‹ Charles DarwinChapitre 5 sur 14 · VI. — Les Précurseurs · texte numérisé non relu

VI. — Les Précurseurs

Parmi tous les moyens, qui ont dü concourir à faire la certitude dans l'esprit de Darwin, il est toute une série d'éléments difficilement appréciables : c’est l’ensemble des lectures actuelles ou passées qui ont déposé dans son cerveau telles ou telles idées préconçues, et la question est aussi intéressante que difficile de savoir dans quelle mesure Darwin est redevable de ses nouveautés aux anciens qu’il combat ou même qu’il ignore et dont la doctrine a pu lui être transmise par l’enseignement ambiant. Tel est, avant tous, le cas pour Buffon ; il est usuel quand on parle des devanciers du darwinisme de nommer Erasme Darwin en Angleterre, Gœthe en Allemagne, Lamarck en France ; il est injuste et très probablement inexact d’oublier Buffon.

Considéré en lui-même Buffon est d’une importance considérable dans l’histoire de la science ; sa renommée littéraire ne doit pas cacher sa valeur scientifique.

Esprit observateur et déductif, représentant officiel de l’érudition française au xvur® siècle, c’est-à-dire à une époque où le mouvement intellectuel français donnait le branle à l’Europe, il exprime bien, dans l’évolution de son œuvre, l’évolution de la science elle-même. L'histoire naturelle desquadrupèdesetoiseaux est publiée de 1749 à 1782, et l’on peut suivre, dans la succession des années, la succession des pensées qui marchent. En 1749, Buffon se place au point de vue du xvu siècle, statique et dualiste. L’homme est en tout le contraire des animaux ; il est roi par l’intelligence ; les sens sont ses organes et non ses facteurs ; les instincts des animaux, admirés à l’excès, sont des mécanismes admi-

rablement montés par la nature dans lesquels rien ne prépare la raison. Les faiseurs de systèmes, à la façon de Linnée, n’arriveront pas à retrouver l’ordre réel dans lequel Dieu a construit la nature ; ils substituent en vain leurs hypothèses contradictoires à la sagesse de l’abstention ; le meilleur est de s’en tenir à ce qui est pratique : examiner les animaux un à un, sans classification systématique, en prenant pour règle unique leur utilité par rapport à l’homme. Et en effet le cheval, le bœuf et l'âne sont, en 1753, les premiers types étudiés parce qu’ils sont nos plus utiles conquêtes.

Ainsi c’est d’une part l'esprit positif qui chez Buffon refuse de s’engager dans les classifications artificielles de Linnée, à peu près comme on à vu de nos jours un éminent chimiste lutter contre la théorie atomique parce que le système des équivalents lui paraissait, étant exempt d'hypothèse, seul exempt d'erreur. C’est d'autre part la vision très nette des conséquences engagées ; si l'âne est un cheval dégénéré, le singe est un homme: ainsi est posée en 1753 la question entière. Mais dès lors le problème existe et ne peut plus être écarté. A mesure que Buffon avance, les animaux à étudier se multiplient ; ce ne sont plus quelques serviteurs de l’homme individuellement conçus pourainsi dire, maisdesgroupes entiers : ce sont tous les animaux sauvages par Opposition à tous les animaux domestiques, tous ceux d'Amérique opposés à tous ceux d'Europe ; c’est toute la famille des tigres, ce sont toutes les familles d'oiseaux. En 1770 le pas est franchi : Buffon annonce qu'il étudiera lesoiseaux non plus par individus mais par groupes; il nous faut comprendre que chaque groupe représente une série d'espèces congénères. C’est que chemin faisant Buffon a mis en relief des facteurs multiples suivant lesquels les animaux varient et a touché par avance à presque tous les problèmes que l’évolution soulève. Variation des animaux domestiques et des animaux sauvages : Buffon prépare Darwin ; influence du climat et du sol: Montesquieu préparait-1il Buffon ? destruc-

tion des animaux sauvages les uns par les autres et de tous par l’homme, et lutte universelle pour la vie : malthusianisme. Il est difficile peut-être de signaler une idée moderne qui ne se puisse découvrir dans cet immense répertoire laissé par Buffon. La conclusion finale est intermédiaire entre les croyances des deux époques, xvui° et x1x° siècles, qu’il sépare et qu’il réunit. Les espèces ne sont pas toutes des unités invariables et absolues ; un certain nombre d’entre elles sont fixées et disposées par le Créateur sous forme d’éternité ; mais ces espèces principales donnent naissance, par l’action des influences naturelles et de la lutte pour la vie, au nombre indéfini des espèces actuelles; pour se limiter aux mammifères, les deux cents espèces que nous avons étudiées, dit Buffon en 1766, se ramènent à vingt-huit familles ; c’est la thèse de l’évolution limitée.

