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CHAPITRE III

J’ai résumé aussi fidèlement qu’il m’a été possible la doctrine de Darwin. Je n’hésite pas à le répéter; pour qui accepte certaines hypothèses que je discuterai plus tard et un mode d’argumentation qu’il me faudra combattre, pour cpii oublie certains faits fondamentaux que j’aurai à rappeler, cette doctrine est des plus séduisantes. Dans ses prémisses, elle présente à un haut degré le cachet de la science moderne ; elle ne marche qu’appuyée sur les faits. Si plus tard elle s’égare, c’est qu’il était impossible de ne pas le faire en cherchant à traiter un pareil sujet. L’auteur marche d’ailleurs logiquement de déduction en déduction, accumulant ce qu’il regarde comme des preuves directes, en cherchant de nouvelles dans les applications faites à l’histoire du passé et du présent des deux règnes organiques comme à celle des individus. Souvent on est surpris de l’accord qui existe litre la théorie et la réalité. Souvent des phénomènes jus-

Il 2 EXPOSITION DES DOCTRINES TRANSFORMISTES.

qu'ici inexpliqués viennent se placer comme d’eux-mêmes dans le cadre tracé d’avance. Nous verrons tout à l’heure de curieux exemples de ces coïncidences.

Il est inutile d’insister sur les différences qui séparent Darwin de de Maillet et de Robinet. Le lecteur les a certainement déjà aperçues, et en a conclu avec raison que tout rapprochement entre ces trois hommes ne peut reposer que sur une appréciation parfaitement erronée de leurs œuvres. La théorie du savant anglais n’a d’autre rapport avec celle de Telliamed que de conclure également à la mutabilité des espèces. Elle est bien plus étrangère encore aux rêveries de Robinet. Celui-ci ne pouvait pas même aborder le problème fondamental dont il s’agit, puisqu’il supprimait la filiation proprement dite. Le darwinisme est aussi fort éloigné des conceptions un peu vagues de Geoffroy Saint-Hilaire, qui admettait seulement les transformations brusques accomplies pendant la période embryonnaire, et de celles de Bory, qui rattachait toutes les modifications des êtres organisés aux actions du milieu physico-chimique, sans rien dire du mécanisme de ces actions. En revanche, on ne peut méconnaître la presque identité de conception générale qui rapproche Darwin et M. Naudin. Mais le botaniste français s’est borné à émettre une idée, sans entrer dans les détails nécessaires pour qu’on pût en apprécier la valeur.

En définitive, Lamarck est le seul écrivain français qu’on puisse réellement comparer avec Darwin au point de

vue qui nous occupe. Déjà on a pu reconnaître que les doctrines soutenues par ces deux esprits éminents présentent de nombreux et sérieux rapports, mais aussi des différences essentielles. Rapports et différences ressortiront de plus en plus dans le courant de ce livre, et je me borne à les indiquer d’une manière générale.

Darwin et Lamarck partent tous deux des phénomènes de variation observés dans les espèces domestiques ou sauvages, et les attribuent aux mêmes causes physiologiques ; par suite, tous deux admettent la variabilité indéfinie des espèces organiques et leur transmutabilité. Tous deux constatent la dégradation progressive que présentent dans leur ensemble les êtres organisés ; ils en concluent également que le point de départ de ces êtres doit se trouver, soit dans un petit nombre de formes, soit dans une forme unique, extrêmement simple, ayant engendré les autres par des transformations successives accomplies avec une lenteur à peu près infinie : les proto-organismes de l’un ressemblent beaucoup au prototype de l’autre. Mais Darwin prend l’existence de cet ancêtre primitif comme un fait primordial remontant à l’origine des choses, qui ne s’est pas reproduit et qu’il ne cherche pas à expliquer. Lamarck admet au contraire une génération spontanée, incessante, actuelle ; et par suite il voit naître de nos jours encore ces corpuscules gélatineux ou mucilagineux capables d’engendrer des

animaux et des plantes. Pour expliquer leur transforma-

QUATREFAGES

tion organique et la succession des espèces, il a recours à la nature , aux fluides subtils , à X influence exercée par l’animal sur lui-même sous l’empire du désir ou du besoin ; en un mot, à ces assertions à la fois hypothétiques et vagues qu’on lui a justement reprochées. Au contraire, rien de plus net que les faits invoqués par Darwin, et auxquels il demande la solution du grand problème des espèces. Sans doute le savant anglais exagère la signification de ces

laits, et se trouve par là même entraîné à une foule d’hypothèses inadmissibles. Mais, l’exagération admise et le mode d’argumentation accepté, il faut reconnaître qu’il fait preuve d’une étendue, d’une sûreté de savoir vraiment remarquables. Bien plus, je suis le premier à admettre que ses réponses à certaines objections sont parfaitement justes.

Je ne puis m’expliquer, par exemple, comment on a pu nier la lutte pour l’existence et la sélection naturelle. La première se traduit par des chiffres, et il dépend, pour ainsi dire, de nous de savoir ce qu’elle coûte annuellement à une espèce donnée. Bien loin d’être en contradiction avec ce que nous savons du monde organique, elle se présente à l’esprit comme un fait inévitable, fatal, qui a dû se produire dès l’origine des choses, partout et toujours.

C’est là ce qu’oublient parfois quelques naturalistes parmi ceux mêmes qui, à des degrés divers, se déclarent partisans des doctrines de Darwin. Ainsi M. Gaudry, disciple, il est vrai, assez indépendant de son maître, dans le

remarquable ouvrage où il a ressuscité pour nous la faune fossile de Pikermi, trace un tableau charmant de ce que devaient être pendant la période tertiaire ces terres, de nos jours à demi désertes. Avec ce sentiment de poésie grave qu’inspire presque toujours une science élevée, il nous fait sentir vivement les harmonies de cette antique nature. Cinq espèces de grands chats, deux petits carnassiers jouant le rôle de nos fouines et de nos putois, étaient chargés de « tempérer ce que la fécondité des herbivores avait d’ex- « cessif n . Ceux-ci formaient la très-grande majorité de la faune. Les pachydermes, les ruminants, y étaient richement représentés. D'innombrables antilopes appartenant à diverses espèces distinctes paissaient à côté des hipparions, de deux espèces de mastodontes, de deux espèces de girafes, que dominait de toute sa masse le gigantesque dinothérium, le plus grand des mammifères terrestres qui ait jamais vécu. « Ce géant du vieux monde, à la fois puissant et pa- » cifique, que nul n’avait à craindre, que tous respectaient, » était vraiment la personnification de la nature calme et » majestueuse des temps géologiques. .. Ainsi, ajoute M. Gau- » dry, il n’y avait pas concurrence vitale ; tout était harmo- » nie, et celui qui règle aujourd’hui la distribution des êtres » vivants la réglait de même dans les âges passés (1) . »

Pas de concurrence vitale 1 pas de lutte pour l’existence !

