‹ Charles Darwin et ses précurseurs françaisChapitre 10 sur 24 · DARWIN · texte numérisé non relu

DARWIN

EXPOSÉ GÉNÉRAL DU DARWINISME

Darwin nous apprend lui-même comment il a été amené à s’occuper du problème des espèces, combien il a mis de temps à en chercher la solution. C’est en Amérique, et lorsqu’il faisait partie de l’expédition scientifique du Beacjle (1), que son attention fut pour la première fois éveillée sur ce point par quelques observations de géographie zoologique et de paléontologie (2). Dès 1837, il commença à re-

(1) Cette expédition quitta les côtes d’Angietei re le 27 décembre 1831, sous les ordres du capitaine Fitz-Roy. Elle dura près de cinq ans.

(2) Il est du reste facile de comprendre que l’esprit de Darwin devait être facilement accessible à tout ordre d’idées mettant en doute la fixité de l’espèce et proclamant la perfectibilité graduelle des êtres organisés. C’était là pour notre auteur une sorte de tradition de famille. Son grand-père, Érasme Darwin, célèbre à la fois comme médecin et comme poète, en même temps qu’il était membre de la Société royale de Londres, ce qui atteste sa valeur

cueillir les faits en rapport avec le sujet de ses méditations; en 18/i/i, il esquissa les conclusions qui lui apparaissaient comme les plus probables. C’est en 1858 seulement, et à propos d’une communication de M. Wallace, que, sur la demande d’amis communs, il fit imprimer pour la première fois quelques passages de ses manuscrits (1). Lorsque

scientifique, avait professé sur ces graves questions des doctrines qui rentrent par certains côtés dans celles que j'ai exposées. Elles ont pourtant assez peu de rapport avec celles de son petit-fils. Érasme Darwin admet entre autres la génération spontanée, repoussée par Charles Darwin, et le perfectionnement rapide des espèces, ce qui l’éloigne à la fois de Lamarck et de son descendant. Je ne vois d’ailleurs rien dans son livre qui autorise à penser qu’il ait cru à la dérivation des types provenant les uns des autres, et les exemples qu’il cite (pucerons, tulipes, etc.) rappellent plutôt un perfectionnement exclusivement individuel ou tout au plus borné à la famille physiologique. (Z oonomie, section XXXIX, n. )

(1) Le mémoire de M. Wallace avait été adressé par l’auteur à Darwin luimême. Or, il renfermait sur les conséquences de la sélection naturelle relativement à la variation des êtres organisés une doctrine et des opinions bien semblables à celles qui préoccupaient depuis si longtemps notre auteur. On comprend combien il eût été pénible pour celui-ci de perdre le fruit de tant de veilles. Mais ses recherches étaient connues par quelques-uns desnatnra' listes les plus éminents de l’Angleterre, et, malgré les modestes réticences de Darwin, il est facile de comprendre que c’est à leur entremise que fut due la publication simultanée qui sauvegardait tous les droits. Les extraits de Darwin et le mémoire de M. Wallace parurent ensemble dans le troisième volume des Mémoires de la Société Linnéennc de Londres. Ajoutons que le travail de M. Wallace est des plus remarquables au point de vue des idées qui lui sont communes avec Darwin, et que ce dernier a saisi toutes les occasions de rendre justice au confrère éminent qu’il put regarder un moment comme un concurrent prêt à le devancer, et qui est resté un de ses auxiliaires les plus dévoués.

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parut, l’année suivante, la première édition de son livre, Darwin ne la présenta au public que comme un extrait fort abrégé de ses immenses recherches; il s’engageait à compléter les preuves plus tard. Il a commencé à remplir cette promesse par la publication de deux volumes sur la Variation des animaux et des plantes sous /’ influence de la domestication.

Si j’insiste sur ces détails, ce n’est pas précisément pour rappeler un historique connu de tous les lecteurs de Darwin ; c’est surtout pour montrer la consciencieuse persévérance apportée par l’auteur dans l'édification de son œuvre, pour faire ressortir l’esprit qui a présidé à ce vaste travail. Ce sont des faits que le savant anglais, déjà si riche de son propre fonds, a demandés à tous ses confrères, à toutes les branches de la science. Ces faits se pressent dans le livre où Darwin a exposé l’ensemble de ses idées ; ils sont bien plus multipliés encore dans ses publications récentes, dans ses mémoires. C’est dire combien l’analyse de cet ensemble de travaux serait difficile, si je cherchais en ce moment à faire autre chose que de préciser la doctrine générale et d’en indiquer quelques-unes des principales applications.

Constatons d’abord les limites entre lesquelles Darwin a très-formellement circonscrit le champ de ses recherches ; il se distingue par là de quelques-uns des écrivains dont on l’a souvent rapproché. Robinet et de Maillet rattachaient

leurs spéculations à tout un système de philosophie ou de cosmogonie. Lamarck omettait, il est vrai, ce dernier point de vue ; mais il cherchait à expliquer la nature même de la vie, admettait des générations spontanées, continuelles, et trouvait dans les êtres simples, journellement engendrés, le point de départ des organismes animaux et végétaux actuels et futurs. En outre il s’efforcait de montrer que tous les penchants, les instincts, les facultés observés chez les animaux et chez l’homme lui-même ne sont que des phénomènes dus à l’organisation. En d’autres termes, l’auteur de la Philosophie zoologique prétendait remonter aux origines et aux causes premières.

Telle n’est pas l’ambition de Darwin. « Je dois déclarer, » dit-il, que je ne prétends point rechercher les origines » premières des facultés mentales des êtres vivants, pas plus d que l’origine de la vie elle-même. » Quant à la génération spontanée, voici comment il s’exprime en opposant sa doctrine à celle de Lamarck : « J’ai à peine besoin de dire ici y> que la science, dans son état actuel, n’admet pas en géné- » ral que des êtres vivants s’élaborent encore de nos jours » au sein de la matière inorganique. » Il se sépare ici de son illustre prédécesseur. En revanche, il s’en rapproche par ses doctrines physiologiques générales. Bien qu’ayant émis récemment des idées toutes personnelles sur le mode de formation des êtres, Darwin est en réalité épigéniste, comme l’était Lamarck, comme le sont tous les physiologistes mo-

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dernes (1). Par là, il se sépare radicalement de de Maillet, de Robinet, dont toutes les hypothèses reposent sur celle de la préexistence des germes, et il est vraiment difficile de comprendre comment on a pu comparer ses conceptions aux leurs.

