V. — La résidence de Doron
Les Récifs de corail sont publiés en mai 1842 ; au mois de septembre de la même année Darwin s’installe à Down ; c’est dans cette résidence que s’écoulera désormais, assez loin du monde pour n’en être pas gênée, mais liée au monde par de larges habitudes de correspondance, d’hospitalité et de confort, la vie de Darwin, régulière, laborieuse et féconde. IL écrivait, en 1846, à Fitz-Roy : « Ma vie passe comme une horloge et je me fixe à l'endroit où je la terminerai. » La principale étape de cette carrière est l’Origine des Espèces en 1859, mais il faut voir d’abord par quelles études préalables, par quels travaux d'approche pendant quinze ans, de 1842 à 1858, avant d'entreprendre la rédaction de cette œuvre, 1l se préparait à l’accomplir.
Les ouvrages publiés pendant cette période sont d’abord les deux livres annoncés plus haut pour la géologie du Beagle, et par lesquels Darwin liquide en quelque manière et classe d’une façon définitive l’ensemble de ses idées sur cette science. Les les Volcaniques en 1844, l'Amérique du Sud en 1846 sont consacrées toujours à l’étude des grands soulèvements du sol. La tendance générale en est de diminuer l'influence accordée par d’autres géologues aux éruptions exclusivement volcaniques et de faire plus grande la part des influences marines et atmosphériques. Il se joint à Lyell, pour combattre, dans les Zles Volcaniques, la théorie alors acceptée des cratères de soulèvement et montre combien à été immense le rôle de la dénudation dans ces iles, c’est-à-dire de leur usure lente par les agents physiques et chimiques. Dans l'Amérique du Sud, ii met en
relief l’'émersion relativement récente du continent américain au-dessus des flots, rendue visible par les lits de coquillages marins actuellement soulevés dans les Cordillières à des altitudes considérables. « En résumé, concluait-il déjà dans son Voyage, le géologue trouve partout la preuve que rien, pas même le vent qui souffle, n’est aussi instable que le niveau de la croûte de la terre. » Tous ces travaux, disent des juges actuels, sont bien loin de valoir en originalité l’œuvre biologique de Darwin, mais ils ont été dans l'opinion publique « une puissante impulsion pour accréditer les doctrines de Lyell ».
Son œuvre géologique une fois achevée, Darwin se tourna vers des préoccupations d’un autre ordre relatives aux espèces vivantes ; dès 1837, 1l note sur un journal toutes ses réflexions et observations relatives à l'habitacle et aux mœurs des animaux et des plantes ; en 1859 seulement, après vingt ans d’expérience, il se décida à la publication de ses notes ; l’intervalle de l’œuvre géologique à l’œuvre évolutionniste est remplie par un travail de patience qui lui sert d'exercice pratique et, pour ainsi parler, d'école d'application en bio- .logie, la monographie des cirripèdes.
« Les cirripèdes, dit Edmond Perrier, sont de petits coquillages, coniques, pointus, solidement adhérents par leur base, trop connus des baigneurs dont ils ont plus d’une fois déchiré les pieds et les mains et que l’on désigne sous le nom de balanes ou de glands de mer. »
L'intérêt de ces coquillages est qu’on les a pris longtemps pour des mollusques à coquille, analogues aux huîtres, et que ce sont en fait des crustacés analogues aux écrevisses, qui naissent sous la forme classique d’un nauplius, nagent quelque temps, se fixent à une roche par les antennes, s’enveloppent d’une carapace et mènent désormais la vie sédentaire. Une sorte de panache, qui sort et rentre par le sommet de la coquille, est un groupe de pattes : et ces pattes déterminent par leur mouvement perpétuel un courant d’eau marine qui leur
apporte l’aération et la nourriture. Quelquefois les cirripêdes au lieu de s’aitacher à une roche se fixent sous la peau ou dans la coquille d’autres animaux marins. C’est ainsi que Darwin découvrit un jour dans une coquille de concholépas, sur la côte de Chili, une forme de cirripède qui présentait des caractères distincts de toutes les formes connues. Il créa pour elle un nouveau sous-ordre et, pour justifier sa classification, fut amené à examiner et disséquer un grand nombre d’animaux de la même espèce. Ainsi une découverte de détail, poussée de conséquence en conséquence, l’amène peu à peu à une étude complète de toute l’espèce. Cette étude commencée en 1846 dura huit années, jusqu’en 1854 ; cette longue période de temps fut interrompue par la maladie.
