‹ Charles DarwinChapitre 3 sur 14 · IV. — Séjour à Londres · texte numérisé non relu

IV. — Séjour à Londres

Darwin rentrait en Angleterre, au port de Falmouth, le 2? août 1836. Parti inconnu, il revenait précédé déjà d’une renommée qui présageait la gloire. Pendant son voyage il avait envoyé à Henslow des rapports et des échantillons de ses découvertes : Henslow les avait communiqués à la Société philosophique de Cambridge et la réputation du jeune savant était née pendant son absence.

Le premier soin de Darwin au retour fut de trouver preneurs pour les collections qu'il rapportait; cette première tâche n’alla pas sans difficulté. Le musée britannique, où déjà les collections anciennes étaient enfouies non cataloguées, refusait ses offres ; les appréciateurs étaient rares ; lui-même avait rapporté beaucoup de coquilles et peu de plantes, et les botanistes se montraient plus curieux que les géologues des échanüullons étrangers. Enfin il résolut toutes ces difficultés, fit don d’une partie de ses richesses au collège des chirurgiens et, après quelque temps consacré à ces démarches dans Londres, revint s'installer à Cambridge, le 10 décembre 1836, pour classer, dit-il ses échantillons géologiques, sans doute aussi pour y reprendre ses études et préparer sa licence puisqu'il y est reçu maître ês arts l’année suivante, 1837.

La même année, au mois de mars, il quitte définitivement la vieille ville universitaire et s’installe à Londres. Bientôt après, 29 janvier 1839, il se marie avec sa cousine Emma Wedgwood. C'était la fille de cet oncle Josué dont la maison de Maer avaitététoujours si largement ouverte au jeune Darwin et qui avait

obtenu pour lui l'autorisation décisive de partir sur le Beagle. I1 est difficile de ne pas remarquer quelle continuité d'affection sérieuse et profonde poussait le jeune homme à ce mariage où il devait apporter les vertus domestiques et le bonheur, et ces vertus n’excluent pas sans doute les grâces de l’imagination et de la poésie. Les souvenirs du cottage de Maer, les espoirs réalisés en 1839, flottaient peut-être devant ses yeux quand il écrivait de Valparaiso en 1834 à son ami Whitley : « Ceci me remémore des visions passées d’aperçus dans l’avenir, où je voyais du repos, des cottages verdoyants et des jupons blancs. » Le mariage entraîna d’abord pour Darwin un simple changement de quartier, sans quitter Londres. Il avait loué avec sa femme, dans Upper Gower Street, une maison assez restreinte mais qui avait, pour eux campagnards,

l'avantage de posséder un jardin. Cet avantage leur suffit quelques années ; puis la santé de Darwin, à force de travail, s’affaiblit ; les travaux scientifiques devinrent de plus en plus incompatibles avec les relations mon-

daines de la ville; les Darwin quittèrent Londres le 14 septembre 1842, pour habiter, dans une campagne isolée et sur un plateau, le village de Down, à trentecinq kilomètres au sud de la grande ville. La retraite à Down est pour Darwin — toute chose échangée —

ce que fut pour Voltaire la retraite à Ferney. Il y parut comme un patriarche de la science ; l’humble village

s’est fait illustre de toute l'illustration de son hôte.

Qu'était cet hôte en 1842, quand il fuyait la ville, et qu'avait-1l fait de ces six années écoulées depuis leretour

du Beagle et coupées en deux moiïtiés égales par son

mariage ?

Pendant cette période intermédiaire qui oscille autour de la trentième année, la tâche de Darwin est double : classer et mettre en valeur les connaissances acquises dans le voyage du Beagle, voilà pour le passé ; préparer et féconder, par la fréquentation du monde scientifique, ses réflexions ultérieures et ses travaux

CHARLES DARWIN rÿ

personnels ; voilà pour l’avenir. Cette fréquentation lui fut facile.

Il possédait de longue date la confiance et l’admiration des maîtres de Cambridge et notamment du botaniste Henslow et du géologue Sedgwick ; à son retour, grâce à leur recommandation et à sa renommée naissante, toutes les portes s’ouvrirent devant ses pas. Ilécrit à Fox, le 4 octobre 1836 : « Je dine jeudi avec la Société Linnéenne, avec la Société Géologique vendredi, ensorte que je verrai tous ces grands hommes ; » et le 6 novembre : « Je me suis trouvé à Londres au milieu des grands seigneurs de la science dans une dissipation des plus excitantes. » De tous ces grands seigneurs le plus illustre est Lyell, et le plus accueillant aussi pour son enthousiaste disciple : « Vous ne sauriez vous figurer de quelle façon cordiale M. Lyell a su se mettre à ma place et chercher ce qu’il y avait de mieux à faire pour moi. » Nous insistons sur ces détails parce que rares sont les hommes arrivés qui ne tiennent pas les débutants à distance comme s'ils étaient par nature d’une espèce inférieure et parce qu’il est difficile d’exagérer en général l'influence que peut exercer une sympathie intelligente sur la direction d’un jeune homme, et l'influence en particulier qui fut exercée par Leyll sur Darwin.