Comme Lamarck aussi, dès le début de son livre, Darwin signale la variabilité de l’espèce chez les animaux et les végétaux domestiques ou sauvages. Les faits généraux sur

(1) Dans son dernier ouvrage, Darwin a exposé, sous le titre de pangenèse, une théorie destinée à expliquer le mécanisme de la reproduction, théorie qui présente un mélange assez singulier des notions généralement reçues aujourd’hui avec les idées de Buffon et celles de Bonnet. Adoptant avec raison les résultats qui ont démontré l’indépendance relative des éléments organiques, il admet entre autres que ces éléments peuvent donner naissance à une infinité de gemmules cellulaires, véritables germes d’une petitesse infinie, qui passent des ascendants aux descendants et circulent dans tous les tissus. Darwin touche ici à la panspermie de Bonnet. Les conséquences qu’il tire de celte première hypothèse relativement aux phénomènes de circulation, de reproduction des parties, rappellent presque exactement celles du philosophe génevois. Ces gemmules cellulaires sont d’ailleurs capables de s’agréger comme les particules organiques de Buffon, et nous voilà tout près de la théorie de l’accolement. Elles peuvent en outre rester à « l’état dormant » pendant un nombre indéterminé de générations, et le développement tardif de ces gemmules expliquerait les faits d’atavisme, la génération alternante, etc. On voit que ces gemmules se comporteraient comme les germes des évolutionnistes, comme la matière vivante primitive de Buffon; mais l’auteur admet qu’elles se produisent épigénétiquement dans les éléments organiques, et par là il rentre dans le courant des idées modernes. Darwin n’a du reste proposé qu’à titre provisoire cette théorie, qui, quoique s’inspirant de la science actuelle, me semble rappeler à bien des égards celle d’Érasme Darwin. ( Zoonomie , section XXXIX.)

lesquels il appelle l’attention sont ceux-là mômes qu’invoquait le naturaliste français, c est-à-dire l’existence de nombreuses especes douteuses, la difficulté qu’on rencontre souvent à distinguer l’espèce de la variété, la présence de nombreuses variétés héréditaires dans nos fermes, dans nos basses-cours, dans nos jardins, dans nos vergers, etc. Toutefois Lamarck, préoccupé avant tout des problèmes de la méthode naturelle et des rapports des êtres vivants entre eux, mêle à ses études sur la variabilité des considérations étrangères à cette question, et les espèces sauvages l’entraînent d’abord. Darwin, tout entier à son sujet, étudie en premier lieu les espèces domestiques. Par cela même, il s’est montré à la fois plus logique et plus précis que son prédécesseur.

En effet, le point de départ obligé de toutes les recherches analogues à celles dont il s’agit ici est évidemment là où le fait qu’il s’agit de mettre hors de doute et d’expliquer est le plus accusé, là où les causes dont il est le résultat sont le plus faciles à reconnaître. A ce double point de vue, les espèces sauvages, les espèces vivant en liberté, présentent à l’étude bien moins de facilités que les espèces domestiques. Darwin l’a si bien compris, que c’est encore par l’histoire des êtres soumis à l’empire de l’homme qu’il a commencé la publication de ses preuves détaillées. Le premier chapitre du livre sur l’origine des espèces est devenu un ouvrage en deux volumes où l’auteur étudie les phénomènes de la

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variation chez les animaux et les plantes sous l’influence de la domesticité (1). Je n’analyserai pas ici ce livre, sur lequel j’aurai d’ailleurs à revenir bien souvent. Il suffira de lui emprunter un exemple pour montrer la nature des questions générales et le nombre immense de questions spéciales soulevées par cet ordre de recherches.

Le pigeon est un des animaux les plus anciennement domestiqués, et il a en outre attiré de tout temps l’attention des amateurs. D’après M. Birch, cité par Darwin, on reconnaît les pigeons parmi les mets d’un repas servi sous la lie dynastie égyptienne, c’est-à-dire il y a au moins six mille ans. Au temps de Pline, de riches amateurs recherchaient les plus belles races avec un soin extrême, et la généalogie des pigeons était alors aussi régulièrement tenue à Rome que celle des chevaux l’est de nos jours en Angleterre. Plus tard, Akber-khan, au milieu de ses triomphes, se livrait avec passion à l’élevage de ces oiseaux, se faisait suivre, partout de volières portatives, et surveillait lui-même le croisement des diverses races. Ce goût se retrouve chez les Persans et chez les autres Orientaux, à Ceylan, en Chine, au Japon. En Europe, on constate des faits de même nature. Avant de se passionner pour les tulipes, les Hollandais s’étaient occupés des pigeons, et l’on compte aujour-

(1) De la variation des animaux et des plantes sons l’action de la domestication, par C. Darwin, traduclion de M. Moulinié.

d’hui en Angleterre de nombreux clubs d’éleveurs de ces mêmes oiseaux. A elle seule Londres en possède trois.

Quelle que soit l’idée qu’on se fasse des causes qui altèrent les formes animales, on ne sera pas. surpris qu’une espèce adoptée ainsi par les hommes de loisir, de caprice et de mode, présente de nombreuses variations. Aussi les races sont-elles fort nombreuses chez les pigeons. Darwin en compte cent cinquante, et déclare ne pas les connaître toutes. Nul pourtant mieux que lui n’est au courant de la question. Il l’a étudiée sous toutes ses faces. Non content de s’être affilié à deux des clubs de Londres, il a profité du retentissement de ses premiers écrits pour obtenir des colonies anglaises les plus éloignées des spécimens de races très -diverses. Il a formé ainsi une collection, certainement unique dans le monde, et comprenant, indépendamment des individus empaillés, un très-grand nombre de squelettes ; puis il s’est mis à étudier ces matériaux avec la sagacité dont il a donné tant de preuves. Ces recherches, poursuivies pendant plusieurs années, ont permis à Darwin de préciser la nature et l’étendue des différences qui distinguent les races colombines, et de montrer d’une manière irrécusable que ces différences ne s’arrêtent pas à la surface du corps et aux formes extérieures, mais qu’elles atteignent jusqu’au squelette. Je me borne à signaler les plus saillantes en laissant de côté les diverses nuances de coloration *

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Chez les diverses races de pigeons, la disposition des grandes plumes des ailes et de la queue change; sur ce dernier point, le nombre varie de 12 à h 2. Le bec s’allonge, se courbe et se rétrécit, ou bien s’élargit et se raccourcit presque du simple au triple; il est nu ou recouvert d’une énorme membrane comme boursoullée. Les pieds sont grands et grossiers, ou petits et délicats. Le crâne entier présente d’une race à Vautre, dans ses contours généraux, dans les proportions et les rapports réciproques des os, des variations qui frappent au premier coup d’œil. Ces mêmes rapports se modifient si bien pour l’ensemble du squelette, que dans la station et la marche le corps est tantôt presque horizontal, tantôt à peu près exactement vertical ; les côtes sont deux et trois fois plus larges dans certaines races que dans d’autres, qui semblent en revanche perdre un de ces arcs osseux ; le nombre des vertèbres varie dans les deux régionâ postérieures du corps.

