CHAPITRE VII
Uepuis long-temps, les jumeaux parloient souvent entre eux du grand château qu'ils avoient visité , des galeries détruites, de la chapelle ruinée, de l'autel délabré, des lombes renversées, du pain qu'ils avoient trouvé sur un tombeau, et qui leur avoit été si utile, ainsi qu'à la pauvre femme qu'ils avoient eu le bonheur de secourir. La famille de Thadée ne leur avoit rien appris à ce sujet ; Thadée et Victor avoient eu occasion de passer auprès des ruines; ils les avoient parcourues , mais ils n'y avoient rencontré personne , et ils n'avoienl jamais été à même de demander quelques éclaircissemens au sujet des anciens maîties du grand chàlcau. Le père Ambroise avoit
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écoulé avec allenlion les récits de Jean et de Marguerite; le pain l'a'? oit frappe; mais il n'avoit jamais entendu parler do ces ruines, et les sentimens reiii^icux, tristes et mélancoliques qui l'occupoient presque sans cesse , ne laissoicut guère de place à la curiosité.
Les jumeaux désiroient vivement de revoir ces ruines ; ils en avoienl formé le projet , et , le jour qui leur paroît le plus favorable pour lexécu lion de leur dessein, ils sortent de bonne heure, appellent Fidèle, prennent leurs haches, et suivent le sentier où ils ont rencontré Madeleine, qui venoit au-de ant d'eux le jour où , égarés dans le bois, ils ont vu le chàleau ruiné.
Ils parviennent sans peine au buisson derrière lequel llsonl éprouvé une jouissance si douce , en secourant la vieille femme ; ils se plaisent à s'y reposer ; ils reconnoissent aisément ensuite les différentes parties de la forêt qu'ils avoient
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traversée en revenant des ruines; Fidèle qui les précède, les reconnoit plus Cacilement encore, n'he'site pas, et leur sert , pour ainsi dire, de guide; ils arrivent enfin à la grande porte des bàlimens ruines, lis vont droit à la chapelle; ils veulent aller prier auprès de ce tombeau sur lequel la bonté céleste leur a fait trouver un pain, dans le moment où ii leur étoit si nécessaire; mais à peine sont-ils à genoux auprès de ces marbres, qu'un murmure de Fidèle paroit leur annoncer une apparition extraordinaire. Ils se relèvent, se tiennent par la main , veulent sorlir de la chapelle; quel n'est pas leur éionnement, en trouvant fermée la porte du vestibule par lequel ils étoient entrés, et en faisant de vains eflbrls pour l'ouvrir ! Fidèle paroissoit très-agité, et continuoit défaire entendre son espèce de murmure, ou plutôt de cri plaintif. Les jumeaux commencèrent à se repentir de leur entreprise ; ils ne sentirent que trop com- Tome I. 3
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3)ien lis avoieat mal fait, en ne parlant de leur projet à aucun de leurs parens. Us se regardent, s'encouragent cependant , se serrent l'un contre l'autre, et, ne voyant plus d'issue pour eux qu'au travers du château, ils se dctemiinent h en parcourir les vastes apparlemens. Jean passe le premier, Marguerite le suit, ils tiennent leurs haches levées ; Fidèle ne les quitte pas; ils suivent une longue galerie, parcourent plusieurs pièces à demi - de'truites, arrivent aux pieds d'un grand escalier couvert de décombres, le n)outenl, s'arrêtent, examinent, continuent de s'avancer vers la partie de la forêt qu'ils ont suivie en venant , et qu'ils reconnolssent de loin au travers de larges brèches, marchent sur des voûtes près de s'écrouler sous leurs pieds ; et , au moment où ils croient n'avoir plus qu'à descendre pour se trouver hors des ruines , une porte s'ouvre auprès d'eux , et ils voient à leurs côtés une grande femme pâle , maigre ,
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mais encore irès-hclle , velue d'une robe blanche, et qui , à leur aspect , reste immobile d'elonnemenl. — k Qui êles-vous, « leur dit-elle ? — Deux petits enfans du « bûcheron Thadée. » — Malgré leur crainte et leur trouble intérieur, les jumeaux montroient du calme et du courage ; Jean surtout s'eflbrçoit de paroître tranquille , serroit la main de sa sœur, et retenoil Fidèle qui grondoit. — « Où dece meurent vos parens? — Dans la forêt , (( a deux lieues d'ici , du côté du court chant , )) répondit Jean avec douceur et fermeté. — La grande femme les cousidéroit avec attention, et plus elle les regardoit , plus elle paroissoit émue. — « Qui vous amène au milieu de ces ruines? u — Nous les voj^ons pour la seconde (c fois. Nous nous étions égarés dans le « bois ; nous tombions de faim et de fa- « ligue ; nous avons découvert ce chà- « leau , visité la chapelle , trouvé sur une « tombe UD pain qui nous a sauvé la vie;
