CHAPITRE IL
IVJLathieu Valti, cultivateur des environs de Rome, ëtoit un ancien serviteur de la maison de Florentino ; il étoit né dans le château ; le père du marquis qui venoit de mourir, l'avoil tenu sur les fonts de baptême ; il n'avoit quitte' son service que pour épouser la fille d'un riche \illageois qu'il avoit eu le malheur de perdre peu de temps après , et son cœur avoit toujours conservé le plus grand attachement pour la famille de ses maîtres. Venu au château pendant la maladie du marquis pour lui offrir ses services , il avoit veillé auprès de lui, Tavoit vu mourir, et avoit voulu , avant de repartir pour sa demeure, revoir chez leur nourrice les jeuues pelits-ûls du Jjou maître doul il
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avoil ëlé le filleul. Il couchoit dans le hameau , chez une de ses anciennes connoissances, le jour du funeste incendie. Il crut , comme tous leshabitans du hameau , que les enfans de M. de Florenlino avoient péri dans les flammes , et la douleur de ce respectable cultivateur fut bien vive. La nuit suivante, son aflliclion ne lui permettant pas de dormir, il se leva, sortit de la chaumière de son hôte , et porta ses pas A ers la forêt voisine. 11 s'avança vers une des parties les plus épaisses. Il entendit le bruit de quelqu'un qui marchoit et le murmure des branchages froissés j il s'arrête et se cache derrière un gros arbre. Il croit apercevoir , malgré l'obscurité qui règne autour de lui , une femme seule qui va aussi vite que la nuit, le bois et ce qu'elle paroît porter le lui permettent : il entend de petits cris de deux enfans ; son cœur palpite ; il suit la femme, prend tous les soins nécessaires pour n'èlre pas découvert par elle, et bienlôt
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l'eulend qui profère quelques mois. Il reconnoit la voix de niademolsel le Julie, l'une des femmes de madame la marquise, lie doute pas que les deux enfatis qui se plaignent oe soient les jumeaux du niarquisdeFlorenlino , et, saisi d'élonnement et de joie , redouble de précautions, et continue de suivre Julie. Celle dernière arrive à une maison isolée , à une certaine dislance de la roule de Yeiiclii , sans avoir aperçu ni entendu Valli qui ne quitte les environs de la chaumière, que lorsqu'il en a vu sortir Julie sans les jumeaux.
Quelques heures après le lever du soleil, Valli trouve un prètexle pour entrer dans la maison isolée, voit les deux enfans, les reconnoît, cache son trouble et son bonheur , et s'empresse d'aller trouver son hôle du hameau. 11 réunit chez lui deux autres de ses amis, anciennement dévoués comme lui et comme son hôte à la famille de Florealiao , qui lui ont dû
tout leur bien-être, et qui sont prêts à sacrifier leur fortune et leur vie à la recounoissance qu'ils lui ont jurée. Valti leur raconte ce qu'il a vu , leur communique ses soupçons sur la cause d'un événement aussi extraordinaire , et se conccrie avec eux sur les moyens de sauver les en fans de leurs bienfaiîeurs. Ils se promellent un secret inviolable , et leur probité ne leur permet pas de douter que leur parole ne soit sacrée.
La nuit qu'ils ont désignée , ils s'arment, se déguisent , vont tous les quatre à la maison isolée , enlèvent les jumeaux qu'ils remettent à Valli , se séparent, se retirent chez eux , et y portent une satisfaction intérieure bien vive , celle que leur fait éprouver le bonheur dont ils espèrent voir jouir un jour les desccndans de ceux à qui ils ont eu de si grandes obligations.
Valti s'éloigne de la maison isolée, porte avec ravissement le dépôt qui lui est si cher, et s'empresse d'aller le mettre
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en sûreté dans l'asile qu'il a choisi pour ces foibles et malheureuses créatures qui l'intéressent si fortement. Ses trois amis et lui ont réuni tout l'argent dont ils ont pu disposer; et il a l'espérance que cette somme qu'il a convertie en or pourra suffire long-temps au bien-être de ces enfans qu'il se félicite si vivement d'avoir soustraits à une vie bien infortunée, et peut-être à la mort.
Auprès d'Anagni et des sources duTéveroue sont des montagnes couvertes de bois touflus. Ils environnent une vaste et antique forêt qu'aucune route ne traverse. On n'y rencontre que quelques sentiers pratiqués par des chasseurs ou des bûcherons , et que souvent de hautes herbes , de jetjnes pousses et des broussailles effacent presque aussitôt qu'ils sont renouvelés.