En résumé, l’importance de ces différences est telle que, si l'on eût trouvé à l’état sauvage et vivant en liberté la plupart des races de pigeons, les ornithologistes n’auraient certainement pas hésité à les considérer comme autant d 'espèces séparées devant prendre place dans plusieurs genres distincts.

En présence d’un résultat aussi net, le grand problème que soulèvent toutes nos espèces domestiques, avec leur cortège de races et de sous-races, se pose tout entier. Faut-il

8ll EXPOSITION DES DOCTRINES TRANSFORMISTES.

voir dans nos pigeons les représentants de plusieurs espèces sauvages restées distinctes dans la nature, mais dont les descendants domestiques sont aujourd'hui confondus sous une dénomination commune, parce que le souvenir de leur origine multiple est tombé dans l’oubli ? Ou bien faut-il les accepter comme étant issus d’une seule espèce et comme différant au point que nous avons vu, parce que les caractères primitifs de cette espèce se sont profondément altérés sous la pression des circonstances?

Buffon, Cuvier, s’étaient posé ces questions, et les avaient résolues dans le même sens. Tous deux avaient regardé le biset ( Columba livio ) comme la souche principale de nos races colombines ; mais tous deux avaient cru ne pouvoir expliquer la multiplicité, la diversité de ces races que par l’intervention d’une ou de plusieurs autres espèces . Darwin n’a pourtant pas hésité à se prononcer en sens contraire, à affirmer que tous nos pigeons descendent du biset seul; et, pour quiconque aura suivi attentivement les faits et les raisonnements apportés à l’appui de cette conclusion, il sera évident qu’elle est incontestable. C’est là un résultat des plus considérables. En mettant hors de doute que plus de cent formes animales, transmissibles par voie de reproduction normale, peuvent dériver d’une forme spécifique unique, Darwin a rendu à la science un service signalé, et que tous les naturalistes devront reconnaître pour tel, quelles que soient leurs opinions ou leurs théories.

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Comment l’homme a-t-il transformé le biset en pigeon paon, en grosse-gorge, en messager? Éleveurs et naturalistes sont depuis longtemps d’accord sur ce point. La sélection, c’est-à-dire le choix des reproducteurs, a été le procédé universellement mis en usage. C/est elle qui depuis les temps les plus reculés a enfanté, on peut le dire, presque toutes nos races domestiques, et produit des résultats qu’il eût été impossible de prévoir au début.

Bien longtemps avant notre ère, en Chine et en Palestine comme aujourd’hui au Groenland ou en Cafrerie, aussi bien qu’en France et en Angleterre, l’éleveur a marié ensemble les individus de même espèce qui se distinguaient quelque peu de leurs frères et répondaient le mieux à ses besoins ou à ses caprices. A vrai dire, les sauvages, comme nos agriculteurs illettrés, agissent sans but bien défini. Tout au plus les uns et les autres cherchent- ils, au début, à retrouver dans les fils les qualités de quelque parent remarquable. Mais, guidés par les mêmes motifs, ils continuent à agir de même. De là il résulte qu’en vertu de la loi développée par Lamarck, et sur laquelle Darwin insiste à son tour avec juste raison, ils ajoutent sans s’en douter différences à différences. Les produits vont s’écartant de plus en plus du type primitif; et, après un certain nombre de générations, l’éleveur se trouve avoir créé une race parfaitement distincte de la souche originelle.

Cette sélection inconsciente , comme la nomme Darwin,

joue encore aujourd’hui, mais a surtout joué jadis, un rôle des plus actifs dans la multiplication des types dérivés. Bien tard seulement et presque de nos jours, au moins en Europe (1), des savants, des éleveurs, ont mis à profit les enseignements ressortant d’une expérience séculaire. Les Daubenton, les Bakewell, les Collins, les sir John Sebright, se sont proposé des buts bien définis, et ont établi pour les atteindre des règles dont une expérience journalière atteste l’exactitude. Nos expositions agricoles témoignent chaque année des prodiges réalisés par la sélection consciente , raisonnée ; et nous pouvons dire avec Youatt que, grâce à elle,

« l’homme appelle à la vie quelque forme qu’il lui plaise ».

La réalisation artificielle de ces formes dans nos races domestiques nous éclaire-t-elle sur l’origine des espèces , c’est-à-dire sur les causes qui ont donné aux animaux, aux végétaux sauvages, les caractères qui les distinguent?

Oui, répond Darwin. Si l’espèce varie entre nos mains, c’est uniquement parce qu’elle est fondamentalement variable. Or, les forces naturelles peuvent et doivent, dans des . circonstances données, remplacer l’action de l’homme et produire des résultats analogues. Le temps aidant, ces ré-

(1) Je fais cette restriction, parce qu’il me semble bien difficile d’admettre que la sélection raisonnée et consciente soit restée inconnue aux Chinois et aux Japonais, même en supposant fort exagéré ce que divers voyageurs nous disent des résultats obtenus par ces deux peuples, surtout dans la culture des végétaux.

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sultats doivent devenir même plus marqués. Voilà comment ont pris naissance les espèces présentes. Les animaux, les végétaux que nous connaissons, ne sont que les dérivés d’êtres qui les ont précédés et qui ne leur ressemblaient pas. Des phénomènes de transformation s’accomplissent journellement sous nos yeux; nous ei\ trouvons la preuve dans ces variétés, dans ces espèces douteuses, causes de tant d’incertitudes pour les naturalistes. « Toute variété » bien tranchée doit être considérée comme une espèce nais- » santé », et, pour l’ébaucher et la parachever, la nature emploie le même procédé que l’homme, — la sélection.

Ici nous touchons au vif de la doctrine de Darwin, à ce qui lui appartient le plus exclusivement en propre. Dans les faits invoqués par l’auteur anglais, dans la manière dont il est conduit à considérer les variétés et les races naturelles, nous retrouvons, il est vrai, le langage de Lamarck et de bien d’autres. Dans le rôle attribué à la sélection naturelle reparaît une pensée très-nettement formulée par M. Naudin ; mais celui-ci, nous l’avons vu, s’était borné à une indication générale. Darwin au contraire a envisagé la question sous toutes ses faces ; il a montré les causes et les résultats de cette sélection ; il a étayé sa solution de preuves nombreuses empruntées à des faits précis. Les droits de M. Wallace mis à part, — et Darwin est le premier à faire cette réserve, — c’est à juste titre que la théorie de la

sélection naturelle doit être considérée comme lui appartenant en entier.