On voit à quel point cette théorie de Buffon est un anneau nécessaire de l’histoire dans l’évolution du systèmeévolutionniste. Mais comment l'influence de Buffon a-t-elle pu agir sur Darwin ? Elle à nécessairement agi comme tout facteur historique par ses effets intermédiaires. Lamarck est l’élève de Buffon et l’héritier de ses doctrines. Dans quelle mesure les mêmes doctrines ont-elles inspiré aussi Erasme Darwin ? Ce qu’il y a de certain, c’est que la thèse de la Zoonomie, suivant laquelle la faculté de sentir est universellement départie à tout être vivant, animal ou plante, et sert à expliquer tout le reste, est d’origine condillacienne et idéologique, et qu’il y à lieu de distinguer, dans l’amalgame des doctrines concurrentes, la part des unes et des autres.

En fait, l'Histoire Naturelle avait marqué, par la précision de ses analyses et de ses gravures, un progrès trop sensible pour qu'elle ne füt pas utilisée et en quelque sorte découpée en doctrines de manuels, adaptée dans toutes les langues. Il serait intéressant de chercher comment la science de Buffon a pu passer ainsi dans les livres d'enseignement anglais dont s’est servi plus tard Charles Darwin soit à Cambridge, soit

sur le Beagle. Dans tous les cas, lorsque Darwin communiqua à ses amis intimes, avant de la publier, sa théorie de la Pangenèse, tous lui répondirent : c’est du pur Buffon ! Que Darwin donc, plus ou moins autodidacte, n'ait pas lu Buffon, dans Buffon, peu importe ; les idées de Buffon, devenues anonymes à force d’être générales, ont pu lui être transmises par voie d’enseignement et de tradition.

Entre Buffon et Darwin il y a Lamarck, mort en 1831, ami de Buffon et précepteur de son fils, titulaire au Muséum, depuis 1796, de ia chaire des invertébrés. La philosophie zoologique de Lamarck, 1809, est intimement liée elle aussi au mouvement général de la philosophie contemporaine. Le sensualisme de Condillac conduisait à ces deux doctrines : l’action de plus en plus prédominante du senti sur le sentant, du milieu sur l'individu, d’une part, et, d’autre part, l’attribution à l'habitude semi-passive et semi-active des éléments actifs de la vie que la sensation n’explique pas. Toutes les circonstances extérieures, dit Lamarck, de nourriture, de sol, de climat, réagissent sur l’être vivant ; mais cette réaction n’est pas directe ; elle se produit par l’intermédiaire des besoins et des tendances. Par exemple, ce n’est pas la composition physique du sol et la nourriture absorbée qui explique la forme de la girafe, mais, si le sol est tel que les arbres y poussent des troncs très élevés, la girafe, qui éprouve le besoin d'atteindre leurs feuilles et qui fait effort pour les atteindre, développe ainsi les muscles de son cou et ceci résulte des lois générales de l’habitude. L'usage développe les organes, le non usage les atrophie. Si l’escargot se sert souvent de certains points de sa tête pour tâter lesobjets, l’affiux répété des esprits nerveux à ces mêmes points y détermine peu à peu la formation des antennes. En dépouillant cette thèse des formes archaïques qui prêtent à de trop faciles plaisanteries, elle apparaît comme une sorte d’intermédiaire normal entre Condillac et Maine de Biran : l’être devient ce qu’il veut

être, et il veut son vouloir en fonction de toutes les circonstances extérieures qu’il se subordonne à mesure qu’il s’en sert. Cette part de métaphysique volontariste et plus ou moins chimérique est ce qui, dans la doctrine de Lamarck, heurte d’abord Darwin, en sorte que Darwin prétend, malgré ses amis, qu'il n’y a aucun rapport entre la synthèse de Lamarck et la sienne. Et cela est vrai au début. L'hypothèse de la sélection naturelle, proposée par Darwin, est purement mécaniste ; mais, à mesure que les objections se présentent et que les faits s'accumulent, Darwin modifie et enrichit son hypothèse primitive ; la sélection sexuelle est beaucoup plus pénétrée de finalisme volontariste ; peu à peu Darwin rejoint Lamarck (1).

