigiierile éloient ailes la veille à l'ermitage; la porte de la cellule en étoit fermée; ils avoient frappé à plusieurs reprises , personne ne leur avoit répondu. La chapelle éloit ouverte; ils y étoient entrés; elleéloit abandonnée ils étoient ressoriis à la hâte; ils avoient appelé le père Ambroise; un silence absolu avoit régné autour d'eux. Ils avoient cherché dans le jardin, au milieu des rochers et des arbres qui l'environnoient ; tout étoit désert ; le père Ambroise u'étoit pas dans l'ermitage ; ils l'avoient attendu ; le bon ermiie n'étoit pas revenu ; ils l'avoient attendu encore, mais, la nuit étant très-proche , ils avoient regagné leur cabane, bien tristes et bien inquiets. La famille de Thadée avoit partagé leur peine et leur inquiétude. Ils avoient peu dormi; et, impatiens de voir cesser leur anxiété,

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ils s'éloient levés de bonne heure, el étoient partis pour les ruines.

llslesparcoururent en vain; ils visitèrent la chapelle, les cours, les galeries, la chambre de la dame Blanche ; ils montèrent à plusieurs étages, faillirent à s'égarei* au milieu d'appartemensà demi détruits, s'avancèrent sur des voûtes presque éboulées, pénétrèrent dans plusieurs souterrains, appelèrent le père Ambroise et la dame Blanche ; partout le silence, partout la solitude.

Leurs alarmes furent vives; ilsaimoient tant la dame Blanche et l'ermite ; les avoienl-ils perdus pour toujours ? Ils revinrent à la chapelle , s'approchèrent des tombes, el s'avancèrent particulièrement vers celle sur laquelle ils avoient trouvé ce morceau de pai n qui leur a\ oit été si nécessaire. Ils virent sur le marbre un billet à leur adresse. Avec quel empressement ils le saisirent! « N'ayez aucune inquiétude, « mes chers eufdûs, leur écrivoit le père Tome I. 8

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u Ambroise ; la dame Blanche et moi , u nous vous reverrons bientôt; avant peu « de jours, nous vous embrasserons dans u votre cabane ; nous vous aimons bien «tendrement. » — Jean et Marguerite haisoient avec transport le billet qu'ils venoient de lire, lorsque la marquise de FJorentino et sa fille entrèrent dans la chapelle. La marquise va à eux , les regarde, est frappée delà beauté de leurs traits, éprouve un trouble involontaire; — ((Qui étes-vous, mes enfans? — Les (( pelils-fi!s de Thadée le bûcheron, ((répondit Jean. — Où demeure votre « père? — Dans celte forêt , au-delà des « grands ravins. — Comment vous nomce rnez-vous ? — Jean et Marguerite. — (( Qu'êtes- vous venu faire dans ce château (( abaridonué? — Voir une dame Blanche ('. qui a demeuré long temps dans ce chà- (( teau, et qui aime beaucoup ma sœur et (( moi. —Et qu'est-ce que c'est que la i< dame Blanche? —Une grande dame

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« vêtue de blanc, belle, blanche comme (( sa robe, et dont la bonté ne se lasse (( jamais. Elle paroît avoir beaucoup souf- (( fer t. C'est tout ce que nous en savons. « — Qu'est-elle devenue , celte grande « dame? — Nous l'ignorons; voilà la pre- <c mière fois où nous sommes venus aux « ruines sans la trouver. Nous serions (( bien affliges , si nous ne devions plus « la revoir. — Vous l'aimez donc bien^ (( cette dame Blanche? — Elle nous a tcf( moigué tant d'afTeclion ! » — Le son de voix de Jean ajouloit à la secrète agitalion de la marquise. Elle s'approcha des tombes. Combien son trouble augmenta , lorsqu'elle lut sur plusieurs le nom de T^olenta! Mais quel étounement n'ëpiouva-l-elle pas, en lisant sur le tombeau le mieux conseiTC, l'inscription, j4médce de Florent ino et Aurore de Vqlenta sont réunis sous ce marbre !

Elle croj^oil depuis long-temps qu'Aurore el Amëde'e u'exisloient plus, qu'ils avoient

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péri sous le fer d'une bande de brigands, et que le comte Antoine avoil hérité de la grande fortune de l'un et de l'autre. Com-p ment se pouvoit-il , cependant , que leurs corps eussent été transportés dans ce chàleau ruiné , et déposés dans le même tombeau? Elle s'empressa de montrer cette inscription à Constance, sa fille, que le comte A nloineaToit paru désirer vivement d'épouser ; et, pendant que sa fille la lisoit, ; — <{ Y a-t-il long- temps que ces mots « ont été gravés sur ce marbre? -^Nous « les y avons toujours vus. — Et ce billet « que vous paroissiez , vous et votre ({ sœur, baiser avec tant de plaisir, lors- <c que je vous ai aperçus , pourrois-je « savoir de qui il est? — Du père Am- « broise, madame, répondit Jean avec ff sa candeur ordinaire, — Demeuroit-il iX aussi dans ces ruines , le père Am- <( broise? —Non, madame, il habiloil cf un petit ermitage éloigné d'ici de plus i( de trois lieues, çt asse? voisin de la

« cabane de notre grand-père. Il nous a u appris, à ma sœur et à moi, à lire, à (( écrire et à compter. Nous n'oublie- (( rons jamais ce que nous lui devons. — (( Puis- je voir ce billet? — Le voilà, « madame. « — De violens soupçons commencèrent à naître dans l'âme de la marquise. — « Votre père vit-il? — Oui , (( madame. — Comment se nomme-t-il ?