Cette théorie repose sur un fait très -général , très-frappant, mais dont la signification et les conséquences avaient été méconnues, — l’extrême disproportion qui existe chez les animaux et les végétaux entre le chiffre des naissances et celui des individus vivants. Toute espèce tend à se multiplier en suivant une progression géométrique dont la raison est exprimée par le nombre des enfants qu’une mère peut engendrer dans le cours de sa vie. Il est clair que les moyens d’existence et l’espace lui-même manqueraient bien vite si les animaux ou les plantes obéissaient librement à cette tendance. La terrible loi de Malthus appliquée à l’ensemble des êtres vivants se vérifierait plus rigoureusement encore que dans l’espèce humaine considérée isolément, car l’animal ou le végétal ne créent pas de nouveaux moyens d’existence. Une seule de leurs espèces, multipliée sans pertes et sans obstacles, aurait rapidement envahi la terre entière. Piien ne serait plus facile que de multiplier les preuves de ce fait.

Darwin cite l’éléphant, qui n’a qu’un petit à la fois, et suppose en outre que chaque femelle ne produit que trois couples de jeunes en quatre-vingt-dix ans. Au bout de cinq siècles, 15 millions d’individus n’en seraient pas moins descendus d’une seule paire primitive. Peut-être cette argumentation eût-elle frappé davantage, si l’auteur avait pris

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pour exemple un animal de très-petite taille, par exemple le puceron. Des données recueillies par Bonnet et d’autres naturalistes, il résulte que, si pendant un été les fils et petits-fils d’un seul puceron arrivaient tous à bien et se trouvaient placés à côté les uns des autres, à la fin delà saison ils couvriraient environ quatre hectares de terrain. Évidemment, si le globe entier n’est pas envahi par les pucerons, c’est que le chiffre des morts dépasse infiniment celui des survivants. Enfin il est clair que, si la multiplication des morues, des esturgeons, dont les œufs se comptent par centaines de mille, n’était arrêtée d’une manière quelconque, tous les océans seraient comblés en moins d’une vie d’homme.

L’équilibre général ne s’entretient, on le voit, qu’au prix d’innombrables hécatombes, et c’est la cause de celles-ci qu’il s’agissait de déterminer. C’est ce qu’a fait Darwin en appelant l’attention sur ce qu’il a nommé la lutte pour l'existence (1). Sous l’impulsion des seules lois du développement, tout être, homme, animal ou plante, tend à prendre et à conserver sa place au soleil ; et, comme il n’y en a pas

(1) Slruggle for existence. Mademoiselle Royer et M. Daily traduisent cette expression par les mots de concurrence vitale. Nous nous sommes rencontré avec M. Moulinié dans notre interprétation. Je crois, en effet, qu’elle rend mieux la pensée de l’auteur, surtout en ce qu’elle exprime non-seulement la concurrence violente que se font les cires vivants, mais encore la lutte qu’ils ont à soutenir contre la nature inanimée.

pour tout ]e monde, chacun tend à étouffer, à détruire ses concurrents. De là naît la guerre civile entre animaux, entre végétaux de même espèce, la guerre étrangère d’espèce à espèce, de groupe à groupe. A peu près constamment d’ailleurs, la plante, l’animal, ont à se défendre contre quelques-unes des conditions d’existence que leur fait le monde inorganique lui-même, à lutter contre lui et contre les forces physico-chimiques.

En définitive, tout être vivant est en guerre avec la nature entière.

La lutte pour l’existence entraîne des luttes directes sur lesquelles il est inutile d’insister. Elle occasionne aussi ce qu’on peut appeler des luttes indirectes , et produit des alliances et des hostilités involontaires résultant des rapports nombreux et complexes qui relient parfois et rendent solidaires les êtres les plus différents. Darwin cite à ce sujet un exemple aussi curieux que frappant, lorsqu’il montre comment la fécondité des champs de trèfle et des plates-bandes de pensées dépend du nombre des chats vivant dans le voisinage.

Il faut ici se rappeler que la fécondation des végétaux se fait souvent par l’entremise des insectes, qui, tout en butinant pour eux-mêmes, vont porter d’une fleur à l’autre le pollen dont leurs poils se sont couverts. Il faut savoir encore que certaines fleurs sont visitées seulement par certaines espèces d’insectes. Or, Darwin s’est assuré que les trèfles et les peu-

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sées ne reçoivent la visite que des bourdons. Par consé-

quent, plus ceux-ci seront nombreux, plus sûrement s’accomplira la fécondation de ces deux plantes. Mais le nombre des bourdons dépend en grande partie de celui des mulots, qui font une guerre incessante à leurs nids. A leur tour, ceux-ci sont chassés par les chats. A chaque mulot mangé par ces derniers, un certain nombre de nids de bourdons échappe à la destruction, et leurs larves, devenues insectes parfaits, iront féconder trèfles et pensées. Ces végétaux se trouvent donc avoir par le fait les chats pour alliés et les mulots pour ennemis dans la grande bataille de la vie.

La lutte pour l’ existence est évidente, et, comme on le sait, bien souvent sanglante chez les animaux. Elle n’est ni moins réelle ni moins meurtrière chez les plantes. Nos chardons ont envahi les plaines de la Plata, jadis occupées uniquement par des herbes américaines ; ils y couvrent aujourd’hui à peu près seuls des étendues immenses et qui se mesurent par lieues carrées. En revanche, Darwin a appris de la bouche du regrettable docteur Falconer que certaines plantes américaines importées dans l’Inde s’étendent aujourd’hui du cap Comorin jusqu’à l’Himalaya. Dans les deux cas, les espèces indigènes ont évidemment succombé devant une véritable invasion étrangère.

Sans sortir de chez nous et de nos champs ou de nos jardins, il serait facile d’observer des faits entièrement semblables, bien que se passant sur une moindre échelle. Mais

voici une expérience de Darwin qui montre clairement combien est rude la lutte entre végétaux d’ailleurs fort voisins les uns des autres. Sur un espace de trois pieds sur quatre où avaient été réunies, grâce à des soins spéciaux, vingt espèces différentes de plantes à gazon, neuf disparurent entièrement étouffées par leurs compagnes peu après qu’on eut discontinué ces soins.

