CHAPITRE V
ij N jour, Marguerite et son frère, arme's de leur hache , et accompagnés l'un de son chien, et l'autre de sa chèvre, voulurent faire une grande promenade dans la forêt. Ils s'égarèrent , s'éloignèrent de plus en plus de la cabane , se trouvèrent extrêmement fatigués , eurent faim , et , ne sachant plus comment se diriger pour regagner leur demeure , s'assirent sur l'herbe dans une clairière , bien tristes , souffrans , et déjà un peu effrayés. Marguerite s'appujoit sur son frère ; Jean soutenoit de son mieux Marguerite. Ils pensèrent à Madeleine , à Thadée , à Victor, à Anna. « Quelle inquiétude va u avoir notre mère ! >i dirent-ils. « — Et
ET ALPIIONSINE DE FLOîlENTINO. OQ
f< Victor, et Anna, et Thade'e ! » — Ils se mirent à pleurer. La chèvie broutoit; Fidèle, haletant et couché à leurs pieds, ne cessoit de les regarder. — « Ma (f sœur, dit Jean, encore un effort. » Et ils se levèrent, inquiets et incertains; ils s'avancèrent dans plusieurs directions , sans pouvoir reconnoître l'endroit où ils éloient , sans rencontrer aucun sentier.
Ils crurent voir l'herbe un peu foulée; ils suivirent cette espèce de trace , s'enfoncèrent dans un hallier, écartèrent des branches touffues, et se trouvèrent devant un grand bâtiment en ruines. D'abord ils craignirent d'y entrer: s'encourageant cependant l'un l'autre , ils se tinrent par la main , et franchirent le seuil d'une large porte que rien ne fermoit, et dont le couronnement n'existoit plus; ils traversèrent plusieurs cours remplies de décombres ; plusieurs des apparlemens qui les environnoient , n'avoient plus de toit ; les escaliers éloient à demi détruits ; quelques.
voûtes existoient encore, mais la moindre secousse les auroit renversées ; Jherbe croissoit sur d'anciens paves de marbre , ^t tout paroissoit désert.
Les jumeaux étonnés avancent toujours, regardent de tous les côtés, s'arrêtent, écoutent , n'entendent rien , et , le cœur palpitant , continuent leur recherche. Ils parviennent à une vaste chapelle, dont les murailles ne soutiennent pliis aucune couverture; un autel délabré est placé dans le fond; Jean et Marguerite s'en approchent au milieu des lombes enfoncées , dont les pierres, déplacées en désordre, laissent voir des restes d'ossemens. Un tombeau , plus conservé et plus élevé que les autres , est auprès du sanctuaire; Jean voit sur ce tombeau un pain et des fruits secs ; il s'empresse de les montrer à sa sœur, les prend , les lui offre , en mange ^vec elle , et tous deux tombent à genoux pour remercier la divinité. Pendant qu'ils prient, Jean jette les yeux sur une ius-
criplion que le tombeau présente , et qui n'est pas encore entièrement dégi adëe j il la montre à sa sœur, et, en s'aidaut mutuellement, ils parviennent à en lire plusieurs mots : le nom de Florentino est un de ces mots qu'ils peuvent lire ; mais ce nom ne peut encore éveiller dans leurs âmes, ni aucun sentiment, ni aucun souvenir.
La curiosité avoit suspendu un moment leur inquiétude ; mais bieulôt tout redoubla leur anxiété et le désir de se retrouver dans la cabane maternelle. Le soleil étoit très-bas : si la nuit les surprcnoit dans les bois , et loin de leur asile , quelle peine ne ressenliroient pas leurs parens qui ne les verroient pas revenir? 11 s'en falloit de beaucoup que leur faim fût apaisée ; mais ils ne veulent pas différer davantage de se remettre en route; ils prennent un morceau de pain , s'encouragent, examinent le soleil, tâchent de se rappeler de quel côté ils l'avoient quand
42 CHAULES d'eLLIVAL
ils sont partis de la cabane, chercbenî ensem])le vers quels arbres ils doivent se diriger , et, suivis de Fidèle et de la chèvre favorite, ils s'enfoncent de nouveau dans la forêt. L'espérance et la crainte se succèdent dans leurs jeunes cœurs qui battent avec force. Au bout de quelque temps , Fidèle s'arrête , flaire , aboie et disparoit derrière un buisson. La nuit approchoit ; un sourd gémissement se fait entendre ; les jumeaux étonnés ne savent quel parti prendre : l'idée d'un grand danger se présente à eux pour la première fois ; fuiront-ils du côté opposé au buisson ? Mais ce gémissement qui les a émus doit avoir été proféré par quelqu'un qui souffre et qui a besoin de secours; ils suiventFidèle; ilsvoientétenduepar terre une vieille femme exténuée de fatigue et ïiiouranle d'inanition. La faim les tourmentoit bien vivement ; mais ils n'y pensent plus, et s'empressent de donner à cette pauvre femme , qu'ils s'efforcent de re-
ET ALPIlONSINE DE FLORENTINO. 4^
lever et de soutenir sur son sëanl , le morceau de pain qu'ils avoient trouvé sur le tombeau des ruines , et qu'ils alloient manger lorsqu'ils avoient entendu le gémissement. Ce secours eût bienlôt rendu à la vieille femme , qui n'avoit rien pris depuis long-temps, assez de forces pour essayer de continuer sa roule ; Jean et Marguerite furent ravis. Pleine de reconnoissance , elle leur demanda leurs noms. Ils lui dirent qu'ils éloient les petits fils de Thadée, le bûcheron, et les fils de la bonne Madeleine; qu'ils s'étoient égarés ; qu'ils ne savoient comment regagner leur cabane. Elle connoissoit la cabane de Thadée , elle leur en indiqua le chemin ; et , après avoir remercié Dieu et les aimables jumeaux , elle se releva , et, appuyée sur son bikton , elle alla vers sa demeure, qui n'étoit pas très- éloignée.
Jean et Marguerite vouloient l'accompagner ; mais elle ne le voulut pas, pour qu'ils pussent plus promplemeul tranquil-
liser leur mère; et, suivant la direclioii qu'elle leur avoil montrée , ils arrivoient à une assez petite distance de la cabane , lorsqu'ils rencontrèrent Madeleine qui Tenoit au-devant d'eux. Elle avoit rc'solu de leur faire bien des reproches ; mais elle étoil si heureuse de les revoir, qu'elle oublia tout, excepté le plaisir qu'elle avoit.
<VVk^\%\vvvv\A/v\^fV\\v>vvlA^'\vv%\vvv\^^/v\\v\vv\'v\^A/vvvvvvvv^