(1) Animaux fossiles et géologie de l’Altique ; considérations générales sur les animaux de Pikermi.

Hélas! un pareil âge d’or n’a jamais été possible. Oublions, si l’on veut, ces carnassiers qui tempéraient ce que la fécondité des herbivores a d’excessif par des procédés évidemment semblables à ceux qu’emploient encore les tigres et les lions ; négligeons les conditions diverses imposées au règne végétal tout entier par le climat, par l’atmosphère, par le sol ; ne parlons pas de luttes entre plantes, quelque incessantes qu’ elles aient dû être alors comme aujourd’hui : la paix régnait-elle pour cela? Ces verdoyantes prairies que se disputaient les représentants de cette ancienne faune n’étaient-elles pas en guerre perpétuelle précisément avec ces pacifiques herbivores dont M. Gaudry a retrouvé les restes? Ces herbivores eux-mêmes échappaient-ils à la lutte? Non. La rareté, l’absence même de tout être destructeur par nature n’arrête pas la bataille de la vie. Pour que celle-ci existe, il n’est nullement nécessaire qu’il y ait des mangeurs et des mangés. Elle a certainement régné à Pikermi comme ailleurs. En somme, cette terre ressemblait assez à ces grandes solitudes de l’Afrique australe dont Levaülant, Livingstone, Delegorgue ont tracé de si magnifiques tableaux. Entre l’Orange et le Zambèze, le mastodonte et Phipparion sont représentés, peut-on dire, par l’éléphant et le couagga. Des troupeaux composés de milliers d’antilopes errent encore dans ces solitudes (?). Or un voyageur

(1) Livingstone assure avoir vu certains troupeaux qui comptaient plus de 40 000 individus.

français, Delegorgue, nous apprend ce qui se passe lors des migrations des euchores. Les bandes en sont si nombreuses, que les têtes de colonne seules profitent de la végétation luxuriante du pays. Le centre achève de brouter ce qui reste. Les derniers rangs ne trouvent plus qu’une terre nue; et, sous les étreintes de la faim, jalonnent la route de cadavres.

Voilà bien la lutte pour l’existence chez une de ces espèces que nous prendrions pour type de l’animal inoffensif ; et la voilà d’autant plus terrible, comme l’a justement dit Darwin, qu’elle s’exerce entre des êtres semblables, ayant par conséquent à satisfaire les mêmes besoins.

Voilà aussi la sélection naturelle apparaissant comme la conséquence forcée de cette lutte. Chez les euchores, les plus forts, les plus agiles, gagnent la tête, repoussant en arrière les faibles, les alourdis. Les plus dures conditions d’existence incombent ainsi à ceux-là mêmes qui peuvent le moins résister. Leur mort devient inévitable, et l’épuration du troupeau en est le résultat.

Bien que reconnaissant l’exactitude de ces faits, quelques naturalistes ont vivement critiqué le terme de sélection et le rapprochement établi par Darwin entre ce qui se passe dans la nature et les procédés mis en œuvre par les éleveurs. C’est, a-t-on dit, prêter aux forces naturelles une sorte de spontanéité raisonnée qu’on ne saurait admettre.

Sans doute ; mais le savant anglais a répondu d’avance en signalant le premier ce que l’expression a de métapho-

rique. Quant au rapprochement lui-même, il est parfaitement fondé. Entre la lutte qui tue et l’éleveur qui d’une manière quelconque empêche les individus les moins parfaits de concourir à la production, il n’y a pas grande différence; parfois la similitude est complète. Un cheval hongre, un bœuf, un mouton, un chapon, tout en conservant leur vie individuelle et continuant à rendre des services à leur propriétaire, n’en sont pas moins morts pour l’espèce. A ce point de vue, les seuls individus survivants sont ceux que nous appelons étalon, taureau, bélier, coq. M. Naudin, Darwin, ont eu raison d’assimiler notre sélection, toujours volontaire et plus ou moins raisonnée, à l’élimination qu’entraîne nécessairement le jeu des forces organiques et inorganiques. Seulement tous deux se sont mépris quant au résultat final, et n’ont pas fait une assez large part à l’intelligence. J’espère montrer qu’une fois engagé dans cette voie, l’homme a fait plus que la nature.

On ne saurait donc contester ni la sélection, ni les suites qu’elle entraîne, lorsqu’il s’agit des formes et des fonctions organiques; mais peut-on admettre qu’elle existe et agisse de la même manière sur le je ne sais quoi que nous appelons l’instinct? Darwin s’est posé cette question, et l’a naturellement résolue dans le sens de F affirmative. Ici encore on ne peut qu’adopter sa manière de voir dans une certaine limite.

En fait, les instincts sont variables comme les formes.

ACCORD DU DARWINISME AVEC CERTAINS FAITS GÉNÉRAUX. Ilü

Nous voyons chaque jour, sous l’empire de la domestication, les instincts naturels s’effacer, se modifier, s’intervertir. Certainement aucun des ancêtres sauvages de nos chiens ne s’amusait à arrêter le gibier; le sanglier, devenu domestique, a perdu ses habitudes nocturnes. Dans la nature même et sous l’empire de conditions d’existence nouvelles, nous constatons des faits analogues. Troublés dans leurs paisibles travaux, les castors se sont dispersés et ont changé leur genre de vie; ils ont remplacé leurs anciennes cahutes par de longs boyaux percés dans la berge des fleuves. D’animal sociable et bâtisseur qu’il était, le castor est devenu animal solitaire et terrier. Les instincts sont d’ailleurs héréditaires. La loi d’accumulation a donc prise sur eux, et ce fait se constate aisément. Le proverbe : « Bon » chien chasse de race », exprime une vérité scientifique qu’eussent au besoin mise hors de doute les expériences de Knight. 11 n’est pas d’ailleurs besoin d’insister sur l’utilité de certains instincts. Darwin a donc pu très -logiquement leur appliquer toute sa théorie, admettre l’acquisition graduelle de chaque faculté mentale, et prévoir l’époque où la psychologie, guidée par ce principe, reposera sur des bases toutes nouvelles.