Darwin avait fait, en 1845, ses dernières courses de montagne, désormais trop fatigantes pour lui ; en 1848, 1 dut abandonner tout travail et suivre un traitement hydrothérapique à Malvern ; le labeur excessif l'avait spuisé au point que, la même année 1848, son père, le docteur Darwin, étant venu à mourir, il ne put même assister à ses obsèques. Il reprit le travail avec la santé. En 1851, il publiait une monographie in-8° des cirripèdes sédonculées ou lépadidés et la complétait par une notice n-4° sur les fossiles du même ordre. En 1854, il publia ane monographie in-8° des cirripèdes sessiles ou balaridés et la compléta également par une notice in-4° sur es espèces fossiles correspondantes. Ce quadruple uvrage lui avait coûté de longues années de travail ; le ésultat positif lui en paraissait assez mince ; il y faut oir surtout une initiation méthodique, par l’analyse des létails précis, aux grandes synthèses qu’il allait entrerendre. Donner la preuve qu’on est un savant positif st une condition utile pour entreprendre la philosohie de la science.
Cette philosophie zoologique, qui est l’évolution des spèces, se dessine peu à peu dans son esprit, Les remiers traits en sont rassemblés dès 1837 dans son
Journal de notes. En 1844, un auteur anonyme publie les Vestiges de la création, ouvrage où la doctrine évolutionniste est présentée avec des arguments qui, au
dire de Darwin, lui auraient fait prendre cette théorie en |
horreur, mais qui mérite d’être retenu parce qu'il a occupé en fait l'attention du monde savant et imposé aux esprits le problème des espèces : ce problème occupe dans la préoccupation de Darwin, à partir de 1854, toute la place laissée libre par l’achèvement de ses études sur les cirripèdes. Dès avant cette époque ses lettres nous le montrent sollicitant de ses amis et de ses correspondants les échantillons, les renseignements et notes qui lui sont utiles pour déterminer les modes de variation et de dispersion des animaux sauvages et domestiques. Il a recours dans ce but aux riches propriétaires et aux amateurs, aux professionnels de l’élevage ; son cousin Darwin-Fox, l’éleveur de volailles Tegetmeier, l'historien des pigeons Eaton, sont les autorités auxquelles 1l s'adresse pour obtenir les renseignements pratiques qui lui manquent : il se fait recevoir au club colombophile : il s'adresse, pour discuter les matières de science pure, à Hooker et à Gray.
Le botaniste Hooker est un jeune savant qui lui a été présenté par un ami commun en 1839; à cette époque Hooker allait s’'embarquer avec James Ross, pour un voyage d'exploration aux terres australes ; dès son retour, en 1843, Darwin lui écrit pour lui soumettre les questions qui intéressent son œuvre au point de vue botanique : comparaison de la flore fuégienne avec celle des Cordillières et celle de l'Europe, distribution des plantes antarctiques, et ainsi de suite ; la correspondance continue sur ce ton et Hooker a été, de 1846 à 1859, l’un des principaux savants avec lesquels Darwin aimait à échanger ses vues et ses doutes. Hooker, qui était attaché au Jardin Botanique de Kew (banlieue de Londres), a été souvent l’hôte de Darwin à Down. « On se promenait, dit-il, on jouait, on faisait de ia musique, on jouissait de la gaieté familiale de
Le.
Darwin et de son rire sonore, et, par-dessus tout, de ses précieux entretiens scientifiques. » Un autre botaniste est l'américain Asa Gray. Darwin, qui l’avait rencontré à Kew, lui écrit, le premier encore, en 1855, et le sollicite pour obtenir sur la fiore des Alpes américaines des renseignements qui lui manquent ; la correspondance ne s’interrompt plus. En même temps qu’il interroge Hooker sur les analogies et les différences des plantes recueillies dans les îles diverses de l'Océan, Darwin interroge Gray sur les proportions numériques qui peuvent se marquer entre les différentes espèces des plantes indigènes et des plantes introduites dans un pays donné. Ces recherches, ces expériences, ces calculs ont pour objet convergent les lois de dispersion des espèces vivantes. Darwin demande à Fox des pigeons d’une semaine pour les disséquer et des renseignements sur l’âge auquel les plumes de la queue sont visibles ; et il fait chercher par les enfants de la campagne des œufs de lézards pour éprouver s'ils supportent sans périr l’immersion dans l’eau salée. Les expériences qu'il institue avec un tonneau dans sa cave ont pour but de chercher si les œufs de lézards ont pu voguer d’ile en île pour propager l’espèce dans toute l'Océanie, et cet exemple entre mille nous montre à la fois la nature des problèmes qu’il se pose et les moyens de tout ordre qu’il emploie pour les réscudre.