CHAPITRE XIV
X^E comleGodefroi d'Ellîval et sa femme Emilie de Saiiit-Elme s'etoient établis à Rome depuis un grand nombre d'années.
lis avoient deux enfans , Rodolphe et Lëopoldine. Le comte Godefioi et la comtesse n'avoient rien négligé poui* t^onner à leur fils et à leur fillp Ipc iaIo«fl les plus brillans; ils avoient eu recours aux maîtres les plus habiles, et leurs désirs à ce sujet avoient été remplis. Rodolphe et surtout Léopoldine étoient cités pour leur manière de danser et de se présenter dans le monde. Rodolphe jouoit très- Lieu du violon , et montoit à cheval avec beaucoup de grâce. Léopoldine avoit une trèsbelle voix , chantoit avec autartt de goût que d'expression, éloit très- forte sur le
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piano j ei avoit fait beaucoup de progrès dans la peinture. Mais on s'eloit fort peu occupé de la partie la plus importante de leur éducation. Emilie avoit eu occasion de voir souvent la marquise de Florentino; i'esprit et les manières de la marquise Tavoient facilement séduite ; elle s'étoit liée intimement avec elle ; la légèreté de son caractère, son goût naturel pour la dissipation, l'avoient d'ailleurs entraînée. Les plaisirs avoient seuls descharmes pour elle ; elle n'étoit guère dans sa maison que j>o«.' y »'«r-pvr»îr beaucoup de monde; et, lorsque sa fille ne la suivoit pas au milieu des spectacles et des fêtes, elle la confioit à de jeunes femmes-de-cbambre dont les principes et la conversation étoient peu propres à former convenablement l'esprit et le cœur de Léopoldine. D'un autre cùlé , Rodolphe avoit été abandonné de bonne heure à lui-même. Son père, trèssouvent absent et occupé de grandes affaires , n'avoit jamais donné une attention
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sérieuse à son éducation , el la comtesse Emilie n'avoit pas môme songé h tacher de remplacer à ce sujet le corn te Godefroi . Leurs parens , le comte d'Ellival et Caroline d'Amance s'ëtoient fait remarquer par une conduite bien différente à l'égard de leurs enfans , Charles et Adélaïde. Les environs de Hyères, en Provence, leur étoient trop chers, pour qu'ils n'eussent pas résolu d'abord, après leur mariage, d'y fixer leur séjour. Ils y avoicnt acheté une terre considérable et une belle habilation sur une hauteur voisine du Oapeau.
iSa chari.es d'fi.i.ival
De in comtesse d'Eilifal à In princesse Charlotte de
(( Je vous rcnuMtle, ma chcre cousine, « .du clc:>u" <]ue vous ave/ \nc\\ voulu lue <^ lémoiifuer d'èlre iuloruioo de lout ce ti qui peul nous inleres.-Jer, M. le coiulc « cri'lllixal cl nuM. J'.uwpto avoc Incii Je « la recounoissanec la propo>ilion d'une « correspondance qui , à tous ei;ard< , (( rue sera bien aj^reable. INous tuenons (( auprès île ll\èrcs une vu' bien licu- « reuse. J\la mère est avec uou.>, et notre a excellent ami M. Dulae est bien décidé a à ne jamais nous quitter. Vous cou- « noissez l'histoire de Gervais et de l'hé- « rèse. Us sont établis dans la jolie petite « luaison qui appartenoit à Maihurine , « cette temmesi bonne et si respectable , V qui m'a servi de seconde mère , cl dont
1. r Ar,!'iiONS/.\r, de ilouenti.vo. i85 c je vous ai souvcnl entretenue. Ils ont « toujours bien de J'atlacljement pour « nous; ils victnicnl nous \o\v presque (( tous Jes jours , et M. d'Ellival , ma « mère, M. Dulac et moi , nous aimons « à diriger noire promenade du côte de « leur maison. Nous y prenons du lait « avec ces bonnes gens qui sont ravis de « nous voir chez eux. Us ont deux enfans « cliarmans , que mon mari et moi , nous (( avons nommes. L'aîné s'appelle (ier- « main, et la cadelle Cliarlotle. J'éprouve « une satisfaction bien douce quand je les « vois jouer avec mon fils et ma fille qui (( sont à peu près de même âge. Combien « de souvenirs se pressent dans ma tète, <( ou plutôt dans mon cœur, lorsqtie je <( vois ces quatre enfans coin-ir , folàlrer, « rire aux éclats , se li\ rer à tous les mouce vemens de leur joie si vive et si naïve, {( dans ces champs fleuris oîi j'ai tant « souffert , et ou j'ai été et je suis encore a si heureuse! Je m'assieds sur une berge.
i84 CHARLES d'ellival
(' et je les regarde avec allendrissemenE « se rouler sur l'herbe épaisse de celle « prairie où j'ai répandu tant de larmes. « Mon mari, qui devine si aisément tout « ce qui se passe dans mon âme , s'assied (( auprès de moi, me prend par la main, « m'embrasse ; et lorsque nos enfans re- « viennent vers nous et se jettent dans « nos bras, avec quelle tendresse nous les " caressons ! »
ÏT ALPIIONSINE DE PLORENTINO. l85
LETTRE
De la même à la m.éme.