En définitive, pour qui croit que la cellule primitive a pu se transformer au point de devenir anatomiquement et physiologiquement une abeille, un coucou, un castor, il n’est pas plus difficile d’admettre qu’elle ait acquis les instincts

qui de tout temps ont attiré sur ces animaux l’attention des naturalistes.

Malheureusement c’est ici qu’il me faut abandonner un auteur avec lequel on aimerait à être jusqu’au bout en communauté de pensées. Sans doute l’espèce est variable ; sans doute, en présence des faits qui s’accumulent chaque jour, on doit reconnaître que ses limites de variation s’étendent bien au delà de ce quont admis quelques-uns des plus grands maîtres de la science, Cuvier par exemple. Mais rien n’indique jusqu’ici quelle soit transmutable . Partout autour de nous des races naissent, se développent et disparaissent; nulle part on n’a montré une espèce engendrée par une autre espèce, un type plus élevé sorti d’un type inférieur. C’est cette faculté de transmutation sans limites attribuée aux types organiques que je ne saurais accepter, qu’il s’agisse de l’organisme matériel, des manifestations physiologiques ou des instincts.

J’aurai plus tard à donner les raisons qui militent en faveur de ma manière de voir ; mais avant d’entrer dans la discussion du darwinisme, je dois suivre l’auteur dans les applications de sa théorie. Ce n’est pas la partie la moins curieuse, la moins attrayante de son œuvre.

Et d’abord constatons que, malgré les analogies incontestables existant entre les conceptions de Lamarck et de Darwin , le rapprochement des faits et des conséquences logiques des deux théories met tout d abord en évidence la

supériorité du naturaliste anglais. Lorsque avec l’auteur de la Philosophie zoologique on admet une génération spontanée toujours agissante, et par conséquent une incessante genèse, il est bien difficile de s’explique]1 comment le nombre des types fondamentaux a toujours été si restreint; comment il est resté constant pendant les myriades de siècles que suppose, dans toute théorie admettant la variation lente, la .formation des espèces actuelles et des espèces éteintes. Pour expliquer ce fait capital, le savant français est obligé de recourir à des lois préétablies. Par cela même il sort des données exclusivement scientifiques. En outre l'apparition successive et la filiation des types de classes, telles qu’il les conçoit, s’accordent peu avec certains faits paléontologiques.

Il en est tout autrement dans la théorie de Darwin. Celle-ci expliquerait assez bien de quelle façon l’ordre admirable que nous constatons de nos jours s’est établi dès le début par la force des choses et comme de lui-même, comment il s’est maintenu à travers les âges. L’identité des conditions d’existence premières, la simplicité organique originelle, rendent compte d’une manière plausible du petit nombre des types primordiaux, règnes et embranchements. La complication croissante des organismes et leur différenciation progressive ressortent comme autant de conséquences forcées de ces premières modifications et de la lutte pour l’existence, dont les con-

dirions ont dû varier et, se compliquer par les changements survenus à la surface du globe. De la filiation ininterrompue des espèces et des deux lois de divergence et de continuité, il résulte non moins impérieusement que tout type réalisé dans ses traits généraux, tout en se modifiant graduellement, ne saurait s effacer d’une manière absolue dans aucun de ses représentants ; que ses dérivés les plus éloignés en conservent toujours l’empreinte fondamentale et ne sauraient passer à un autre. Ainsi se trouve expliquée l’uniformité fondamentale du monde organique dans le passé et dans le présent, en dépit du temps et de l’espace.

Nous devons insister quelque peu sur cette dernière considération. C’est là incontestablement un des traits essentiels du darwinisme, et qui le sépare encore des autres doctrines transformistes. Telliamed admet la transformation individuelle des poissons en oiseaux; Lamarck fait descendre ces derniers des reptiles. De pareilles déviations sont impossibles dans les idées de Darwin. Eût-il acquis le vol de l’aigle, tout animal qui compterait un poisson ou un reptile bien caractérisé parmi ses ancêtres ne pourrait jamais être l’allié même des canards ou des pingouins ; il resterait attaché à l’une ou à l’autre des deux classes inférieures des vertébrés. Pour retrouver l’origine des trois types, il faudrait pouvoir remonter jusqu’à un ancêtre commun dont l’organisme encore indécis ne réalisait ni l’un ni l’autre.

Cette conséquence directe des données sur lesquelles re-

pose toute la doctrine darwinienne pourrait être appelée la loi de caractérisation permanente . Elle a été parfois oubliée par quelques-uns des plus fervents disciples du savant anglais; et pourtant la supprimer, ce serait ôter à sa doctrine un de ses étais les plus puissants. Elle seule en effet peut résoudre une foule de questions que soulève l’étude générale des êtres organisés dans" le présent aussi bien que dans le passé; seule elle peut founir jusqu'à un certain point une explication de l’ordre admirable du monde organique. Ce principe enlevé, toute cause de coordination disparaîtrait, et il faudrait, ou bien admettre avec Lamarck des lois préétablies , ou bien supposer que les transformations, livrées à tant de causes d’écart, n’ont produit que par un pur hasard ce tout harmonieux qu’étudient les naturalistes, qu’admirent les poètes et les penseurs.

A l’époque où Lamarck écrivait sa Philosophie zoologique, on était, à la rigueur, excusable de méconnaître les problèmes posés par la paléontologie naissante. Il ne saurait en être de même depuis que les faunes éteintes nous sont connues, au moins dans ce qu’ elles ont de général. Toute doctrine de la nature de celles que nous examinons ici doit avant tout nous donner la clef de ce passé. Or, à voir les choses en bloc et au premier coup d’œil, celle de Darwin semble satisfaire à cette condition d’une manière remarquable.