i< nous avons désire , ma sœur et moi , <( de revoir celle cliapelle, et d'y remer- (c cier Dieu du secours que sa bonle nous « y avoll fait trouver. » — La voix de Jean allendrissoit la dame inconnue. — u Com- (( ment vous nommez-vous? — Jean. — « Et vous, ma fille? — Marguerite. » — Elle prit la main de Marguerite et ensuite celle de Jean. — « Comme vous vous a ressemblez ! — On nous l'a dit plus « d'une fois ; nous sommes jumeaux. — <( Comme vous ressemblez à.... ! » — La dame essuya quelques larmes. — « Entrez, a mes enfans , dans la chambre que j'hau bile, n'ayez aucune crainte. » — Elle les fit asseoir auprès d'elle sur un vieux sopha presque en lambeaux. — « Vous (( n'avez pas d'autre nom que Jean et « Marguerite? — Non, madame. — Votre « père, comment se nomme- t -il? — « Victor. — Et votre mère? — Madeleine, cf — Habitez-vous depuis long-tempsdans (( la lorûl ? — Depuis notre naissance. —
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« Etes-YOus heureux ? — INolre mère nous « aime tant , nos parens sont si bons , que « nous n'avons rien à désirer. » — Marguerite regarcloit la dame ; et , malgré la maigreur de l'inconnue , elle croyoit distinguer quelques Irails de son frère, et elle éloit bien aise de regarder la dame. <( — \ oyez-vous quelquefois des élranu gers dans la cabane de votre mère ? — « Bien rarement; unseul vient de temps en « temps visiter nos parens qui lui témoi- « gnent beaucoup d'amilié. Noire mère « surtout paroît l'aimer beaucoup. Il nous « regarde toujours avec attendrissement , « s'informe , avec le plus grand soin , de « ce qui nous intéresse , ma sœur et moi , u nous apporte ce qui peut nous plaire , « nous suit dans nos jeux, et ne nous « quitte qu'à regret. — Quel est son nom ? « — On ne nous l'a jamais dit. — Et sa (( demeure ? — Nous l'ignorons. — Est- « il vieux ? — Ses cheveux sont blancs a comme ceux de notre grand-père Tha-
« dëe. Il paroît cependant moins âgé. >> Un rayon d'espérance brilloit de temps en temps sur la figure de Tinconnue ; mais il disparoissoit bienlôt sous les signes d'une tristesse profonde. Elle éprouvoit néanmoins un charme secret qu'elle n'avoit pas ressenti depuis bien des années. — « Vous paroissez élevés avec soin ; sayez- «f vous lice? — Oui, madame, dilMargue- « rite. — Qui vous l'a appris? — Le père « AmbroisCjUn respectable ermite, dont « l'asile est dans cette foret, sur le sommet « d'ati rocher; nous lui avons de grandes « o!)iigations. — îl n'a pas d'antre nom, le <( père Ambroise? — Nous ne lui en conu noissons pas d'autre. » — La dame ne se lassoil pas d'avoir ces jolis enfans auprès d'eile. Elle ne put résister au penchant qui l'enlraînoit vers eux; elle embrassa Marguerite , elle embrassa Jean , elle pleura sm^ eux , les embrassa encore, et ne cessoit de lus regarder — u Avez-vous « lu, mon fils, dit-elle à Jeau, l'inscription
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K du tombeau sur lequel vous avez trouvé « du paid ? — Nous avons lu quelques « mois ,• le nom de Florentino est le seul K que nous ayons retenu. )) — La dame tressaillit. — « Nous aimons à le répéter, u il nous rappelle un moment où nous u étions bien souflVans, et où le ciel a eu « pitié de nous. » — La dame le serra de nouveau dans ses bras. — tf Allez , mes « enfans , ne donnez pas d'inquiétude h « votre mère; quittez ces ruines, prenez (f ce pain et ces fruits , souvenez-vous de <i la dame Blanche ; venez quelquefois la « visiter ; elle aura besoin de vous revoir; « engagez votre mère à venir avec vouf. « Adieu , mes enfans, que le ciel vous -«.comble de ses bénédictions! priez - le « pour la pauvre dame Blanche, »
Les jumeaux se séparent d'elle avec peine ; ils la saluent avec affection , ils lui baisent les mains , ils lui promettent de revenir la voir; et, en s'engageant dans la forêt, ils se retournent plusieurs fois
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vers la tlame Blanche , qui les a conduils jusques à rentrée du bois. Elle les suit des }'eux ; el , lorsque les branches des arbres el les détours de la roule ne lui |3ermelteut plus de les voir , elle se retrou\ e bien plus triste encore qu'à l'ordinaire.