Nous savons déjà que le résultat prochain de toutes ces consultations et réfiexions fut le retour à Cambridge pendant un an ; le résultat ultérieur fut l'appui de tous ces maîtres qui certifièrent la valeur des collections de Darwin et lui procurèrent, pour les publications de ses comptes-rendus, les subventions gouvernementales ; ce fut enfin l'introduction de Darwin dans les sociétés savantes et d’abord,dès 1836, dans la Société zoologique ; dès la même époque probablement dans la Société géologique où il remplit les fonctions de secrétaire de 1839 à 1841 ; en 1838 il est admis, sur la présentation de Lyell, au club très recherché de l’Athenæum, « où Je me fais, dit-il, l'effet d’un duc » ; en 1839, il entre à la

Société Royale qui est l’Académie des sciences d’Angleterre. Plus tard toutes les sociétés savantes de FEurope et du monde le revendiqueront pour membre honoraire ou correspondant ; mais ses premiers pas dans la voie des honneurs académiques au seuil de la jeunesse devaient être notés.

Tous ces honneurs se justifient sans doute par ses travaux ; la liste des œuvres de Darwin est pleine de communications adressées par lui aux sociétés de zoologie et de géologie de 1836 à 1842. En même temps il travaillait à ses grands rapports qui peuvent être divisés en trois groupes. C’est d’abord son journal de route. L'expédition du Beagle était la suite d’une expédition antérieure effectuée par le même capitaine sur l’Adrenture et le Beagle aux rivages de la Patagonie et de la Terre de Feu. Le compte rendu de l’'amirauté comprend trois volumes. Les deux premiers sont écrits par le capitaine Fitz-Roy, le troisième par Darwin ; c’est le Voyage d’un Naturaliste paru en 1839 et publié à part en 1845. Nous l’avons fait connaître plus haut ; la composition s’en rapporte aux premières années du retour, antérieures au mariage de Darwin. Outre ce récit d’allure générale et pittoresque, Darwin voulait donner le compte rendu technique et scientifique de ses découvertes dans les deux branches de connaissance qui l’avaient le plus sollicité : zoologie et géologie, cette dernière surtout. Pour la zoologie il se préoccupe dès 1837 de constituer un plan d'ensemble et de recruter des collaborateurs ; et, en effet, l'ouvrage parut sous les auspices du gouvernement, en une collection de cinq volumes, publiés de 1839 à 1843 et intitulés la Zoologie du Beagle.

Ces cinq volumes sont consacrés aux mammifères fossiles, aux mammifères actuels, aux oiseaux, aux poissons, aux reptiles. La part de Darwin dans la rédaction de tout cet ensembie est très restreinte: une note sur l'extension et les mœurs des mammifères actuels (1839) ; une introduction géologique à l'étude des

mammifères fossiles (1840), et c'est tout. Le fait est caractéristique. En zoologie même Darwin s'intéresse surtout parmi les espèces vivantes aux insectes. Les espèces éteintes, les fossiles, l’intéressaient par le sentiment encore confus de leur dispersion régulière dans le temps et l'espace ; la même préoccupation lui fait étudier l’extension et les mœurs des animaux actuels ; c’est déjà la préoccupation historique et évolutive qui dirigera de plus en plus ses travaux vers la descendance des races.

Cette tournure d’esprit avait été secondée chez Darwin, nous l’avons dit, par l’application des doctrines de Lyell; et en efiet la géologie est à cette époque le principal objet de ses études. Un voyage qu'il effectue, en 1858, en Ecosse est surtout une excursion géologique qui a pour conséquence une étude insérée aux Transactions Philosophiques de l’année suivante sur les lignes parallèlles de Glen-Roy et leur origine marine ; en 1842 c’est un autre voyage au pays de Galles et une autre étude dans le Magasin Philosophique sur les glaciers de Caernarvonshire et les blocs erratiques. Il prenait ainsi le sol de l'Angleterre par contre-épreuve des théories inspirées par le sol américain. Mais surtout c’est, à cette époque, la préparation d’un ouvrage d’ensemble sur les récifs de corail et les volcans qu’il annonce à Lyell dès le mois de septembre 1838 comme devant être bientôt terminé « en travaillant jusqu’au degré voulu pour rester bien portant ». Il explique le retard apporté à cette publication par les soins qu'il a dû donner à la zoologie officielle du Beagle ; le travail géologique est évidemment celui qu’il préfère comme plus personnel. En fait la géologie du Beagle comprendra trois volumes tous écrits par Darwin : les Récifs de corail, 1842; les Zles Volcaniques, 1844 ; l'Amérique du Sud, 1846. De ces trois ouvrages le premier seul à été entièrement composé pendant le séjour à Londres ; 1l est aussi le plus connu des trois par la célèbre théorie qu’il contient.