Depuis longtemps les paléontologistes ont admis que

la création animée a été en se perfectionnant des anciens temps jusqu’à nos jours. Àgassiz, appliquant cette donnée aux représentants d’une même classe, a soutenu que les espèces éteintes rappelaient à certains égards les embryons des espèces actuelles. Il y a certainement de l’exagération et plus d’apparence que de réalité dans cette manière de voir; mais, le fait seul qu’un homme aussi éminent qu’ Agassiz ait cru pouvoir la soutenir, donne une idée des rapports existant entre les êtres organisés que nous voyons et ceux qui les précédèrent à la surface du globe. Ajoutons que les espèces éteintes viennent toutes se ranger très-naturellement à côté ou dans le voisinage des espèces vivantes. Pour les distribuer d’une manière méthodique, il n’a pas été nécessaire d’imaginer des nomenclatures, des classifications nouvelles. Pour trouver une place à tous les animaux fossiles découverts jusqu’ici, on n’a pas eu à créer une seule classe de plus. En revanche, ces fossiles ont comblé une foule de lacunes et rempli bon nombre de blancs dans nos cadres zoologiques ou botaniques. Les espèces éteintes et les espèces vivantes apparaissent donc comme les parties intégrantes d’un même système de création, réunissant par des rapports, au fond toujours identiques, le passé et le présent du monde organisé.

Il est clair que ces faits généraux s’accordent avec la théorie que j’ai exposée.

Un autre fait sur lequel Darwin a appelé l’attention, et

qu’ont mis hors de doute les travaux de nos plus célèbres paléontologistes, est l’étroite parenté qui relie parfois dans une même contrée les vivants et les morts. Les faunes fossiles tertiaires de certaines régions présentent en elfet avec la faune de nos jours des affinités d’autant plus frappantes, que cette dernière est plus exceptionnelle. L’Australie avec ses marsupiaux, l’Amérique méridionale avec ses édentés, la Nouvelle-Zélande avec ses singuliers et gigantesques oiseaux, sont autant d’exemples remarquables de ce que Darwin appelle la loi de succession des types. Il est évident que ce n’est qu’un cas particulier, mais très-curieux, de la loi de caractérisation permanente, maintenant à un haut degré le cachet d’un type donné pendant le développement d’espèces nouvelles, de genres nouveaux, et à travers les changements subis par la croûte du globe.

Il est des faits d’une tout autre nature que la théorie doit également expliquer. Les types secondaires, simples modifications de types d 'ordre ou de classe , sont loin de se propager toujours comme dans le cas précédent. On les voit au contraire se succéder et se remplacer, tantôt d’une manière progressive et lente, tantôt presque subitement. Une fois éteints, ils ne reparaissent plus. Il en est de même des espèces, et c’est de là que viennent l’importance et la sûreté des renseignements que l’étude des fossiles fournit aux géologues. Or, la sélection naturelle et la lutte pour l’existence rendent aisément compte de

l’extinction, soit des espèces isolées, soit des groupes les plus nombreux. Sans même faire intervenir aucun élément étranger, il est clair que, dans une région donnée, l’une et l’autre ont assuré aux individus qui se modifiaient pour mieux s’adapter aux conditions d’existence, à leurs descendants qui s’isolaient et se transformaient en espèces, une supériorité de plus en plus marquée sur les espèces qui ne changeaient pas. Celles-ci, devenues inférieures au point de vue de l’adaptation, ne purent donc que succomber et être remplacées par des formes nouvelles. En pareil cas, la substitution dut s’accomplir progressivement et peu à peu. Elle put au contraire être brusque à la suite d’une invasion analogue à celles dont les animaux et les plantes de nos jours fournissent des exemples. Mais il faut alors supposer que les espèces conquérantes s'étaient formées ailleurs, car toute apparition subite d’un type ou d’une espèce comptant d’emblée de nombreux représentants est en désaccord complet avec les fondements mêmes de la doctrine darwinienne.

Ces changements dans les faunes paléontologiques embrassent parfois le monde entier, et semblent s’être accomplis à la même époque. En même temps les types de remplacement présentent dans les deux mondes et dans les deux hémisphères une frappante analogie. Par exemple, les mollusques de la craie d’Europe ont leurs termes correspondants dans les deux Amériques, à la Terre de Feu, au

cap de Bonne-Espérance et dans l’Inde. Les espèces ne sont pas identiques ; mais elles appartiennent aux mêmes familles, aux mêmes genres, aux mêmes sous-genres, et parfois les mêmes détails caractéristiques se retrouvent dans les deux mondes (l)a Cette transformation simultanée (2) des formes organiques, ce parallélisme des faunes a vivement excité l’attention des paléontologistes. De pareils phénomènes, disent MM. d’Archiac et de Verneuil, « dépendent des lois générales qui gouvernent le règne animal tout entier » ; ils posent évidemment à la science un problème des plus intéressants.

Eh bien! encore ici la théorie de Danvin peut s’accorder avec les faits. 11 suffit d’admettre que sur un point donné du globe existait, aux époques dont il s’agit, une famille, un genre même, dominant sur une contrée étendue, composé d’espèces à la fois très-nombreuses et facilement variables, capables par conséquent de s’adapter aisément aux milieux les plus divers. Un pareil groupe devra inévitablement s’étendre de proche en proche et en tout sens. Ses représentants, rapidement perfectionnés, détruiront et remplaceront les espèces locales, et ne s’arrêteront que devant des bar-

(1) Darwin.

(2) Les mots même époque , Ir ans formation simultanée, sont pris ici dans le sens géologique et non dans le sens ordinaire. Ils peuvent en réalité comprendre des événements séparés par un laps de temps plus ou moins considérable.

rières infranchissables, telles qu’en présenteraient les terres pour des espèces marines. Dans ces migrations lointaines, et par suite des conditions d’existence qu’elles rencontreront, les espèces du groupe conquérant se modifieront sans doute, la loi d’adaptation tirera de ce fonds commun une foule d’espèces nouvelles ; mais la loi de caractérisation permanente maintiendra des rapports fondamentaux entre les genres et les familles qu’elles engendreront à leur tour, et, quand leurs descendants auront repeuplé le globe, ils porteront encore dans leurs traits caractéristiques le cachet de cette origine commune.