Les théories de Lamarck ont été en France rejetées dans l’ombre par Cuvier, reprises, sous une autre forme, par Geoffroy Saint-Hilaire. Ces deux célèbres antagonistes se relient à la maison de Buffon. Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, 1772-1844, élève de l’abbé Haüy et de Daubenton, est nommé successeur de Lacépède au Muséum en 1793. Vers la même époque Cuvier, 1769- 1832, précepteur obscur en Normandie, publiaitunremarquable mémoire sur les mollusques marins (1795) et Geoffroy Saint-Hilaire, frappé des découvertes qui y sont contenues, appelait lui-même à Paris et au Muséum son futur rival. Les ouvrages scientifiques publiés par Cuvier : Anatomie comparée, de 1800 à 1805, Recherches sur les ossements fossiles, de 1811 à 1824, Histoire naturelle des poissons, 1825, développent le système statique dont le Discours sur les révolutions du globe, préface des Ossements fossiles, est le célèbre manifeste : les espèces animales sortent tout

(1) Cf. Lamarck, Phil. sool., 1830 ; I, 256 (la girafe) ; Invertébres, 1815 ; I, 188 (l’escargot); Darwin, Origine, trad. Barbier, 210 (la girafe) ; 213 (la queue de la girafe); Vie et correspondance, index au mot Lamarck.

organisées des mains du Créateur, disposées, par les corrélations qui existent entre leurs organes, pour un genre de vie déterminé, dans une époque déterminée de la nature ; les espèces diffèrent avec les révolutions qui les annihilent. Geoffroy soutient au contraire dans sa Philosophie anatomique, 1822, que toutes les espèces dérivent d’un plan unique, reconnaissable à travers toute la série animale aux connexions identiques des organes plus ou moins développés ou enveloppés ; c’est l’évolutionnisme de Lamarck modifié dans le sens organiciste par le progrès des découvertes et de la technique ; toute la métaphysique y est remplacée par le jeu mécanique des forces naturelles ; l’influence directe, physique ou chimique, des circonstances extérieures, y explique les modifications des corps organisés. L’action de l'oxygène sur les tissus transforme les têtards en grenouilles et les branchies en poumons. Entre Cuvier et Geoffroy la lutte éclate, le 15 janvier 1830, à la suite d’un rapport lu par Geofiroy à l’Académie des Sciences et dans lequel Geoffroy approuvait la tentative faite par quelques jeunes savants pour ramener le type des mollusques, par simple déformation, au type des vertébrés. La lutte fut ardente de part et d’autre, interrompue bientôt par la mort de Cuvier, mais toute l’Europe savante s’était passionnée pour ou contre l'hypothèse

transformiste ; Geoffroy écrivait en 1835 les Dernières Pensées d’un Naturaliste et par conséquent il est vrai de dire que Darwin, à son retour en Angleterre, trouvait l’opinion publique saisie du grand problème. Dès cette époque enfin, Henri Milne-Edwards, 1800-1585, successeur de Cuvier et disciple de Geoffroy, publiait son Histoire Naturelle des Crustacés, dans laquelle il corrobore l’hypothèse de la transformation par la loi générale de la division du travail en physiologie : les parties diverses des animaux se différencient entre elles à mesure qu’elles se consacrent à des fonctions plus différenciées et ainsi la transformation graduelle des vivants est une conséquencedela complication croissante

de la vie. En 1855, le même auteur commençait à publier ses magistrales leçons de physiologie et nous arrivons ainsi à la date de l’Origine des Espéces.

Telle est la filière française dont il est difficile de marquer avec précision l’influence exacte sur l'esprit de Darwin. La filière allemande a peut-être exercé sur ce même esprit une influence à la fois moins profonde et pius consciente ; le physiologiste Von Baer est de ceux que Darwin connaît par une lecture attentive et dont 1l cherche les approbations, et Von Baer, s'explique par Gaspard Wolff.