Au milieu de cette forêt , habitoient dans une humble cabane un vieux bûcheron, sa femme, son fils et sa belle-
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fille. Un des amis de Valu avoil eu , dans le temps , quelques relations avec eux , et lui avoit beaucoup vanté leur lionnélelé , leurs moeurs patriarcales, leur affection mutuelle , le bonheur dont ils jouissoient au milieu de leur désert , et malgré la médiocrité de leur fortune. C'est à ces bons habilans des bois que Valli désire de confier l'enfance des deuxenfansde M. de Florentine. C'est dans cette solitude qu'il espère qu'aucune circonstauce ue pourra les faire reconnoitre, et qu'il veut les mettre à l'abri de tout dauger jusqu'au moment où il lui sera permis de prouver leur naissance , de la publier et de les mettre h même de jouir de leur nom illustre, et des nombreuses terres de leur famille.
Il arrive , à la pointe du jour, à la cabane du bûcheron avec le jeune marquis et sa sœur Alphonsine , qu'il avoit portés avec soin. Son ami ignoroit son secret; mais , d'après sa demande , il lui avait
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donne une lellre .qui le recommandoîl au bon vieillard , comme quelqu'un qu'il souhailoit vivement d'obliger. Le bûcheron Thadée ( c'éloit ainsi que se nommoit le bon vieillard ) lil la lellre , accueille Vaki avec cordialilé , appelle sa femme et ses enfans. Valti leur dit que les deux jumeaux qu'il leur remet ont besoin d'un asile,* que leur existence depend^u secret qui sera observé sur leur conservation et sur leur retraite; qu'ils appartiennent à des parens puissans qui les réclameront aussitôt qu'ils pourront, sans exposer la vie de ces innocentes créatures, révéler leur famille et leurs droits. Il leur donne l'or qu'il avoit pris pour eux ,leur promet de leur apporter souvent de nouvelles sommes, et leur demande, avec les instances les plus vives, pour ces pauvres enfans , la discrélion la plus grande , les soins les plus assidus, et la tendresse d'une mère. « Elevez - les , dit - il a Thadée , « comme s'ils éloient les fils de vos fils ;
ET ALPIIONSINE DE FLOREN TIN O. IQ
(( qu'ils se croient Içsenfansde vos enfans ; « nommez le garçon Jean , et la fille Mar- « 'guérite ; aimez-les bien ; quils soient « comme vous , bons et honnêtes j ils a vous chériront, et le ciel vous bénira. f( Adieu , Thadëe ! comptez , vous et (( votre famille , sur la plus grande recon- « noissance de la part des parens de ces « jumeaux : je viendrai vous voir aussi « souvent que je le pourrai , sans com- « promettre le secret que je vous recom- « mande, et qu'il est essentiel d'observer; « et je ne laisserai ignorer aux amis de cr ces deux êtres si dignes d'intérêt , rien « de ce que vous ferez pour leur con- « sei'valion. »
Thadée , sa femme , sa belle-fille et ses fils promettent de la manière la plus solennelle à Valli , que tous ses désirs seront remplis, que toutes ses recommandalions seront exaclement observées, « Fiez-vous à notre parole ; nous en pre- (( noiis le ciel à témoin ; nous y serons
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« fidèles. » — Déjà les quatre Iiabitaus du désert de la forêt prennent dans leurs bras Jean et Marguerite , les baisent, les caressent, les adoptent, et la jeu)ie Madeleine , qui n'est mariée avec le fils du bûcheron que depuis deux ans , s'empare de Marguerite et de Jean , leur sourit , leur parle, les presse contre son sein, et ne veut céder à personne le plaisir de les soigner. Elle les emporte dans la cabane, les place sur son lit , leur donne du lait , ferme autour d'eux les rideaux pour que le jour ne trouble pas leur sommeil. Les deux jumeaux s'endorment ; et Valli , enchanté de ce qu'il vient d'obtenir, remercie le ciel , embrasse le bûcheron et son fils , serre la main des deux femmes , regarde les enfans , approche sa bouche de leurs petites mains, essuie de grosses larmes , renouvelle ses prières et ses promesses, annonce de nouveau son retour comme prochain , et s'empresse de partir pour n'éveiller l'attention de personne
par une trop longue absence, et ne faire naître aucun soupçon. Combien son âme est conletile ! avec quelle salisfaction il pense à ce qu'il vient de faire pour le sang (le ceux à qui il doit tout ! Il arrive dans son habitation ; jamais il n'a rêva avec plus de plaisir sa fille, si jeune encore , et qui lui retrace à chaque instant la douce image de Jean et de Marguerite-
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