La lutte pour l’existence est donc un fait général, incessant. Sous le calme apparent de la plus riante campagne, du bosquet le plus frais, de la mare la plus immobile, elle se cache ; mais elle existe, toujours la même, toujours impitoyable. Il y a vraiment quelque chose d’étrange à arrêter sa pensée sur cette guerre sans paix, sans trêve, sans merci, qui ne s’arrête ni jour ni nuit, et arme sans cesse animal contre animal, plante contre plante. Il y a quelque chose de plus étrange encore et de vraiment merveilleux à voir naître de ce désordre même les harmonies du monde organisé, tant de fois chantées par les poètes, si justement admirées par les penseurs.

Il est aisé de comprendre que le plus grand nombre des combattants succombe dans une pareille mêlée, et les chif- . fres cités plus haut attestent qu’il en est bien ainsi. Or il est impossible d’attribuer la victoire des survivants à une suite de hasards heureux qui les auraient protégés durant toute leur vie. Évidemment ils doivent leur salut à quelques avantages spéciaux dont manquaient ceux qui sont restés sur le

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champ de bataille. La lutte pour l'existence a donc pour résultat de tuer tous les individus inférieurs à n’importe quel titre, de conserver ceux qui doivent à une particularité quelconque une supériorité relative. C’est là ce que Darwin a appelé Ja sélection naturelle .

On voit que celle-ci n’est pas une théorie. C’est un fait ; et un fait dont la généralité est confirmée chaque jour, à toute heure. Bien loin de répugner à l’esprit, la sélection naturelle se présente avec un caractère de nécessité rigoureuse et comme la conséquence inévitable de tous les faits précédents. Cela même donne à l’action qu’elle peut exercer quelque chose de fatal et d’inflexible qui rappelle les forces du monde inorganique.

L’action exercée à la longue par la sélection naturelle est facile à prévoir. Elle résulte de la loi d’accumulation des petites différences par voie d’hérédité, loi proclamée par Darwin avec la même insistance que par Lamarck, et dont la pratique journalière des éleveurs, des cultivateurs, atteste la vérité, la généralité. Dans chacune des générations qui se succèdent sous l’empire des mêmes conditions d’existence, les mêmes qualités, les mêmes particularités d’organisation, sont nécessaires à chaque individu pour se défendre contre tous les autres et contre le monde extérieur. Ceux-là seulement résistent qui possèdent ces qualités, ces particularités au plus haut degré. A chaque fois par conséquent, l’organisme fait un pas de plus dans une voie qui

lui est tracée d’avance, et dont il ne peut s’écarter; il obéit à ce que Darwin nomme la loi de divergence des caractères. 11 s’éloigne donc de plus en plus du point de départ, et en vient à différer d’abord légèrement, puis d’une façon plus tranchée, de l’organisme primitif. Ainsi prennent naissance, selon Darwin, non-seulement les variétés et les races , mais encore les espèces elles-mêmes, qui ne sont pour lui que des variétés ou des races perfectionnées.

La première partie de ces conclusions est inattaquable, mais je ne puis accepter la seconde. Ici, comme j’espère le démontrer, l’éminent naturaliste force la signitication des faits précédents et ne tient pas un compte suffisant d’autres faits non moins généraux, non moins précis. Là est k cause de notre désaccord. Toutefois je n’hésite pas à reconnaître dès à présent combien la doctrine que j’aurai à combattre est séduisante, grâce à la solidité des bases sur lesquelles elle semble reposer. Mais, avant de la discuter, je dois en poursuivre l’exposition (1).

La sélection naturelle ou artificielle développe les caractères , elle ne les fait pas naître. Quelle est donc la cause de ces traits individuels, parfois d’abord très-peu marqués, mais qui, s’accusant davantage de génération en génération, finissent par distinguer nettement le petit-fils de l’an-

(1) Il m’est permis de dire ici que les darwinistes les plus décidés, et Darwin lui-même, ont accepté cet exposé comme exact. ,

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cêtre? D’où proviennent surtout ces brusques écarts que Darwin me semble avoir trop négligés, qui tout à coup, sans cause appréciable, donnent à des parents des fds ne leur ressemblant pas, et transmettant à leur descendance des caractères exceptionnels ? En d’autres termes, quelle est la cause immédiate des déviations premières dans un type spécifique donné?

Comme les naturalistes et les penseurs de tous les temps, Darwin s’est posé cette question. Avec ses devanciers les plus célèbres, il n’a pas hésité à reconnaître combien elle est encore obscure pour nous. Néanmoins il a cru pouvoir attribuer une influence sérieuse, et dans la plupart des cas prépondérante, à une altération plus ou moins profonde des fonctions dans les appareils reproducteurs eux-mêmes. A ce point de vue. la modification subie par le descendant ne ferait qu’accuser et traduire le trouble anatomique et fonctionnel préexistant chez ses père et mère. J’aurai plus tard à discuter cette opinion, comme aussi à montrer que Darwin a fait une trop faible part à l’influence des agents physiques, aux réactions de l’organisme. 11 n’indique pas même ces dernières, et semble parfois refuser aux premières toute puissance d’adaptation. Or, il sera facile de montrer au contraire que, dans certains cas, où nous pouvons suivre la filiation et les effets des causes immédiates, ces actions et réactions exercent une influence évidente, et ont précisément pour résultat de mettre l’être transformé en harmonie

avec le milieu qui lui a imposé des conditions d’existence nouvelles.

Comme Lamarck, Darwin voit dans l’usage habituel et dans le défaut d’exercice des organes deux puissantes causes de variation. Il insiste principalement sur la dernière, et explique, par le concours de l’inertie fonctionnelle et de la sélection, la disparition plus ou moins complète des ailes chez certains insectes, celle des yeux chez quelques animaux de diverses classes. Il ne va pas ici au delà du savant français, et emploie même ordinairement comme lui le mot & habitude.

Mais Darwin redevient lui-même lorsqu’il appelle l’attention du lecteur sur les corrélations de croissance. Par cette expression, il désigne ce fait fort curieux, que certaines modifications réalisées dans un appareil ou un organe entraînent à peu près constamment des changements plus ou moins sensibles dans d’autres appareils, dans d’autres organes sans relation apparente avec les premiers. 11 a vérifié expérimentalement un certain nombre de faits de cette nature chez les pigeons; il en rappelle quelques autres signalés déjà par des naturalistes antérieurs, mais qui étaient restés isolés. En groupant ces divers résultats, il en tire une conclusion générale qui a dans sa théorie de très-fréquentes applications.