Le problème de la succession des espèces à pour précurseur le problème plus général de l’hérédité : par quel mécanisme peut-on expliquer ce fait, d'apparence merveilleuse, qu'un homme donne naissance à un homme, un cheval à un cheval ? Les physiologistes de l'antiquité, d'Empédocle à Aristote, ont donné les solutions les plus fantaisistes, plus ou moins imitées au moyen âge. Au seuil des temps modernes le médecin de Charles I, Harvey, qui établit d’une façon définitive la circulation du sang, est celui aussi qui applique le premier la méthode d'observation à ce difficile problème. Les progrès de l'optique ont, ici comme ailleurs, rendu possibles par l'emploi du microscope les progrès de la physiologie. En 1672, Graaf découvre, dans l'ovaire de la femme, les vésicules qui contiennent l’ovule, c’est-à-dire l’œuf ou élément femelle du mammifère : omne voioum ex ovo. Cinq ans plus tard, Leuwenhoeck découvre, dans la liqueur séminale, les animaux infiniment petits qui sont les éléments mâles, et la conséquence tirée par Leibniz de ces découvertes est que le plus grand sommeille et se dessine dans le plus petit. Les naturalistes se divisent en deux groupes. Les uns affirment que l’ovule est chez l’homme, comme chez la poule, le facteur essentiel qui devient l’embryon : ovistes ; les autres croient que l’animal spermatique est seul l’être futur et que l’œuf est une sorte de nid qui lui sert simplement d’habitacle : sperma-

tistes ; mais tous sont d'accord pour donner à leurs descriptions et à leurs gravures d'animaux microscopiques l’aspect d'hommes déjà formés dans des proportions très petites : homoncules. La théorie en effet qui se présente à l’esprit comme la plus commode à imaginer est celle de l’emboîtement des germes : la poule contient beaucoup d’œufs, chaque œuf contient une petite poule dans le corps de laquelle sont enfermés, dès avant sa naissance, une série nouvelle d'œufs et de poules, et ainsi de suite indéfiniment. La mère commune du genre bumain, Eve, portait dans ses flancs, une fois pour toutes, tous les hommes à venir, en sorte que dès l’origine du monde le nombre possible des hommes à naître était irrévocablement fixé. Telleest la conception simpliste qui domine tout le xv® siécle, particulièrement en Allemagne sous le patronage de Leibniz, de Charles Bonnet et de Haller.

C'est dans ces circonstances qu'un jeune homme de vingt-six ans, Gaspard Wolff, prélude par un coup de génie aux découvertes de la science à venir. En 1739, il publie à Halle une thèse sur la génération des animaux et des plantes — Theoria generationis — et fait

voir que le microscope contredit l’emboîtement des

germes. La première apparence d'organisme qui devient visible dans un œuf n’est pas un poulet très petit, qui n'aurait plus qu’à grossir dans toutes ses parties et sans changer de forme, mais un réseau qui ne ressemble pas à ce poulet et qui le devient peu à peu en formant d’abord une membrane, et cette membrane par additions et transformations successives devient les deux feuillets, externe et interne, qui donnent naissance aux diverses parties de l’être vivant. En d’autres termes les divers organes se forment les uns après les autres comme par greffes successives ; c’est l’épigenèse au lieu de l’emboîtement.

Cette thèse est un essai isolé au xvnr siècle ; Gaspard Wolf ne fut pas compris ni suivi. Et pourtant l’opposition des deux doctrines, si on en élague les parties

