CHAPITRE m
JLjf.s deux jumeaux grandissoieul cependant sous les yeux de Madeleine qui avoit Lienlôt conçu pour eux l'aficclion de la mère la plus tendre. Le ciel ne lui ayant pas donné d'enfanSjJean el Marguerite éloient tout pour elle, et chaque jour elle rendoit grâce à Dieu, ainsi que sa famille , de l'événement si heureux pour eux, qui leur avait donné les deux jumeaux. Valti venoitvoir les fils de ses maîtres, aussi souvent qu'il le pou^oit, sans craindre que son absence ne fût remarquée, et qu'on ne recherchât les causes de ses voyages. Pour détourner tous les soupçons, il n'arrivoil à la forêt et n'en repartoit que pendant la nuit; il n'y entroit et n'en sorloit jamais que par des senliers diCféreus , et souvent au tra-
vers des portions les plus touffues, et où il ne pouvoit rester aucune trace de ses pas. II donnoil au bûcheron tout l'argent qu'il pouvoit réserver pour ce devoir sacré, si cher à son cœur. Mais rallachement que Jean et Marguerite avoieut inspiré à toute la famille du bûcheron, et surtout à Madeleine, auroit seul garanti à ces jeunes orphelins les soins les plus tendres et les plus conslans. Ils avoient déjà près de sept ans. Ils se ressembloienl au point que la différence de leurs habits et celle de leur taille pouvoieul seules les faire' reconnoilre. Tous deux éloient beaux, bien faits , robustes , doux , affectueux , allenlifs à plaire à ceux qu'ils regardoient comme les auteurs de leurs jours. Leurs grands yeux noirs, leurs traits si réguliers, leur blancheur si éclatante, leurs longs cheveux , leur physionomie si expressive , la légèreté de leur démarche, la grâce naturelle de leurs mouvemens , tout en eux pllachoit^ et les auroit fait regarder avec
admiration. Avec quel plaisii- Valli voyoit leur taille se développer, leur force s'accroître , leur santé se fortifier par tous les exercices qui pomoienl convenir à leur âge , et que la nature fait rechercher, par îes enfans, avec tant d'ardeur! Us avoienl l'un pour l'autre l'allachement le plus vif; Jamais frère et soeur ne s étoienl plus aimés. Marguerite auroit donné sa vie pour son frère , et Jean auroit donné la sienne pour sa sœur; on auroitdit qu'un seul cœur et une seule àme animoienl ces deux charmans jumeaux. Souvent ils s'exerçoient à courir, à descendre dans les combes , à gravir contre les rochers; ils cherchoient a se devancer ; mais toujours Marguerite veilloit sur Jean , et toujours Jean veilloit sur Marguerite.
Jean avoit un chien qu'il aimoit beaucoup; Marguerite avoit une chèvre à laquelle elle étoit très-altacbée. Ces animaux les suivoient dans toutes leurs courses, ou plutôt les jumeaux se plaisoicul à les al-
ET ALPIIONSIJXE DE FLORENTIXO. 25
teindre, lesdevancer ou les imiter, lorsque Fidèle s'élancoil dans les bois , ou lorsque la chèvre grimpoit sur la cime des rocs. Ils soignoient en commun des oiseaux qu'ils avoient élevés, el qui, apprivoisés par leurs petits soins, et familiarisés avec leurs jeux , voltigeoient autour d'eux , se reposoient sur leurs tètes, les accompagnoient , en gazouillant , au milieu des forêts el des bruyères, s'cchappoient quelquefois sur les arbres , mais , attachés à leurs jeunes maîtres, les atlendoient sur de hautes branches , où les jumeaux , s'aidant avec adresse, et moi»tant avec légèreté , les atteîgnoieut facilement.
Un jour Jean étoit monté jusques à l'extrémité d'un des peupliers les plus élevés de la foret ; enchanté du succès de son agilité et de sa petite audace, il se plaisoit à jouir, sur la cime exhaussée qu'il embrassoil , du senlimenl intérieur de sa force naissante et de la beauté du pays qu'il découvroil , lorsque la branche sur Tome I. 2
26 CHARLES d'eLLIV-VL
laquelle ses pieds reposoient se casse et se dérobe sous le poids qu'elle soutenoit.
L'enfanl tombe cl resle suspendu à d'autres rameaux , la lète en bas , et à une grande élévation au-dessus du terrain. Jean senloit que les branches qui le retenoieut, alloient céder aussi, et qu'il alloil tomber de la manière la plus dangereuse sur des pointes de rocher, lorsque Marguerite, effrayée du péril que court son frère chéri, s'élance, grimpe contre l'arbre, et, n'écoulant que sa tendresse fraternelle , s'avance , se soutient d'une main , dégage de l'autre son jumeau , l'aide à descendre , et revient à la cabane avec Jean , qui la tient enlacée dans ses petits bras, recevoir les doux reproches et les caresses de Madeleine.
C'est au milieu de ces jeux et de ces petites entreprises , que l'attachement mutuel de Jean et de Marguerite s'accroissoit chaque jour, et que leur vigueur précoce augmenloil avec leur beauté.
^ Tous les malins , lorsque le soleil s'éle- Yoil au-dessus de la forêt, ils se meltoienlà genoux devant une image de Jésus encore enfant , placée auprès du lit de Madeleine. Jean prioit pour sa soeur, Marguerite prioitpour son frère, et tous les deux prioient pour leur mère Madeleine , pour leur père Victor, pour Thnde'e, pour sa femme, la bonne et vieille Anna, et pour celui qui venoil les \ oir quelquefois , dont ils ignorolent le nom, mais qui les regardoit avec tant d'inlèrèt et se delournoit ensuite pour essuyer ses larme?. Leurs jeunes cœurs adressoienl à cet enfant céleste , qu'ils avoient sous les yeux , des vœux bien tendres et bien purs; et lorsqu'ils avoient rempli ce devoir si doux pour eux, ils se jeloient dans les bras de Madeleine qui les embrassoit et les conduisoil au jardin.
Lorsque Valti venoit les \isiter, il se pîaisoità les voir, avec leurs habits simples mais propres , et leur démarche vive mais
pleine de grâce, aller dans le jardin de ïliadée , munis chacun de sa petite bêche, cherchera imiter les travaux de Thadée et de Victor, labourer avec leurs frêles ins- Irumens la superficie d'une terre légère, ou couper les rameaux superflus des arbres destinés à donner du fruit.
ET ALPlIONSINE DE FLORENTINO. 2g
MVVVVVMVMMIWVVVV\<VVVVVVVVVVVVVVVVAA/VVV\\\VVVVVVVVVVVVVV\VVVVVVVVV%'^