M. NAUDIN
Un botaniste éminent, M. Naudin, est aussi à certains égards le disciple de Lamarck, dont il défend la conception générale sans se dissimuler ce qu’ont de fondé les critiques qu’on lui a adressées; il est surtout un des précurseurs les
(1) M. Charles Naudin est membre de l’Institut. J’aurai à le citer bien souvent dans le cours de cet ouvrage pour ses belles et persévérantes recherches sur le croisement des espèces végétales.
LES PRÉCURSEURS DE DARWIN
plus sérieux de Darwin. Selon M. Naudin, la communauté d’organisation dans les êtres qui composent un règne ne peut s’expliquer que par la communauté d’origine. Dans tout autre système, les ressemblances entre espèces, ajoute- t-il, ne sont que des coïncidences fortuites, des effets sans causes. Si au contraire on admet un ancêtre commun, « ces » ressemblances sont à la fois la conséquence et la preuve » d’une parenté non plus métaphysique, mais réelle..
» Envisagé à ce point de vue, le règne végétal se présen- » terait comme ün arbre dont les racines, mystérieusement » cachées dans les profondeurs des temps cosmogoniques, » auraient donné naissance à un jiombre limité de tiges suc- )> cessivement divisées et subdivisées. Ces premières tiges » représenteraient les types primordiaux du règne ; les der- » nières ramifications seraient les espèces actuelles (1). » C’est bien, on le voit, l’idée de Lamarck étendue et précisée ; c’est bien aussi celle de Darwin, qui emploie précisément la même comparaison (2) .
M. Naudin toutefois se rapproche davantage de Buffon dans la façon dont il comprend les êtres vivants envisagés au point de vue qui nous occupe. Il trouve en eux une certaine plasticité , une aptitude à subir des modifications en rapport avec « la différence des milieux dans lesquels ils se
(1) Considérations philosophiques sur l’espèce et la variété. ( Revue horticole, 1852.)
(2) De l’origine des espèces, chap. iv.
» trouvent placés » . Cette flexibilité des formes a pour antagoniste la puissance cle Y hérédité. Mais celle-ci à son tour a pour contre-poids une seconde force qui la règle et la domine au besoin. Cette force suprême est la finalité , « puis- » sance mystérieuse, indéterminée, fatalité pour les uns,
)> pour les autres volonté providentielle, dont l’action inces- » santé sur les êtres vivants détermine à toutes les époques » de l’existence d’un monde la forme, le volume et la du- ;> rée de chacun d’eux en raison de sa destinée dans l’ordre » de choses dont il fait partie. » Les espèces naturelles , telles que nous les voyons aujourd’hui, sont la résultante de ces deux forces. Elles sont d’autant plus fixes qu’elles
ont derrière elles un plus grand nombre de générations, et
qu’elles ont à remplir dans l’organisme général de la nature une fonction plus précise et plus spéciale. Les espèces artificielles que nous appelons races et variétés sont soumises aux mêmes lois pour tout ce qui en détermine la formation et la stabilité.
De là même on peut tirer la conséquence que les espèces naturelles et artificielles doivent être le résultat de causes immédiates semblables. Telle est en effet la conclusion de M. Naudin ; et là est certainement la conception la plus remarquable, la plus originale de son travail. « Nous ne » croyons pas, dit-il, que la nature ait procédé, pour former » ses espèces, d’une autre manière que nous ne procédons » nous-mêmes pour créer nos variétés. Disons mieux : c'est
LES PRÉCURSEURS DE DAllWIN.
> son procédé que nous avons transporté dans notre prad tique. » Quand , pour satisfaire à un besoin ou à un caprice, nous voulons faire produire à une espèce existante un type
secondaire quelconque, nous choisissons les individus qui rappellent même de loin la modification que nous voulons réaliser; nous les marions entre eux, et parmi leurs enfants nous choisissons encore ceux qui se rapprochent le plus de l’espèce d’idéal que nous avons conçu. Ce choix, ce triage, cette sélection poursuivie pendant un nombre indéterminé de générations finit par donner d’une manière plus ou moins complète le résultat cherché. « Telle est, ajoute » M. Naudin, la marche suivie par la nature. Comme nous, )> elle a voulu former des races pour les approprier à ses » besoins, et avec un nombre relativement petit de types )> primordiaux elle a fait naître successivement et à des » époques diverses toutes les espèces végétales et animales » qui peuplent le globe. »
Ainsi M. Naudin met en regard et assimile entièrement la sélection opérée par l’homme, la sélection artificielle , et la sélection opérée par la nature, la sélection naturelle. Nous retrouverons exactement les mêmes idées chez Darwin. Le botaniste français admet de plus que, dans la voie des transformations, la nature a dû aller bien plus loin que nous, d’abord à cause de sa puissance illimitée et du temps immense dont elle a disposé, puis à raison des conditions mêmes dans lesquelles elle agissait au début. Elle a pris
les types primitifs à l’état naissant, alors que l’être encore jeune possédait toute sa plasticité, et que les formes n’étaient que faiblement enchaînées par la force de l’hérédité. Nous avons au contraire « à lutter contre cette force enraci- » née et accrue d’âge en âge dans les espèces vivantes par » toutes les générations qui nous séparent de leur origine. » Par cette dernière considération, M. Naudin, on le voit, touche de très-près à Bory Saint-Vincent.
Quelque puissante que soit l’hérédité, comprise comme elle l’est ici, par M. Naudin, nous la dominons toutefois dans certaines limites, et obtenons des variétés, des races nouvelles, grâce à des moyens tombés aujourd'hui dans la pratique journalière. Quels sont ceux que la nature a mis en œuvre pour créer les espèces ? Ici une indication générale et vague ne suffit pas. Faut-il admettre une nature intelligente, agissant en vue d’un but déterminé et procédant par sélection raisonnée, comme le font nos éleveurs ? Ou bien la sélection naturelle serait-elle le résultat nécessaire de faits antérieurs? M. Naudin ne nous dit rien à ce sujet. Pour obtenir une réponse, il faut adresser ces questions au naturaliste éminent, au penseur remarquable, dont le nom résume aujourd’hui pour l’univers entier tout l’ordre d’idées dont j’ai essayé d’indiquer le développement progressif.