Ces modifications de toute sorte, ces migrations en tout sens, s’accomplissaient, selon Darwin, pendant que le globe lui-même subissait les révolutions dont sa croûte solide a conservé les traces et passait par diverses alternatives de climat. Le monde organique recevait évidemment le contrecoup des événements géologiques, et son évolution régulière en était inévitablement troublée. Un continent effondré laissait isolées l’une de l’autre deux faunes jusque-là en contact ; un continent soulevé pouvait être peuplé à la fois de différents côtés, et recevoir ainsi des représentants de faunes précédemment bien distinctes; une période glaciaire amenait au cœur de régions naturellement tempérées ou même chaudes des espèces des pays froids, qui plus tard pouvaient se séparer, les unes se retirant sur le sommet des montagnes, les autres fuyant vers le pôle, quand la température

se réchauffait de nouveau. L'état présent n'est que la résultante de tout ce passé si complexe.

Cette conséqjuence de la doctrine darwinienne n’est pas une des moins frappantes. L’imagination s’arrête involontairement sur ce tableau de la continuité et de la corrélation des phénomènes, sur cette solidarité des premiers débuts et de ce qui pour nous est la fin des choses, sur cette étroite connexion du globe et des êtres vivants qu’il nourrit. Ajoutons que la distribution des faunes et des flores semble encore ici confirmer la théorie par certains faits généraux. Telle est en particulier la différence parfois très-grande que présentent les productions de contrées offrant d’ailleurs des conditions d’existence presque identiques en apparence. Les lois de l’hérédité comprises à la façon de Darwin, les grandes migrations accomplies sous la condition de la lutte pour l’existence et de la sélection naturelle, expliquent ce fait très-naturellement. Telle est encore l’influence des barrières naturelles arrêtant les migrations ou forçant à d’immeiises détours les espèces envahissantes, qui se modifient en route, et s’écartent d’autant plus de la forme originelle, que le voyage est plus long.

De cet ensemble de causes et d’effets jouant à leur tour le rôle de causes résulterait très-naturellement l’un des traits les plus saillants de la distribution des êtres : je veux parler de ces grandes aires botaniques ou zoologiques nommées par la plupart des naturalistes, centres de création .

QUATREFAGES

Larvviu a désigné par celle expression le lieu d’origine de chaque espèce. 11 a montré que sa théorie conduit à regarder chacune d'elles connue ayant été d’abord cantonnée et n’ayant pu s’étendre que par voie de migration. Or, les genres ayant pris naissance comme les espèces, l’aire occupée par chacun d’eux a dù d’abord être continue. La descendance de plus en plus modiliée d’un petit nombre de genres dominants a donc envahi de proche en proche les régions voisines, emportant partout avec elle l’empreinte des types originels. Ainsi s’expliquent les analogies remarquables, la ressemblance générale des êtres qui peuplent les plus grands centres de création, un continent, une mer. Les conditions d’existence variant d’ailleurs de l’un à l’autre dans l’ensemble et entraînant des exigences d’adaptation dilférentes, on comprend que chaque grand centre devra dilférer des autres, alors môme que les types premiers qui ont peuplé à l’origine chacun d’eux eussent été voisins.

La migration des groupes isolés, les conditions rencontrées pendant le voyage, peuvent avoir aisément entraîné l’ apparition des types spéciaux, en même temps que les conditions générales ont pu faire varier d’une manière analogue les représentants de types fort différents. L’Australie, l’ Amérique du Sud, l’Afrique australe, présentent à un remarquable degré tous ces caractères. Ces continents, placés dans le même hémisphère et à peu près sous les mêmes parallèles, possèdent au moins par places des

conditions d’existence fort semblables. Les phénomènes d’adaptation devaient donc offrir une certaine analogie et engendrer des êtres présentant des rapports assez étroits. Ici encore les faits concordent avec les inductions théoriques. Darwin cite l’agouti, la viscache, comme représentant dans l’Amérique du Sud nos lièvres et nos lapins; — l’émeu, l’autruche, le nandou, comme reproduisant des formes analogues en Australie, en Afrique et en Amérique. Il aurait pu citer encore tous les marsupiaux de l’Australie, dont le type se modifie de manière à répéter pour ainsi dire, dans cette série particulière, les grandes divisions des autres

mammifères. Evidemment sa théorie justifie aisément ce parallélisme depuis longtemps signalé par les naturalistes.

La doctrine de Darwin rend également compte d’un autre fait non moins important. Une contrée, centre de création très-distinct quand il s’agit d’un groupe animal, peut fort bien se fondre dans les régions voisines lorsqu’on étudie un groupe différent. A ne considérer que la classe des mammifères, l’Australie est un centre des plus isolés; il en est de même de la Nouvelle-Zélande, si l’on s’en tient au groupe des oiseaux. Pour qui s’occupe des insectes, au contraire, ces deux contrées doivent être réunies entre elles et à la Nouvelle-Guinée (1). Le développement successif des types généraux, le peuplement par migrations tel que l’en-

(1) htli oducltou à L’entomologie, par Lacordaire,

tend le savant anglais, expliquent aisément cet état de choses incompatibles avec d’autres théories qu’ont pourtant soutenues quelques hommes d’une haute autorité (1).

Les espèces, les groupes de tout rang distribués à la surface du globe, ont entre eux des rapports multiples et variés dont la connaissance constitue le fond de la méthode naturelle telle que l’entendait Cuvier. C’est ici surtout que la doctrine de Darwin est faite pour entraîner les naturalistes. Certainement elle interprète bien mieux qu’aucune autre ces rapports et en explique l’origine. Ajoutons seulement qu’en substituant l’idée de filiation et de parenté réelle à la notion d’ affinité et de simple voisinage, Darwin accroît de beaucoup l’intérêt déjà si grand qui s’attache à cet ordre de recherches. Il se rencontre ici parfaitement avec Lamarck ; et il est à regretter qu’il n’ait pas suivi l’exemple de son devancier en dressant le tableau généalogique des groupes principaux du règne animal, ou tout au moins en faisant l’application de ses idées à un certain nombre de types.