Elle rentre àpaslenlsdanssademeure, se jetle sur un siège cl y reste long-temps jîensive. — « Malheureuse Aurore î dll- « elle enfin, j'ai eu un moment de boa- ■?( heur. Ces eufans, si beaux , si doux , si «. aimables m'ont retracé des traits bien ■i( cbers. 11 éloit comme Jean , lorsque je i< le vis pour la première fois. Il avoil son ■i< air, sa démarche, le même son de voix. (( J'ai cru voir le premier regard d'Améx< dée, ce premier regard qui décida de <i mon sort, lorsque Jean a tourné vers « moi ses yeux si expressifs , et que sa *( bouche m'a souri. Ah ! que je vais pajer « cher cet instant d'illusion et de féliciié ! « Amédée ! Amcdée ! lu ne m'as pas aban-
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<c donnée. Du haut du séjour céleste, lu R l'intéresses toujours à ton infortunée Auî> rore , tu compatis à son malheur : ah ! « quand viendra le moment où elle le » rejoindra, où elle te reverra, bien aimé (c de son cœur , pour ne plus cesser de le « voir ? Bien des années se sont écoulées c< depuis que lu m'as délaissée sur cette (( lerre devenue pour moi une affreuse « solitude. Tu ne reconnoitrois plus ton « Aurore ; mais tu retrouverois tout son « amour. Il est toujours ardent, ce feu qui « me consume depuis l'instant où tu reçus « ma foi et où tu me donnas la tienne. « Omon Dieu ! quand m'accorderez-vous « de rejoindre mon Amédée?.... Et ces « enfans , qui m'ont émue , que je vou- (( drois revoir , qu'un sentiment secret « me dit que je dois aimer , qui sont pres- « que le portrait vivant de mcrn Amédée, w sont-ils-bien les fils de Thadée ? sont-ils « nés dans la forêt ? n'ont-ils été élevés « que par un pauvre ermite ? lisse croient
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« les fils de Madeleine; ilsneconnoissent, c< ils ne chérissent qu'elle ; mais , si jeu nés « encore, leurauroit-on confie un secret <i important? Quelle seroit leur famille? « quel motif les auroil fait élever en secret <{ et sous des noms supposes au milieu {( d'une forêt presque déserte? Jamais ma « curiosité n'a été aussi excitée. Je vou- « drois les revoir; je voudrois voir leur « mère. 11 lui sera difficile de garder son
a secret avec moi La cabane de Tha-
« dée est de ce côté. 11 me sera aisé d'en f( trouver le chemin. J'irai voir Madère leine et les jumeaux.... Oh! non , je ne « sortirai pas de ces ruines. Aurore doit <i rester au milieu de ces tombes. Elles
<( sont le moude entier pour elle Je
« questionnerai la vieille femme qui vient « de temps en temps pourvoir à mes be-
« soins Non, je ne compromettrai
« pas le sort de ces innocentes créatures. « Je ne livrerai pas ces enfans si intéres- « sans à des ennemis peut-être implaca-
ET ALPIIONSINE DE FLORENTIINO. bcj
{{ bles.... Ils reviendront; ilsineTont dit; « ils m'amèneront leur mère : ma curio- « site sera peut-être satisfaite , et du moins u elle ne leur aura fait que du bien. » — Elle dit, et retomba dans sa sombre rêverie .
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