juériles et insoutenables, est-elle irréductible? Les eibniziens conçoivent un monde dont toutes les parties sont liées par un plan bien conçu et réalisées d’un seul rait ; les évolutionnistes ou épigénistes admettent une naarmonie analogue en voie de développement dans le emps. Gœthe a peut-être le mérite d’être passé sans aeurt de l’une de ces conceptions à l’autre. Il a vécu le 1749 à 1832. Ses deux œuvres de jeunesse, Gœtz t Werther qui l’introduisent à Weimar en 1775; le voyage d'Italie dix ans plus tard, 1786 ; la liaison avec Schiller de 1795 à 1805 ; après la mort de Schiller, les années de mariage 1806-1816 ; et enfin la vieillesse avec Eckermann, 1821-1832 : telles sont les étapes de cette vie. Les travaux scientifiques de Gœæthe se répartissent sur toutes les époques de sa carrière littéraire. En 1768, jeune étudiant à Francfort, il recherche avec Mile de Knobloch, dans la chimie et dans l’alchimie, les beaux enchaînements de [a nature ; en 1774, dans ses veillées sur le Rhin avec Jacobi, il demande au spinozisme le sentiment des liaisons universelles et de l’universelle unité du monde ; en 1775, dans ses excursions et ses chasses à la cour de Weimar, il se fait tour à tour géologue, botaniste et chasseur de plantes ; en 1786, à Venise, il imagine cette hypothèse que les os du crâne sont des vertèbres terminales soudées entre elles, en sorte que tout dans l’organisme le plus divers est répétition d’une même unité. En 1790 il développe dans la Métamorphose des plantes, la thèse de Wolff — quiest déjà dans Linnée — que les feuilles et les fleurs sont issues d’un même procédé de formation et qu’elles résultent seulement d’une nutrition plus riche pour les feuilles et plus appauvrie pour les fleurs ; et il montre, dans cette doctrine, l'expression des répétitions infinies. L’amitié de Schiller détourne Gœthe des études naturelles, la mort de Schiller l’y ramène. Les Roches de Carlsbade sont de 1808, sorte de synthèse des roches granitiques ; le Traité des couleurs contre Newton, 1810, est, dit-on, un illustre exemple d’une illustre erreur.

Enfin, de 1817 à 1824, les Cahiers d'un Naturaliste reprennent ou résument tous ses travaux antérieurs, et notamment les Problèmes de morphologie de 1795, où Gœæthe disait: « la question n’est pas de savoir pourquoi le taureau a des cornes, mais comment et par quelle série de transformations il les a acquises. » Dans les dernières années enfin de sa vie, les Conversations avec Eckermann montrent le poète vieilli, dessinateur et collectionneur, toujours épris des conquêtes sur la nature. Et l’année 1830, qui fut pour tous ses contemporains l’année de la révolution, a été pour lui avant toute autre chose l’année du grand conflit qui mettait aux prises, avec Geoffroy contre Cuvier, la doctrine de l'unité naturelle des êtres organisés contre la doctrine des créatures distinctes et morcelées. Dans quelle mesure donc Gæthe est-il un voyant et un chimérique ? Dans quelle mesure un ouvrier efficace des sciences naturelles, précurseur de Darwin ?

Il est difficile de le dire. Gœthe a le regard d’un métaphysicien ; il veut retrouver par derrière toutes les apparences du monde, comme les héros de son Faust, la plante originelle — Ur-pflanze — qui se ramifie dans tout l’univers ; 1l cherche dans le royaume des Mères l’idée primitive qui informait le chaos ; « votre plante est une idée, » lui disait Schiller. Mais c’est la même idée que recherche Oken, un naturaliste avéré, qui joignait à la philosophie de Schelling les observations de Linnée, et qui suivait de nouveau, en 1806, sans les connaître, les traces de Wolff. La science progresse à la fois par les travaux de détail et les vues d’ensemble ; et la marche des esprits explique comment l’épigenèse méconnue en 1759 triomphe en 1816.

Gaspard Wolff, né à Berlin, est mort en Russie où Catherine II lui avait assuré une place et un rang qu’il ne trouvait pas dans son pays. Cette mort est de 1794. Vingt ans plus tard, en 1316, un jeune savant russe, Charles de Baer — Karl von Baer — né en 1792, en Esthonie, étudiait l’embryologie à Wurtzbourg avec le