Les corrélations de croissance, telles que les entend Darwin, ne sont pas du reste un phénomène isolé. Isidore

EXPOSÉ GÉNÉRAL DU DARWINISME

Geoffroy Saint-Hilaire avait déjà reconnu que quelque chose d’analogue se passe chez les monstres; Cuvier avait insisté sur les harmonies organiques; de tout temps, les physiologistes se sont occupés des sympathies qui se manifestent entre les organes fort éloignés et en apparence entièrement étrangers l’un à l’autre, la membrane du nez et le diaphragme par exemple. Ce sont là autant de faits du môme ordre, et qui tous proclament les rapports intimes qu’ont entre elles toutes les parties du même être vivant.

La compensation et Y économie de croissance de notre auteur se rattachent à la même donnée générale. « Afin de » dépenser d’un côté, dit-il avec Goethe, la nature est for- » cée d’économiser de l’autre. » Et il cite plusieurs exemples d’animaux ou de plantes qui montrent, à côté de l’exagération d’un organe, l’amoindrissement ou tout au moins l’état stationnaire d’un autre. Que la sélection intervienne, la loi d' accumulation accroîtra ces différences, et il se formera des races distinctes. Il est évident que les types nouveaux s’écarteront des types originels à la fois par l’amoindrissement des organes progressivement réduits et par le développement des appareils graduellement développés. C’est une application particulière du principe que Geoffroy Saint-Hilaire appelait la loi du balancement des organes, loi que tout montre être aussi vraie en physiologie qu’en anatomie et en tératologie.

QFATRF.FACF.S.

Ainsi, selon Darwin, une influence primitive exercée par le père ou la mère sur le germe naissant et l’habitude quelque peu aidée par les actions de milieu engendrent d’abord des variations plus ou moins locales que la corrélation et la compensation de croissance multiplient encore. Parmi les caractères nouveaux résultant de ces diverses causes, les uns sont propres à aider l’individu dans la lutte pour l’existence, d’autres lui sont nuisibles, un certain nombre peuvent être indifférents. Ces derniers n’ont évidemment aucune influence sur la destinée de l’être ; mais on comprend qu’il ne saurait en être de même des autres. Les premiers lui assurent la victoire dans la bataille de la vie, les seconds entraînent inévitablement sa perte. Nous en revenons ainsi à la sélection, puis à l’hérédité, qui confirment et développent de génération en génération ces caractères différentiels.

On voit que le résultat général doit être un perfectionnement progressif analogue à celui qu’admettait Lamarck, mais bien plus logiquement motivé. « On peut » dire par métaphore que l’élection naturelle scrute jour- » nellement, à toute heure et à travers le monde entier,

» chaque variation, même la plus imperceptible, pour » rejeter ce qui est mauvais, conserver et ajouter tout » ce qui est bon, et qu’elle travaille ainsi partout et tou-* » jours, dès que l’opportunité s’en présente, au perfec- » bonnement de chaque être organisé par rapport à ses

EXPOSÉ GÉNÉRAL DU DARWINISME

.» conditions d’existence organiques et inorganiques (1) . »

La dernière phrase de ce passage me semble avoir été oubliée par quelques-uns des plus dévoués disciples de Darwin. Elle est pourtant essentielle, en ce quelle implique une réserve importante que Fauteur du reste a formulée un peu plus loin. Le darwinisme, a-t-on dit, est la doctrine du progrès, et on Fa glorifié à ce titre. Il prouve, a-t-on ajouté, que la nature perfectionne sans cesse son œuvre en ne confiant la reproduction des êtres qu’aux plus forts, aux mieux doués. Cette conséquence est au moins exagérée. En tout cas, la supériorité dont il s’agit ici est toute relative ; elle est subordonnée aux conditions d’existence, en d’autres termes, au milieu. Or, un caractère qui, considéré en lui-même et à notre point de vue, constitue une véritable supériorité, peut devenir inutile et même nuisible dans certaines circonstances. La réciproque est également vraie.

Quelques exemples feront aisément comprendre notre pensée. A parler d’une manière générale, l’animal dont tous les sens sont bien développés est supérieur à celui qui est privé de la vue. Pourtant à quoi serviraient les yeux les plus perçants à ces reptiles, à ces poissons, à ces insectes vivant au fond des cavernes de la Carniole ou de l’Amérique, à l’abri de toute lumière ? N’est-il pas préférable pour

(1) Origine des espèces, chap. iv.

eux que la part d’activité physiologique nécessaire au développement de ces organes soit reportée sur les sens de l’ouïe ou du toucher en vertu de la loi de compensation et d’économie? La souris, la seule espèce de son genre qu’aient connue les anciens, a dû à sa petitesse même de survivre à l’invasion du rat noir apporté d’Orient par les navires des croisés. Plus tard, quand le surmulot est venu à son tour, vers le milieu du dernier siècle, attaquer ses deux congénères , il a promptement exterminé le rat noir, presque son égal en taille et en force, tandis qu’il n’a pu atteindre la faible et petite souris, abritée par les retraites étroites ou ne pouvait pénétrer son grand et robuste ennemi.

Il est aisé de comprendre que des faits analogues doivent être extrêmement multipliés dans la nature, plus même que ne semble l’admettre Darwin. Qu’on en déduise les conséquences en leur appliquant la loi d’accumulation des différences par l’hérédité, et l’on reconnaîtra combien est logique cette déclaration expresse du savant anglais : « Il est très- » possible que l’élection naturelle adapte graduellement un » être à une situation telle que plusieurs de ses organes lui » soient inutiles. En ce cas, il y aura pour lui rétrogradais tion dans l’échelle des organismes. » Darwin revient ailleurs sur cette pensée, et invoque en particulier à l’appui de ses dires les espèces animales aveugles que je rappelais tout à l’heure. Il se rencontre ici avec Lamarck et dans

EXPOSÉ GÉNÉRAL DU DARWINISME

l'idée et dans les exemples. Nous voilà ramenés aux transformations régressives du naturaliste français.