« Victor.— Est-il bûcheron, comme Tha- « dée?-— Oui, madame. — Et votre mère, u quel nom porte-t-eile ? — On la nomme (f Madeleine. — Avez-vous toujours lia- « bité ce pays? — Nous y sommes nés ; « et nous ne sommes jamais sortis de c( cette forêt. — Avez-vous des frères ou « des sœurs? — Non, madame. — A a quoi employez- vous votre temps? — u A prier le ciel pour notre mère , notre « père Victor, et nos deux grands parens, « à demander à Dieu qu'il nous les con- « serve, à les aider, à les servir, à les « aimer, à répéter les leçons du père

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(c Anibroise, à labourer sous les yeux de « Victor etde ïhade'e, à les imiter avec « courage. J'aide ma sœur dans ses trace vaux. — J'aide mon frère dans les siens, (c dit Marguerite. » El les deux jumeaux s'embrassèrent tendrement. Constance s'attendrit, la marquise fut émue; mais son émotion fut bien courte; Tambilion seule pouvoit imprimer à son âme des niouveraens durables , et déjà elle avoit de la peine à repousser une sorte d'inquiétude vague. — « Jean , quel âge avez- « vous? — Seize ans , madame. )> — Les enfans de mon époux auroient le même âge, se dit à elle-même la marquise , et elle tressaillit involontairement ; mais l'habitude de la dissimulation lui rendit à rinstanl l'apparence du calme. — « Et <( voire sœur? — Nous sommes nés le (( même jour , nous sommes jumeaux.

(( — Jumeaux ? » s'écrie la marquise avec vivacité ; et elle retint un mouvement violent qui alloil l'entraîner. — « Donnez-

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i( moi voire main, mon enfant, » dit-elle à Mareuerile. Elle souleva sa manche avec pre'cipitalion , vit un signe sur son bras droit , et pâlit. Les jumeaux étoient sans défense. La marquise appelle les trois domestiques qui l'avoient accompagnée ; elle leur dit de la suivre , et , prenant Jean d'une main et Marguerite de l'autre, elle veut péne'trer dans les ruines ; elle les parcourt à grands pas , désire de tout voir, de tout examiner, entre dans les galeries, descend dans les souterrains, par\icnl à la chambre d'Aurore. — a Qui logeoit u dans cette chambre? — La dameBlaa- (f che, » répondit Jean. — Et il commencoit , ainsi que Marguerite , à voir dans les yeux de la marquise un feu qui l'inquiéloit. Madame de Floreulino laisse leurs mains , cherche dans tous les coins , espère de découvrir quelque lettre, quelque noie, quelque indice, ne trouve rien , et s'irrile. Elle renlre dans les appartemens délabrés, regarde les jumeaux

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d'un air sinistre, veut faire un geste, se retient. Jean et Marguerite ne la suivent plus qu'avec effroi. Ils regrettent leurs haches. On parvient dans une antique salle d'armes. Jean , qui l'avoit déjà vue plusieurs fois, et qui connoissoil toutes les issues du château , s'ëlance avec sa sœur dans un cabinet où il savoit que deux vieilles lances dtoient couche'es dans la poussière , en saibil une , donne l'autre à Marguerite , et tous deux s'échappent dans une cour qui communique avec le bois. Les gens de la marquise les poursuivent par son ordre, veulent les arrêter; mais les jumeaux leur présentent, avec tant d'assurance, la pointe de leurs lances rouiilées , et les menacent , avec tant d'audace , de les percer de leurs fers, qu'intimidés d'ailleurs par l'air de force et de noblesse qui brille dans les traits de Jean et de Marguerite, les domestiques df^ la marquise n'osent avancer; et , au iiiomciil uù la marquise paroît elle-même

dans la cour, les jumeaux passent par une brèche, courent vers la forêt, s'y enfoncent , et disparoissenl aux regards de la marquise courroucée, de ses gens stupéfaits, et de Constance qui, charmée de la beauté de Jean, l'avoit vu d'un œil bien différent que sa mère.

Les jumeaux s'éloient jetés dans une partie de la forêt presque opposée à la route de la cabane de Thadée; mais, familiers avec les environs des ruines , ils éloient facilement parvenus a gagner, de massif en massif, le chemin de leur demeure.

La marquise cacha avec bien du soio , devant ses gens , les véritables sentimens qui Tanimoient. Elle traita les jumeaux de petits mauvais sujets qui ne méritoient pas les bontés qu'elle vouloit avoir pour eux , sortit des ruines , s'orienta de manière à retrouNcr aisément le côté du bois vers lequel" elle avoit vu fuir Jean et Marguerite , remonta à cheval, et revint,

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silencieuse el pensive , au village où elle s'c'loit élablie pour quelques jours.

Dès que les jumeaux furent arrives chez leur mère , ils lui racontèrent, ainsi qu'à Victor, à Tliadée et à Anna, tout ce qui venoit de leur arriver. Ils répétèrent les questions de la dame , et les réponses de Jean; ils parlèrent tout émus de la colère de la dame et ils montrèrent les vieilles lances dont ils avoient cru devoir se servir pour se préserver du danger qui paroissoil les menacer.

Ce récit alarma vivement Madeleine ; elle craignit que cette dame, qui a\oit laxjl interrogé Jean et Marguerite, ne fut une ennemie de leurs parens, que les jours ue ses chers enfans ne fussent bientôt en danger, que leur asile ne fût découvert; elle attendit avec bien de l'impatience la première visite de Valli , pour lui confier son inquiétude , et convenir avec lui des démarches que leur prescriroil l'iatérôl des jumeaux.

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