« Voilà plus de trois ans , ma chère « cousine , que notre correspondance a « commencé, et cependant j'y trouve un « nouveau plaisir. Puisse-t-elle vous élre « aussi agrëabie qu'à moi !
« Nous avons mené hier nos enfans à « l'ermitage de la Vierf^e. Nous avons « laissé nos voitures un peu au-delà de « la ville de Hjères, et nous sommes « montés à pied. Mon mari me donnoit « le bras , Dulac le donnoit à ma mère. « Mes enfans nous précédoient; ils avoient « avec eux Germain et Charlotte : d'El-* « lival et moi nous nous arrêtions à cha- (k que instant. Chaque arbre, pour ainsi « dire , nous rappeloil un souvenir si (( louchant !
(( Nos eiiians et ceux de Thérèse nous-
l86 CHARLES DELL! VAL
{( pressoient beaucoup de hâter nos pas; (( on leur a\oil beaucoup parlé d'une cé- « remonie qui devoit avoir lieu dans l'é- « gîise de l'ermitage ; la cloche sonnoit : « tous les sentiers qui aboulissoicnl à l'é- « glise, en serpentant le long de la mon- (( tagne , étoienl remplis de personnes u qui s'empressoient de s'y rendre : nous « sommes arrivés. A peine avons - nous a été placés dans une chapelle voisine du « sanctuaire, où nous a conduits l'esli- (( mable ermite qui paroît toujours avoir u tant de plaisir à nous revoir, que nous ce avons vu sortir du cloîlre du couvent, (( de jeunes enfans et déjeunes iîlles vêtus (( de blanc , et couronnés de fleurs. Ils se « sont avancés sur deux lignes, et se sont f( rangés dans la nef. L'innocence et la (( candeur éloient peintes sur leurs jolies « figures. Ils se sont mis à genoux. Ils « ont incliné leurs télés charmantes. Nos (( enfans étoient émus. Une rougeur plus (C vive qu'à l'ordinaire çoloroit leurs vi-
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« sages. Ils paroissoient ressentir plus (( profondément cet amour que mon mari <( et moi nous ne cessons de leur inspirer (( pour l'auteur de tout ce qui est bien. Je « remerciois Dieu du succès de nos soins. (( Des voix douces et mélodieuses onten- « tonné de saints cantiques. Le vieux
« évêque de , entouré de respectables
(c pasleurs et de jeunes lévites, a offert an « Très -Haut l'auguste sacrifice. S'avan- (( cant ensuite vers ces jeunes enfans , u auxquels un nouveau sacrement alioit « être donné, il leur a parlé des bienu faits sans cesse renaissans de leur père « céleste ; ôlant sa mître pontificale , « découvrant ses cheveux blanchis par a quatre-^ iiigls hivers , tendant vers ses « néophiles ses mains paternelles, que « souleuoienl deux diacres^ il a prononcé « les vœux solennels qu'il faisoit pour (( eux , a supplié le Très-Haut de les ani- (( mer à jamais de son esprit de paix et « de charité, leur a souhaité les grâces
l88 CHAULES d'eLLIVAL
i( divines , a descendu les marches du « sanctuaire , a répandu l'huile sainte sur u leurs fronts, et, au moment de se së- « parer d'eux et de terminer les rites saii cre's, les a trois fois bénis , appuyé sur « son bâton pastoral.
« Tous les sentimens qui faisoient palu piter les jeunes cœurs de ces enfans « confirmés dans leuraffeclion pour Dieu, (f passoient dans l'àme de Charles, d'Adé- « laide , de Germain et de Charlotte.