Ce n’est pas à mes yeux un des moindres mérites de la théorie que j’expose. Le mot de progrès séduit aisément les esprits qui, se plaçant exclusivement au point de vue de l’homme et le prenant pour norme, ne comprennent la marche en avant que dans un sens unique. Or, il n’en est pas ainsi dans la nature, pas plus dans le monde organisé que dans le monde inorganique. 11 n’y a ni haut ni bas clans l’ensemble des corps célestes, nos antipodes marchent sur leurs pieds aussi bien que nous. Chez les animaux et les plantes, les espèces dites supérieures ne sauraient exister dans les conditions où prospèrent par myriades des êtres regardés comme inférieurs. Ceux-ci sont donc plus parfaits que les premiers relativement à ces conditions. Or, la lutte pour l'existence et la sélection naturelle ont avant tout pour résultat forcé de satisfaire le mieux possible aux conditions d’existence, quelles qu’elles soient. Sans doute, si l’on accepte toutes les idées de Darwin, il a dû se manifester dans l’ensemble une complication croissante des organismes, une spécialisation progressive des fonctions et des facultés; mais le contraire a dû inévitablement se passer aussi bien des fois. À tout prendre, le darwinisme est bien moins la doctrine de ce que nous appelons le progrès que celle de l’ adaptation.

Cette appréciation générale de la doctrine surprendra

peut-être quelques-uns des plus fervents disciples de Darwin ; mais pour les convaincre il suffira, je pense, de les renvoyer au maître lui-même et à cette déclaration si précise :

« i L’élection naturelle n’implique aucune loi nécessaire et » universelle de développement et de progrès (J). »

Là même se trouve un des arguments les plus plausibles proposés par Darwin pour mettre d’accord avec sa théorie l’existence du nombre infini des espèces inférieures et la persistance de certaines formes. De là aussi on déduit aisément l’explication d’un fait important reconnu d’abord par les botanistes, dont la zoologie fournirait de nombreux exemples, et qui sert à son tour à en expliquer plusieurs autres : c’est qu’une espèce présente d’autant plus de variétés ou de races quelle occupe une aire géographique plus considérable et qu’elle compte un plus grand nombre de représentants. En effet, pour lutter avec avantage contre les conditions variées résultant d’une grande extension, comme pour prendre le dessus dans une région donnée, les individus appartenant à une espèce doivent posséder à un degré supérieur la plasticité organique et physiologique

(1) Chap. iv, section XIV. J’aurai occasion de revenir plus tard sur cette déclaration, sur quelques-unes des conséquences que l’auteur en tire. Je me borne en ce moment à exposer la doctrine telle que l’auteur l’a conçue. Je dois seulement ajouter que Darwin a semblé oublier parfois ce qu’il disait d’une manière si nette, et qu’il justifia alors quelques-uns des reproches qui lui ont été adressés. (Voy. d’Archiac, Cours de paléontologie straligraphique , t. II.)

K X POSÉ GÉNÉRAL OU DARWINISME

que Darwin admet aussi bien que Lamarck et M. Naudin. 11 résulte encore de la loi d’adaptation que la lutte pour l’existence est inévitablement plus violente entre les êtres les plus rapprochés par leur organisation, soumis par conséquent aux mêmes besoins, et que les chances seront en faveur de ceux qui pourront se plier à quelques conditions de vie moins rudement disputées. Ce qui est vrai pour les espèces l’est également pour les groupes, qu’il s’agisse de genres ou de familles.

Ces faits généraux auront évidemment une très-grande influence sur la distribution et la succession des êtres. On comprend en particulier que la diversité des caractères chez les habitants d’une même région est une des conditions les plus favorables à la multiplication des espèces, la lutte pour l’existence diminuant de violence par cela seul que chacune d’elles, adaptée à ses conditions particulières de vie, n’a pas de raisons pour empiéter sur ses voisines. Enfin il ressort de ce qui précède une conséquence sur laquelle Darwin insiste plusieurs fois. L’espèce, le genre, possédant un maximum de plasticité organique accusé par le grand nombre des formes qui les représentent, devront inévitablement avoir l’avantage dans la grande bataille de la vie. À eux donc seront réservées ces grandes conquêtes dont le règne végétal lui-même a fourni des exemples frappants.

Pour Darwin, ce travail de simple adaptation ou de perfectionnement se fait « insensiblement et en silence. — Nous

1 OZl EXPOSITION DES DOCTRINES TRANSFORMISTES.

y> ne voyons rien de ces lentes et progressives transforma- » tions, ajoute-t-il, jusqu’à ce que la main du temps les » marque de son empreinte en mesurant le cours des âges,

» et même alors nos aperçus à travers les incommensurables )) périodes géologiques sont si incomplets, que nous voyons » seulement une chose, c’est que les formes vivantes sont » différentes aujourd’hui de ce qu’elles étaient autrefois (1) .» C’est là encore un des points sur lesquels Lamarck a le plus insisté. Comme lui, Darwin revient à bien des reprises sur l’extrême lenteur de l’action élective, et parfois dans des termes qui rappellent presque ceux de la Philosophie zoologique .

Le savant anglais admet en outre que la sélection natu-

relie n’agit souvent qu’à de longs intervalles, qu’elle n’atteint à la fois qu’un très-petit nombre des habitants d’une même région. Ici est-il bien d’accord avec ses prémisses? C’est ce que nous examinerons plus tard; mais du moins il rend ainsi compte plus aisément d’un certain nombre de faits paléontologiques ; et, dans l’appréciation des rapports généraux, il n’a pas besoin d’aller aussi loin que Lamarck, qui ne voyait en somme, dans les êtres vivants, que des individus plus ou moins isolés.

Les principes précédents entraînent un certain nombre de conséquences secondaires qui complètent la doctrine, et

(J.) Origine des espèces, cliap. vu.

EXPOSÉ GÉNÉRAL DU DARWINISME. 4 05

permettent d’interpréter un grand nombre de faits de détail. La plupart se rattachent aux lois de l’hérédité, dont le rôle dans les phénomènes dont il s’agit ici est en effet prépondérant. Par exemple, Darwin admet que les caractères d’une utilité transitoire accumulés chez les parents non-seulement se transmettent comme les autres, mais encore apparaissent à la même époque de la vie et au moment précis où ils peuvent servir. C’est ce qu’on pourrait appeler la loi d 'hérédité à terme fixe.