Mlle Royer, dans quelques-unes des nombreuses notes où elle a fait preuve souvent cl’un vrai savoir, toujours de beaucoup d’imagination et d'esprit, a complété Darwin sur ce point. Partant de la classe des poissons, elle voit

(1) Voyez, entre autres, la doctrine exposée par Agassiz dans les Types of Mankind ( Sketch of lhe Nalural Provinces of lhe Animal ivorld).

naître au sein des eaux, d’une part des poissons volants, pères des reptiles volants de l’ancien monde et de nos oiseaux actuels, et d’autre part des poissons rampants, qui se transformèrent en reptiles ordinaires, d’où sortirent à leur tour les mammifères. Il est à remarquer que, dans ces développements très-logiques de la pensée de son maître, Mlle Royer se rencontre avec Lamarck à peu près autant que le permettent les progrès de la science. Comme lui, entre autres, elle attribue à une métamorphose régressive l’apparition du type des cétacés.

Évidemment la conception de Darwin comme celle de Lamarck, la sélection naturelle comme le développement par suite des habitudes, conduisent à admettre qu’il ne peut y avoir de distinction tranchée d’espèce à espèce, à plus forte raison de groupe à groupe. Nous savons tous pourtant qu’il n’en est pas ainsi, et c’est là certainement une des difficultés les plus graves des théories dont il s’agit ici. Nous avons vu le naturaliste français rendre compte de ces irrégularités par des circonstances accidentelles , quand il ne trouvait pas d’espèces intermédiaires, comme l’ornithorhynque. Ne tenant pas compte des données paléontologiques, encore bien imparfaites de son temps, il ne pouvait guère en effet invoquer d’autres raisons. Venu près d’un demi-siècle après lui, le savant anglais avait de bien autres faits à sa disposition, et c’est précisément la paléontologie qui les lui fournit. Comme l’avait fait Blainville, et bien

13 h EXPOSITION DES DOCTRINES TRANSFORMISTES.

d’autres depuis, c’est aux faunes, aux flores éteintes qu'il demande les types intermédiaires destinés à combler les différences trop tranchées qui isolent nos genres, nos ordres, nos classes. Parfois, il faut l’avouer, elles semblent répondre à son appel. « Le cochon et le chameau, le cheval » et le tapir, sont des formes parfaitement distinctes pour » tous et à première vue ; mais, si nous intercalons entre » eux les divers mammifères fossiles qui ont été découverts » dans les familles dont ces genres font partie, ces ani- » maux se trouvent rattachés les uns aux autres par des » liens de transition assez serrés. »

Toutefois la paléontologie est souvent muette, et ne fournit pas les types de transition désirés. Darwin explique ces lacunes par l’imperfection de notre savoir, par l 'insuffisance des documents géologiques. Il ne pense pas que les couches du globe renferment les restes de tout ce qui a vécu. Il admet au contraire qu’un concours de circonstances assez difficile à réaliser a été nécessaire pour qu’il se formât des couches fossilifères. À l’en croire, nous devons donc renoncer à être jamais renseignés même sur des périodes entières; et cependant il se croit autorisé à conclure que l’ensemble des faits témoigne en sa faveur. C'est un des points sur lesquels j’aurai plus tard à revenir.

Les naturalistes n’ont pas à rechercher seulement les rapports de supériorité ou d’infériorité relative. Il en est d’autres plus obscurs et plus délicats dont on se préoccupe

aujourd’hui avec raison, et dont la doctrine de Darwin rend souvent compte d'une manière à la fois simple et plausible. Os rapports sont ceux qu’on désigne par les expressions de termes correspondants, d "analogues, de types aberrants, de types de transition.

On donne le premier nom à des êtres qui, quoique appartenant à des types différents, n’en présentent pas moins des ressemblances secondaires tellement frappantes, qu elles peuvent parfois masquer momentanément les différences radicales et faire croire à une parenté qui en réalité n’existe pas. Divers groupes de mammifères, par exemple, possèdent des représentants dont les uns sont faits pour mener une vie toute terrestre, dont les autres habitent les eaux. Pour les premiers, la distinction est aisée : personne ne confondra un carnassier et un pachyderme terrestre. Mais chez les représentants amphibies de ces deux ordres le type a dû subir des modifications profondes pour s’adapter à un genre de vie spécial ; et, les conditions d’adaptation étant les mêmes, il en est résulté des ressemblances qui ont fait longtemps hésiter les naturalistes. Le morse et le dugong, autrefois placés à côté l’un de l’autre, aujourd'hui séparés avec juste raison, sont des termes correspondants. Chez tous les deux la forme générale du corps s’est modifiée, les membres sont réduits à de simples palettes jouant le rôle de nageoires. Un pas de plus, et l’on arrive aux baleines, aux dauphins, que le vulgaire, trompé par les formes exté-

rieures, confond avec les poissons, et qui ne sont en réalité que les analogues de cette dernière classe dans celle des mammifères. On vient de voir, que le darwinisme explique aisément ces apparences de contractions morphologiques.

L’épithète d’aberrant peut s’appliquer à tout groupe qui s’écarte brusquement, par une ou plusieurs particularités frappantes, du type auquel il se rattache d’ailleurs par les caractères les plus essentiels. Des conditions d’adaptation exceptionnelles suffisent généralement pour justifier l’existence de ces espèces ou de ces groupes hors rang.

Il est un cas plus difficile à expliquer, et dont la théorie de Darwin rend également compte. Je veux parler des types de transition. J’ai proposé de comprendre sous cette dénomination les groupes ou les espèces chez lesquels l’écart résulte de la juxtaposition de certains traits caractéristiques empruntés de toutes pièces à des groupes fondamentalement distincts. Tels sont les échiures, dont les appendices antérieurs sont disposés par paires, comme chez les annelés, tandis que les postérieurs divergent autour du corps, comme chez les rayonnés. Tels sont encore le lepidosiren, qui tient du reptile et du poisson; l’ornithorhynque, qui, véritable mammifère, touche à la fois aux oiseaux et aux reptiles par son organisation. Pour Darwin, ce sont là autant de représentants peu modifiés des anciennes souches mères. Ils montrent ce qui existait avant que les rayonnés et les annelés, les poissons et les reptiles, les oiseaux et les mammifères,

eussent été définitivement séparés, grâce à la loi de divergence. Les types de transition seraient donc plus anciens à la surface du globe qu’aucun de ceux qu’ils relient à titre d’intermédiaires. Ici la théorie n’explique pas seulement des faits difficiles à interpréter, elle détermine en outre l’époque relative où ils ont dû apparaître.