professeur Dollinger. Tous deux convinrent de reprendre en détail les travaux de Wolff. Ce fut d’abord à Wurtzbourg même sous la direction du vieux professeur, un jeune ami de Von Baer, le biologiste Pander, qui démontra expérimentalement, dans une thèse de 1817, la formation des organes du poulet au moyen des feuillets de Wolff. Ce fut ensuite et surtout Von Baer qui exposa de toutes pièces dans l’Embryologie des Animaux, publiée en deux parties, 1828-1837, la formation du système nerveux aux dépens du feuillet externe et d’une manière générale le procédé suivant lequel les feuillets germinatifs d’abord aplatis s’incurvent sur euxmêmes, se dessinent en tubes ou canaux, forment les organes et finalement le corps tout entier. C’est lui encore qui découvre dans la vésicule de Graaf, faussement prise pour l’œuf lui-même, l’œuf humain extrément petit que cette vésicule renferme, et qui perçoit dans l’œuf, après sa fécondation, le point initial ou blastoderme qui donne naissance par différenciation progressive au développement embryonnaire. Et enfin Von Baer énonce cette loi que, dans les divers groupes d'animaux distingués par Cuvier, la perfection relative des diverses espèces qu’ils contiennent dépend avant tout du degré de différenciation des organes. Ainsi une substance d'œuf homogène qui se différencie en tissu ; un tissu qui se différencie en organes ; un passage progressif de l’un au multiple et de l’homogène à l’hétérogène ; telle est la formule de l’évolution que Spencer fait sienne parce qu’il lemprunte à Von Baer, lorsque tout jeune encore et au début de sa carrière d’écrivain, il publie dans la Revue de Westminster, en 1851, une récension de la Physiologie de Carpenter récemment parue.

Herbert Spencer nous ramène à la tradition anglaise et nous avons vu plus haut son rapport à Erasme Darwin par la Société de Derby. La doctrine d'Erasme a été souvent comparée à celle de Lamarck. Ce qui la caractérise, c’est la prédominance donnée au système

nerveux et l’application d’une hypothèse unique aux animaux et aux plantes. Tandis que Lamarck sépare avec netteté les animaux — supérieurs — qui sentent et les végétaux qui ne sentent pas, parce que l’irritabilité des plantes lui paraît être purement mécanique et inconsciente, Erasme au contraire attribue à tous les vivants la sensibilité plus ou moins latente et inaperçue. Par cette doctrine il est fidèle au monadisme leibnizien du xvu® siècle qui n’admet aucun saut dans la nature ; il prépare en même temps le monisme matérialiste de Haeckel qui confond, dans une synthèse plus ou moins confuse, les divers degrés de la création ; et, en fait, le réalisme transfiguré de Spencer est une doc-. trine dont l’interprétation oscille de la matière à l’esprit. Mais l'esprit pour Erasme consiste tout dans la sensation ; la sensation a pour organes les nerfs ; et les nerfs sensibles — ou plutôt les extrémités sensibles des nerfs — sont les filaments élémentaires dont le zoosperme est le type et qui donne naissance à tous les organes et à tous les tissus. Il y a d’autre part dans l’animal un esprit d'animation, de nature psychique, qui devient toute sensation et toute pensée: l’hylozoïisme chez . Erasme est le même que chez les physiciens présocratiques. En ce qui concerne enfin le problème de la descendance, les races se transforment par perfectionnement ; les diverses espèces actuellement existantes résultent par mélange d’un petit nombre d’ordres naturels ; peut-être tous les animaux et les végétaux ont-ils pour origine unique un filament élémentaire que la « grande cause » a doué dès l’origine de la faculté d'acquérir sans cesse de nouvelles parties et de nouvelles tendances. En fait la lutte des mâles pour la possession des femelles : sélection sexuelle ; et l'adaptation des couleurs des animaux au milieu où ils se cachent : mimétisme, sont les moyens par lesquels Erasme explique avant Wallace et avant Darwin la transformation des espèces.