Cette théorie a pour but d'expliquer la formation des récifs de corail par le travail infiniment répété des infiniment petits, et en même temps et surtout de rendre compte par une hypothèse unique, élégante et séduisante dans son unité même, des diverses formes d'îles qui sont en présence. Ces formes sont au nombre de trois : les anneaux ou atolls, les récifs barrières, les récifs bordures. La forme la moins originale est celle d’une île quelconque, plate ou montagneuse, entourée sur ses rives d’une bordure de récifs; ces récifs sont constitués par des coraux vivants qui se développent très près du rivage ; séparés de lui par un canal étroit, ils sont plus élevés du côté extérieur parce que les polypiers croissent mieux dans la pleine mer. D’autres fois les récifs de corail forment une barrière qui enveloppe l’île à une grande distance du rivage, cinquante ou cent kilomètres, en sorte que le récif annulaire, puis le canal intérieur, puis l’île au centre forment trois cercles enclos les uns dans les autres. La troisième forme enfin, et la plus remarquable, est celle des atolls ; ce sont des iles de forme annulaire comme les récifs barrières, qui renferment dans leur circonférence intérieure une nappe d’eau marine : mais aucune île centrale ne subsiste dans l’intérieur de cette nappe d’eau.

L’atoil est donc en fait une île circulaire percée d’une lagune, le sol est plat et à fleur d’eau, de nature calcaire, constituée par des débris de coquilles et de coraux ; les courants marins et les vents y ont apporté des graines, et quelques animaux de petite taille comme leslézardscharriés sur des troncs d’arbre; et les cocotiers verts se dressent sur un sol éblouissant de blancheur.

Toute cette région est en général volcanique et l’on admettait avant Darwin que ces îlots circulaires sont des cratères de volcans soulevés à la hauteur des vagues. Darwin rejeta cette théorie parce que, dit-il, le soulèvement des montagnes par évolution volcanique n'aurait pas cette égalité parfaite que suppose l’identité de niveau dans tous les atolls. Il fait en outre cette

observation que les polypiers ne peuvent croître qu’à une faible profondeur dans la mer ; à soixante mètres audessous de la surface ils cessent de vivre. Darwin suppose alors que sur un cectain point le sol de l’océan est en train de descendre avec une grande lenteur ; à un moment donné une île existe, sommet de montagne émergé, de forme quelconque ; les polypiers croissent tout autour, tant que la profondeur côtière ne dépasse pas soixante mêtres : récifs-bordures. Peu à peu, par suite de l’affaissement général, les parties basses de l’île, qui sont au pourtour, disparaissent sous les flots mais sur les récifs submergés à mesure que la submersion se produit, de nouveaux polypiers croissent maintenant toujours le sommet des récifs à fleur d’eau : récif-barrière qui laisse apparaître, entre luiet l’île en voie de disparaître, un bassin d’eau annulaire d'autant plus large que la submersion de l’île, dont les parties les plus hautes saillissent seules, est plus avancée. Enfin la submersion est complète, l’île centrale a disparu tout entière, et l’atoll circulaire resté seul enveloppe le bassin qui a pris la place des terres submergées. Ainsi les trois formes d’iles ou de récifs s’expliquent par un unique phénomène qui est l’affaissemert progressif du sol océanien.

Cette explication avait été imaginée par Darwin avant qu’il eüt visité les îles du Pacifique. Les observations qu’il fit dans son voyage lui parurent une vérification décisive. Il présenta son hypothèse en mai 1837, à la Société de Géologie, la reprit dans la publication du Voyage, la développa dans les Récifs de corail. Lyell, qui avait exposé en 1831 la théorie des cratères à fleur d’eau, corrigea sur ce point les éditions suivantes de sa géologie ; l'hypothèse de Darwin entra comme tant d’autres dans la science à titre de vérité établie. Aujourd’hui cependant les doutes éclatent à la suite des sondages très précis effectués par le Challenger en 1880 et qui contredisent sur quelques points les données de Darwin, John Murray, a repris sous une

forme un peu différente, la théorie des soubassements volcaniques. Les polypiers, s’établiraient en fait sur les points où d'anciennes masses volcaniques servent d’assises à des débris calcaires accumulés par les vagues à une profondeur convenable, et la forme des récifs serait déterminée, sans affaissement, par la forme des assises sous-marines. Ainsi disparaîtrait, devant les complexités révélées par une expérience plus précise, la simplicité d’une hypothèse de génie. Ce problème est encore pendant, mais quelle qu’en doive être la solution, il peut servir d'exemple ; toutes les hypothèses ultérieures, par lesquelles Darwin opérera de même de saisissantes synthèses entre des phénomènes jusque-là séparés, présenteront le même caractère de séduction et de danger à force d’audace.

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