La morphologie générale et l’anatomie philosophique présentent souvent avec la doctrine de Darwin un accord non moins saisissant.

Chacun sait que les membres antérieurs de l’homme, du lion, du cheval, de la chauve-souris, sont composés d’éléments identiques au fond. Les invertébrés présentent des faits encore plus frappants peut-être. Dans la trompe si longue et si flexible du papillon, on retrouve les pièces qui composent la courte et robuste armature de la bouche chez les coléoptères. Tous ces faits ne sont au reste que des applications particulières d’une loi générale, de la loi d’économie, si bien mise en lumière par M. Edwards. Lorsque, partant des types inférieurs, on étudie comparativement

des organismes de plus en plus élevés, on ne les voit jamais se perfectionner brusquement. Surtout, même alors que les fonctions augmentent en nombre, les instruments anatomiques chargés d’y subvenir ne présentent pas pour cela d’emblée une multiplication correspondante. Il semble que, peu impérieux au début, chaque besoin physiologique nouveau peut être satisfait par la simple adaptation d’un or-

gane déjà existant. Parfois les fonctions les plus générales, les plus nécessaires à l’entretien de la vie, s'accomplissent de cette manière. La respiration se fait longtemps par la peau seule ; elle se localise ensuite sur quelques parties de l’enveloppe générale, sur certains points des organes locomoteurs, jusque dans la partie postérieure du tube digestif, bien avant qu’apparaissent des organes respiratoires propremen t dits , branchies , poumons ou trachées. De là vient précisément cette gradation, cette progression des êtres, qui conduit par degrés du plus simple au plus composé, et qui a donné naissance à l'aphorisme : Natura non facit saltus.

Qui ne voit que cette adaptation d’un même organe à l’accomplissement de fonctions diverses, la lenteur avec laquelle apparaissent les organes nouveaux, l’économie qui semble présider sans cesse à la constitution des appareils organiques, le perfectionnement insensible, mais progressif, qui résulte de cet ensemble de causes, pourraient se déduire des lois de la sélection naturelle ?

Il y a plus. Dans tout organe composé de plusieurs éléments, les relations anatomiques entre ceux-ci sont à peu près invariables. Geoffroy Saint-Hilaire, qui le premier a formulé ce principe des connexions, disait avec raison : « Un os disparaît plutôt que de changer de place. » Il partait des animaux supérieurs, et descendait 1 échelle. Procédant en sens inverse, nous dirons : L’intercalation

d’un élément nouveau peut seule rompre les rapports des éléments préexistants. De la palette natatoire des tortues marines à l’aile des oiseaux et aux bras de l’homme luimême, cette loi se vérifie aisément, bien que les fonctions à accomplir soient aussi différentes que possible, et que la forme des éléments osseux varie considérablement.

Ici encore les lois d'hérédité et de caractérisation permanente posées par Darwin expliquent logiquement les modifications subies par les éléments de ces membres. La première accumule les petites différences et produit la divergence ; la seconde maintient le plan général. L’esprit, en se figurant la succession des phénomènes, ne voit aucune raison qui puisse amener le déplacement d’un seul os, d’un seul élément organique , quelque raccourcissement, quelque élongation, quelque transformation morphologique qu’il ait subie.

De l’ensemble des règnes organiques, nous arrivons ainsi avec Darwin à l’espèce et à ses représentants adultes. Le savant anglais nous conduit plus loin encore, et rattache à sa doctrine le développement individuel lui-même.

Adoptant à la fois les idées de Serres et celles d’Agassiz, Darwin voit dans l’ensemble des phénomènes embryogéniques la représentation de la genèse des êtres. L’embryon est pour lui l’animal lui-même, moins modifié qu’il ne le sera plus tard, et reproduisant dans son évolution personnelle les phases qu’a présentées l’espèce dans sa formation

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graduelle. Il rend compte par là de la ressemblance extrême, de l’identité apparente si souvent constatée aux premiers temps de leur existence entre les animaux qui ) seront plus tard les plus différents, tels que les mammifères, les oiseaux, les lézards, les serpents (1). L’identité de leur structure embryonnaire atteste à ses yeux leur communauté d’origine. A cette époque de leur vie, ils reproduisent les traits de quelque ancêtre commun d’où ils des- . cendent tous. Les phases successives qu’ils ont à traverser pour atteindre à leurs formes définitives ne sont qu’une manifestation de la loi d’hérédité à terme fixe faisant reparaître chez l’individu, dans l’ordre où ils ont apparu, les caractères successivement acquis par les variétés, les races et les espèces qui ont précédé les types actuels. La même loi rend compte des différences qui distinguent les jeunes des adultes.

Le développement récurrent lui-même, ce phénomène singulier qui nous montre ranimai parfait très-inférieur à sa larve au point de vue de l’organisation, trouve encore dans cette manière de voir une interprétation satisfaisante,

(1) Darwin cite ici un fait intéressant qu’il emprunte à Baër : « Je possède, dit cet illustre vétéran de la science moderne, deux jeunes embryons préparés dans l’alcool dont j’ai omis d'indiquer les noms, et il me serait complètement impossible aujourd’hui de dire à quelle classe ils appartiennent, lie peuvent être des lézards ou de petits oiseaux, ou de très-jeunes mammifères. »

ACCORD DU DARWINISME AVEC CERTAINS FAIÏS GÉNÉRAUX. i/|i

et révèle les transformations régressives qui ont donné naissance à certains types inférieurs. La larve du taret, par exemple, possède un pied, un organe natatoire très-développé, des yeux ; elle est très-agile et parcourt en tout sens le vase qui la renferme. L’animal adulte a perdu tous ces organes. Retiré dans une galerie creusée dans quelque morceau de bois, il reste immobile, se bornant à développer et à contracter ses tubes respiratoires, à exécuter les mouvements obscurs de rotation nécessaires pour donner à sa prison les dimensions exactes de son corps. Le taret adulte est donc anatomiquement et physiologiquement bien au-dessous de sa larve. Au point de vue de Darwin, celle-ci reproduit pourtant les traits d’un ancêtre. Si le taret ne lui ressemble pas, s’il a rétrogradé dans l’échelle des êtres, c’est qu’il a été dégradé par les nécessités de l’adaptation.