Telle est la doctrine qui se discutait avec celle de

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Lamarck dans les universités anglaises pendant la première moitié du xix° siècle. Charles Darwin a énuméré, dans une préface, les diverses tentatives transformistes qui ont été faites entre celle d’Erasme et la sienne et qui montrent à quel point le problème des variations était dès lors à l'issue de toutes les recherches. Signalons les principales. Ce sont d’abord, en 1813, les essais de Wells sur la sélection naturelle appliquée à l’observation des races nègres ou mulâtres ; les études de Herbert, en 1822, sur la transformation des espèces végétales par l’horticulture ; celles surtout de Mathew, en 1831, qui applique à l’arboriculture les principes de sélection repris plus tard par Wallace et Darwin. En 1844, le livre très remarqué des Vestiges de la Création paru anonyme, et attribué à Robert Chambers, développe cette double thèse que les diverses séries d’êtres sont animées d’une impulsion à la vie qui les fait se développer indéfiniment et d’une faculté d’accommodation qui les fait s’adapter sans cesse aux circonstances concomitantes. En 1849, Richard Owen admettait qu’une idée archétype a déterminé à l’avance la gradation régulière des formes organiques. En 1852 enfin, Herbert Spencer exposait, dans un article du Zeader, l'hypothèse générale du développement suivant laquelle Jes espèces vivantes se sont transformées graduellement les unes dans les autres, sous l'influence des causes extérieures. Spencer est, d’après Huxley, le représentant le plus considérable, en avance sur tous ses contemporains, de 1850 à 1860, de la doctrine évolutionniste. En 1855, il rédige, dans leur première forme, les Principes de Psychologie qui soutiennent contre le positivisme statique de la Logique de Stuart Mill (1843) le positivisme en marche de l’évolution. En 1857, l’Essai sur le Progrès, dans la Reoue de Westminster — toute cause produit plusieurs effets de l’homogène à l’hétérogène — est encore un manifeste de la doctrine. Par tous ces travaux, Spencer précédait Darwin dans la voie des hypothèses générales ; mais Darwin allait l’éclipser

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d’un coup, au point de vue strictement scientifique et positif, par la publication de ses notes, longuement recueillies, rédigées enfin en 1859.

Ce journal de notes était commencé depuis 1837. En 1838, la lecture de Malthus donna à Darwin l’idée centrale dont il avait besoin et la conscience nette de ce que pouvait et devait être la sélection parmi les vivants. Dès son arrivée à Down, en 1842, il rédige une esquisse sur les variations des animaux et des plantes et la transformation des espèces ; il l’achève en 1844 et la communique, sous la forme manuscrite, à Hooker. En 1856, sur le conseil de Lyell, il entreprend une rédaction plus vaste, un répertoire de tous les faits d'expérience sur lesquels se fonde sa théorie. Le 5 septembre 1837, il résume cette théorie dans une lettre à Asa Gray et soudain, le 18 juin 1858, il écrit à Lyell : «Je suis devancé. » Alfred Wallace, botaniste explorateur, était alors en excursion dans les îles Malaises. Il avait publié, en 1855, un premier travail sur la loi qui régit l'introduction des espèces nouvelles et Darwin lui avait transmis à ce sujet les compliments de Lyell. Wallace répondit en adressant à Darwin, avec prière de le communiquer à . Lyell, un nouveau travail sur la tendance des variétés à s’écarter indéfiniment du type primitif. Ce travail contient les idées essentielles de Darwin et allait lui ravir aux yeux du public les résultats de ses travaux. Lyell et Hooker s’entremirent, et une même communication, présentée par eux à la Société Linnéenne et insérée aux Mémoires de cette Société, — 1858, ILE, 53 — contient à la fois une lettre-préface de Lyell et Hooker, le travail de Wallace, un extrait de l’esquisse de Darwin de 1844 et de la lettre à Gray de 1857. En même temps Darwin, pour aboutir plus vite, modifiait son plan primitif et rédigeait dans des proportions plus restreintes l’Origine des espèces. L'édition parut, en douze cent cinquante exemplaires, le 24 novembre 1859, et fut tout entière vendue le même jour. L’Origine des Espèces est dans l'esprit de Darwin, malgré ses pro-

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portions déjà considérables, une indication des méthodes et un résumé des résultats plutôt qu'un examen détaillé des faits sur lesquels la doctrine se fonde. Darwin continua dix ans encore l’enrichissement de son répertoire : les Variations des animaux et des plantes à l’état domestique sont l'ouvrage, paru en 1868, qui contient l’exposition des faits recueillis. Enfin, en 1871, la descendance de l'homme et la sélection sezuelle donnent au transformisme darwinrien ses dernières assises et sa dernière forme. Ainsi l’hypothèse de la sélection, telle que Darwin l’a conçne et développée, doit être étudiée d'ensemble dans la série de ces trois ouvrages : voyons-les maintenant.

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