Notre auteur distingue encore de la sélection naturelle générale ce qu’il nomme la sélection sexuelle. On sait que dans presque toutes les espèces il s’élève chaque année, entre les mâles, des luttes excitées par la rivalité. Ces luttes sont souvent de vrais combats, comme chez le cerf, chez certains poissons. Elles peuvent être aussi remarquablement paisibles et revêtir le singulier caractère d’un concours dont les femelles sont juges. Ainsi, à l’époque des amours, certains oiseaux, le merle de la Guyane, les oiseaux de paradis, s’assemblent en grandes troupes. Alors chaque mâle fait parade de tous ses avantages, étale ses plumes et prend les poses les plus étranges, jusqu’à ce que les femelles aient fait leur choix. Or, violentes ou pacifiques, ces luttes ont le même résultat. Quoique survivant d’ordinaire à leur défaite, les vaincus ne contribuent que rarement à la propagation de Fespèce, et les vainqueurs transmettent à leurs descendants leurs caractères de supériorité*

L’élection sexuelle vient, on le voit, en aide à la sélection proprement dite, et c’est elle surtout qu’on peut regarder comme étant essentiellement un élément de progrès. Les plus forts, les mieux armés, les plus beaux, ont seuls ici l’avantage, et, sans rien changer au type, leur influence tend sans cesse à le fortifier, à l’embellir.

Acceptons pour le moment toutes les idées de notre auteur, et voyons comment plusieurs espèces bien distinctes sortent, comme d’une souche commune, d’une espèce pri-

nutive unique. Nous supposons que celle-ci compte un nombre considérable de représentants occupant une aire géographique très-étendue, par conséquent plus ou moins accidentée et nourrissant un grand nombre d’autres espèces. Les effets du grand nombre et de l’extension pourront ainsi se manifester.

Dans ces conditions, chaque individu devra soutenir la lutte pour l’existence non-seulement contre le monde physique et contre les espèces étrangères, mais encore contre ses propres frères, doués des mêmes aptitudes et ayant à satisfaire aux mêmes besoins. Quelque semblables au début qu’on suppose tous ces êtres de même espèce, des nuances surgiront bientôt parmi eux. L’habitant des plaines contractera d’autres habitudes que celui des montagnes; celui que le hasard aura fait naître dans un marécage subira des influences de climat opposées à celles qu imposent des sables arides. Chez tous, d’inévitables altérations phy-

EXPOSÉ GÉNÉRAL DU DARWINISME

siologiques survenant dans les organes reproducteurs modifieront quelque peu les caractères premiers. Dès lors la sélection naturelle, peut-être quelque peu indécise d’abord, s’accentuera davantage. Or, il est clair que les conditions de supériorité varieront dans les conditions physiques diverses que je viens d’indiquer, aussi bien qu’au milieu d’espèces faibles et inoffensives ou agressives et robustes, douées ellesmêmes d’armes et d’instincts différents. Par conséquent, les caractères élus, comme les appelle Darwin, ne sauraient être partout les mêmes. De là autant de têtes de séries divergentes distinctes, dans chacune desquelles l’hérédité accumulera les petites différences produites par les mêmes causes. Ces séries iront donc s’écartant de plus en plus, s’adaptant de mieux en mieux aux conditions d’existence individuelles. L’élection sexuelle différenciera les sexes; et, par la supériorité des pères, assoira et perfectionnera les caractères des fils. Ce travail sera lent ; des milliers de générations seront nécessaires pour caractériser les simples variétés , les races . Dans certaines séries, les changements s’arrêteront à ce point, les modifications réalisées suffisant pour établir l’harmonie nécessaire entre les représentants de ces variétés ou de ces races et le milieu où elles vivent. D'autres séries pousseront plus loin leurs transformations, toujours pour atteindre le même but, pour adapter les organismes aux conditions d’existence ambiantes. À force de s’écarter du point de départ, elles s’isoleront à l’état

cl’ espèces distinctes. Telle est, selon Darwin, la marche ordinaire des choses ; mais, si par exception une espèce, une variété, se trouvent dès leur apparition en harmonie avec le milieu qui les entoure, elles ne changent pas ou ne changent que très-peu, aussi longtemps que ce milieu reste le même (1).

Les descendants d’une espèce variable emportent toujours et nécessairement l’empreinte du type spécifique premier. Lorsqu’ils en sont arrivés à former un nombre quelconque d’espèces distinctes, ce cachet qui leur est commun établit entre elles d’évidentes affinités. Elles formeront donc un genre très-naturel. Or, chacune d’elles à son tour peut reproduire des phénomènes analogues et donner naissance, par voie de descendance modifiée, à de nouveaux groupes d’espèces formant de même autant de genres. Il est évident que ceux-ci, tout en élargissant leurs rapports, n’en conserveront pas moins de nombreux traits communs. De l’ensemble résultera donc une famille. Les espèces et les genres composant celle-ci reproduiront ce qui s’est passé ; la famille grandira et en enfantera de nouvelles. Un ordre sera cou-

(1) Darwin rend sensible ce mouvement de transformation et la succession des variétés (races) aboutissant à des espèces, par une figure très-simple composée de lignes qui s’élèvent en divergeant, et se ramifient a partir du point de départ représentant l’espèce primitive. Une de ces lignes, s’élevant verticalement et sans ramifications, figure les espèces qui n’ont pas varié, parce qu’elles se sont trouvées d’emblée adaptées à leurs conditions d’existence. (De l'origine des espèces, chap. îv.)

EXPOSÉ C.ÉNÉRAL H V DARWINISME.

stitué. Nous arriverions ainsi à la classe, à l’embranchement, au règne lui-même.

Alors pourquoi s’arrêter? Pourquoi, comment isoler le règne animal et le règne végétal ? En présence des rapports étroits et nombreux que montrent leurs derniers représentants, en présence des êtres ambigus que la science n’a su encore placer avec certitude ni dans l’un ni dans l’autre, pourquoi, comment séparer d’une manière radicale les deux grandes divisions de l’empire organique, quand on ramène à un point de départ commun les types les plus opposés appartenant à chacun d’eux ? Agir ainsi serait conclure en dépit de toutes les lois de T induction et de la logique.

Aussi, quoique paraissant hésiter à admettre la conclusion dernière de sa doctrine, Darwin a été irrésistiblement entraîné à la formuler. Il lui était impossible, en effet, à moins d’ébranler dans ses fondements tout l’édifice si habilement élevé, de ne pas accepter ce qu’il appelle un prototype primitif , .ancêtre commun des animaux et des plantes. Que pouvait être ce premier père de tout ce qui vit? L’auteur se borne à l’indiquer comme ayant pu être une forme inférieure intermédiaire entre les deux règnes ; mais quiconque aura suivi attentivement sa pensée fera un pas de plus, et dira que cette forme devait être la plus simple, la plus élémentaire possible. La cellule, le globule de sarcode ou de cambium, isolés, mais organisés, vivants, doués du pouvoir

de se multiplier, soumis par conséquent à la lutte pour l’existence et à la sélection, voilà d’où le darwinisme fait descendre de transmutations en transmutations les mousses comme les zoophytes, le chêne comme l’éléphant.

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