Dans les applications de sa doctrine à l’embryogénie, Darwin ne compare guère les uns aux autres que les représentants d’une même classe, et tout au plus ceux de l’embranchement des vertébrés. Il ne passe pas d'un embranchement à l’autre, et semble s’arrêter devant une généralisation complète. J’aurais aimé à voir le savant anglais aller jusqu’au bout, et il le pouvait certainement sans se montrer beaucoup plus téméraire que nous ne l’avons vu jusqu’ici.

Si toute phase embryonnaire semblable ou seulement analogue atteste entre les animaux les plus différents une

descendance commune, il doit en être à plus forte raison de même lorsqu’il y a identité au point de départ. Or cette identité, au moins apparente, existe entre tous les êtres ) vivants, à la condition de remonter assez haut. À leur début premier, tous les animaux se ressemblent et ressemblent aux végétaux : l’œuf, la graine, où se développera l’embryon et qui le contiennent virtuellement, débutent partout de la même manière. L’un et l’autre ne sont d’abord qu’une simple cellule. L’embryogénie nous ramène donc, soit au prototype de Darwin, soit à quelque chose de très-semblable. Pourquoi ne pas voir dans la cellule ovulaire le représentant de cet ancêtre commun de tout ce qui vit ? La loi d’hérédité à terme, une des plus heureuses inventions de l’auteur, n’est-elle pas là pour expliquer les phases qui séparent cette forme initiale de la forme indécise du vertébré à peine ébauché, comme elle a interprété le passage de celui-ci au type accentué de reptile ou de mammifère ? Tel est évidemment le dernier terme des idées darwiniennes appliquées à l’embryogénie.

La théorie de Darwin ne se borne pas à grouper les phénomènes présents et passés du monde organique, à les interpréter les uns par les autres. Elle permet encore de jeter un coup d’œil sur l’avenir, et de prévoir jusqu’à un certain point ce que seront les faunes, les flores qui succéderont aux plantes, aux animaux que nous connaissons.

Jtiappelons-nous les phénomènes généraux du développe-

ment et de l’extinction des êtres, et l’interprétation qu’en donne le savant anglais. En général, les genres qui ne comptent que peu d’espèces, les espèces représentées par un petit nombre d'individus, sont, d’après lui, en voie de disparaître. Au contraire, toute espèce largement développée, et à laquelle se rattachent un grand nombre de variétés, tout genre composé de nombreuses espèces répandues suide vastes espaces, attestent par cela même leur vitalité, et réunissent les conditions nécessaires pour l’emporter dans la bataille de la vie. En vertu des lois que nous avons exposées, la victoire leur est assurée; tôt ou tard ils anéantiront leurs rivaux et renouvelleront la face du globe. Ils se modifieront sans doute et enfanteront de nombreux soustypes ; mais la loi de caractérisation permanente arrêtera tout écart trop marqué. Les différences ne sauraient guère s’étendre au delà de ce que nous montrent les dernières époques géologiques. Dès à présent donc, le botaniste, le zoologiste, peuvent faire une sorte de triage approximatif parmi les types contemporains, prévoir la disparition des uns, l’extension et les évolutions des autres, et se figurer le monde de l’avenir à peu près comme ils reconstruisent le monde du passé.

Je viens de résumer, en me plaçant autant que possible au point de vue de fauteur, la doctrine de Darwin et ses principales applications. Il n’est que juste de reconnaître ce qu’il y a de remarquable dans cette ingénieuse conception,

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clans la manière dont elle a été développée. Certes ce n’est pas un esprit ordinaire, celui qui, partant de la lutte pour l’existence, trouve dans la fatalité de ce fait la cause du développement organique; qui rattache ainsi le perfectionnement graduel des êtres, l’apparition successive de tout ce qui a existé, existe et existera, aux fléaux mêmes de la nature vivante, à la guerre, à la famine, à la mort ; qui, dans l’évolution embryogénique d’un seul individu, retrouve rhistoire de tout un règne ; qui, dépassant les appréciations des plus hardis géologues, repousse dans un incalculable passé tous les faits organiques, en même temps qu’il nous en dévoile la succession et la marche ; qui nous montre un avenir non moins étendu et la nature vivante sans cesse en progrès, élevant peu à peu vers la perfection tout don physique ou intellectuel. Je comprends la fascination exercée par ces magnifiques prévisions, par ces clartés qu’une intelligence pénétrante, appuyée sur un incontestable savoir, semblait porter dans l’obscurité des âges. J’ai eu à m’en défendre moi-même lorsque, pour la première fois, j’ai lu le livre de Darwin.

Pourtant, au moment même où j’étais le plus sous le charme, je sentais naître dans mon esprit de nombreuses difficultés, de sérieuses objections. Je trouvais trop souvent l’hypothèse à côté du fait, le possible à la place du réel. Le désaccord entre la théorie et les résultats de l’observation se mêlaient trop souvent aussi aux coïncidences que j’ai

signalées. Ce qui m’a toujours écarté de Lamarck me séparait également de Darwin. L’ensemble des résultats acquis à la science m’a conduit depuis longtemps à admettre dans de très-larges limites la variation des espèces : la même raison m’a constamment empêché d’en admettre la transmutation . Le premier ouvrage de Darwin, ses publications récentes, celles de ses disciples, n’ont pu changer mes convictions sur ces questions, beaucoup moins simples qu’on ne le croit souvent. Je dois donner les raisons de ce désaccord, et pour cela j’ai à discuter avec quelque détail les doctiines que je combats. Ce sera le sujet de la seconde partie de ce livre.

«UATREFAGES.

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