« Combien d'Ellival , ma mère , Dulac et (f moi, nous jouissions de Theureux effet {( produit dans leurs cœurs si aimans par {( ce spectacle, où la vertu touchante d'un « patriarche adoré venoit de ranimer « toutes les idées, ou , pour mieux dire, « toutes les affeclions religieuses î
(f En descendant la côle de l'ermitage ^ « nos enfans paroissoient encore pénétrés « de ce qu'ils avoient vu et entendu. Ils «ont pris nos mains, ont peu parlé, « nous ont récilé le soir presque toutes
« les phrases du discours de l'e'vêque^ et, « pendant qu'ils nous les rëpëloient, leurs u yeux étoient mouillés. Ils ont voulu r( revoir le bon prélat j et, comme nous « allions partir le lendemain pour les con- (>' duire chez lui, ce vénérable vieillard est u arrivé. Nos enfans l'ont entoure', lui ont « demandé de les bénir, comme il avoit « béni les jeunes enfans de l'ermitage ; a et, lorsqu'après les avoir beaucoup ca- « ressés et leur avoir parlé de Dieu , il a « pris congé de nous, ils lui ont témoigné, « avec toute la candeur de leur âge, com- (( bien ils l'aimoient , combien ils se sou- « viendroient de ce qu'il venoit de leur « dire, et combien ils tâcheroient de mé- « riter toujours son affection. »
190 CHAULES D ELLIYAL
LETTRE
De la même à la même.
<k Quelle peine n'aurez-vous pas, ma « chère cousine, à reconnoître nos en- (( fans , lorsqu'ils auront le bonheur de « vous revoir I Charles a niainlenant bien « près de dix ans. Il est grand, fort, et « je crois qu'il deviendra un très -bel « homme. 11 ressemble déjà beaucoup à « son père.
« D'EIlival ne néglige rien pour son « éducation , ni pour son instruclion.
« Dulac qui aime Charles presque autant « que mon mari , consacre tout son « temps à aider d'Eilival dans ces soins « sacrés pour un père. Mon mari ne s'oc- <( cupc pas moins de rinstructiou de ma (( fille, quoiqu'il la dirige différemment, (( et retende beaucoup moins ; et com- <k bien de fois il se réunit à moi pour « son éducation ! On vante beaucoup la
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« beauté d'Adélaïde; mais j'espère que « sa bonté sera encore plus chérie , que « sa taille^ ses traits, son teint et sa grâce M naturelle ne seront admirés. Elle ne <( me quitte que pour être auprès d'Ellival (( ou auprès de ma mère , qui n'est bien {( heureuse que lorsqu'elle voit autour « d'elle ses petits enfans. Charles et Adéc( laide nous aiment tendrement; ils dési- <( rent d'être aimés, et ils y parviennent. <( Ils sont fort attachés l'un à l'autre, et ils « chérissent beaucoup leurs Jeunes com- « pagnons, Germain et Charlotte, que leur «attachement, ou plutôt leur adoration « pour eux, rendroit seule si inléressans.
<c D'Ellival conduit souvent mes en- (( fans, et surtout son fils, au milieu des a grandes montagnes qui environnent la « belle plaine de Ilyères. Il leur en fait « remarquer les dificrenles hauteurs, les <{ formes générales, les contours, les dou- » ces ondulations, ou les pentes rapides. Il (( leur en montre la disposition, les liai-
(( sons , les chaînes. Il les mène dans le (( fond des vallées qui séparent ces mon- « tagnes, et les fait gravir ensuite jusqu'au (( plus haut des rochers qui en composent (( l'intérieur , et en couronnent les faîtes. « Leur apprenant à mesurer les surfaces « des terrains qu'ils parcourent, la masse (( des substances qu'ils rencontrent, les u dislances qu'ils ne peuvent franchir, les <( hauteurs auxquelles ils ne peuvent al- « teindre, il leur fait trouver eux-mêmes « l'éloignement d'une montagne à une aui( tre,Ia supériorité d'un pic sur ceux qui « l'avoisineut , la profondeur d'un vallon (( creux dans lequel ds ne peuvent pas (( descendre. 11 les accoutume à recon- (f noître la différente nature des terrains. c( Il suit avec eux les lits des lorreus , « lorsque, après quelques jours de beau u temps , les eaux se sont écoulées ; il re^- (( monte jusqu'à leurs sources ; il leur « fait reconnoître la grandeur des blocs, « le nombre et l'épaisseur des couches.
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« leur position pres(!{iie verticale , ou « horizontale, ou plus ou moins inclinée, « la variété' ou l'uniformilé des substances (( qui les composent; les cailloux roule's i( par les eaux, les terres entraîne'es, les (( roches découvertes. — C'est ainsi , leur « dit-il, que les montagnes s'abaissent, u et que les plaines s'élèvent; c'est ainsi (( qu'une grande partie de ce beau terri- « loire que vous avez sous les yeux , a clé « assez exhaussé pour échapper aux eaux: (( de la mer qui le coavroit. — Je les acte compagne quelquefois dans ces courses, « où le plaisir amène l'instruction^ où leur (( corps se fortifie, où leurs connoissances « s'accroissent , où leur esprit se déve- (( loppe et se familiarise avec les grandes <i pensées. Ils me répètent les leçons de u leur père qui souiit à leurs succès, (i Jp partage leur naïve reconnoissance; u et ce nouveau sentiment répand dans (( leurs âmes tendres le germe de bien <( des vertus.