‹ Charles Darwin et ses précurseurs françaisChapitre 12 sur 24 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Pour qui se place au point de vue des hommes qui ont émis les doctrines transformistes, la plupart de ces théories ont quelque chose de séduisant. Presque toutes en appellent d’abord à des faits et semblent s’appuyer sur la réalité seule. De Maillet lui-même est, au début de son livre, un géologue très-sérieux, bien au niveau de ses contemporains, en avance sur certains points ; les quatre lois fondamentales de Lamarck reposent sur des données positives et des appréciations physiologiques parfaitement justes ; les phénomènes embryogéniques et tératologiques invoqués par Geoffroy n’ont rien que de très-réel. Enfin, j’ai cherché à faire ressortir tout ce qu’il y a de vrai dans la lutte pour l’existence, dans la sélection naturelle, qui semblent donner à l’édifice théorique de Darwin de si fermes assises. Malheureusement ces doctrines sont fort diverses, et quelques-

unes s excluent mutuellement. Par conséquent, celui-là même qui serait disposé à les accepter sans trop de peine est bien forcé de se dire quelles ne sauraient être toutes exactes. La défiance une fois éveillée, il ne tarde pas, à mesure qu’il les examine de près, à être frappé du caractère déplus en plus hypothétique et aventureux qu elles présentent. Un moment arrive où la théorie ne concorde plus avec les faits. Quelques regrets qu’on éprouve, il faut bien alors renoncer à ces vastes horizons, à ces perspectives profondes qui semblaient toucher aux origines de la nature vivante, et nous en expliquer le développement.

Telle est la conclusion à laquelle m’a toujours conduit l’étude de ces questions, et qu’il me reste à justifier, Je ne me dissimule pas d’ailleurs la difficulté que présente cette partie de mon travail, difficulté qui tient à la fois à la nature du sujet et au mode d’argumentation mis au service des idées que j’ai à combattre.

Qu’on parcoure en effet les divers écrits dont j’ai parlé, on y verra partout les mêmes formules employées à chaque instant et de la même manière pour rendre compte des phénomènes. Je conçois , nous dit de Maillet, que le poisson se change en oiseau comme la chenille en papillon. N' est -il pas possible, répète bien des fois Lamarck, que le désir et la volonté poussent sur un point déterminé les fluides subtils d’un corps vivant, y accumulent par cela même des matériaux de nutrition, et déterminent ainsi F apparition de

l’organe dont le besoin se faisait sentir ? La conviction personnelle, la simple possibilité , sont ainsi présentées comme autant de preuves ou tout au moins d’arguments en faveur de la théorie.

Or, pouvons-nous leur reconnaître cette valeur? Évidemment non. L’esprit humain a conçu bien des choses ; est-ce une raison pour les accepter toutes ? A ce compte, il faudrait croire également aux systèmes les plus opposés. Quiconque part d’une hypothèse et raisonne logiquement habitue bientôt son esprit à concevoir les conséquences des prémisses qu’il a lui-même posées. Mais que l’hypothèse change, les conceptions changent aussi ; les possibilités se transforment et se renversent pour ainsi dire. Voilà comment Geoffroy Saint-Hilaire, partant de la tératologie et de l’embryogénie, concevait parfaitement la déviation brusque des types animaux, et déclarait évidemment inadmissibles les modifications lentes, seules concevables , seules possibles dans l’hypothèse de Lamarck. Darwin aussi ne conçoit que ces dernières, et il insiste presque à chaque page de son livre sur la possibilité de ces transformations.

11 faut évidemment des preuves plus sérieuses. Au fond, sauf ce qui implique contradiction, tout est possible . Ce mot a, du reste, dans le langage habituel, des acceptions bien diverses. Il existe des possibilités de différents ordres; il en est un très-grand nombre qu’on ne saurait pas plus démontrer que réfuter. Si un naturaliste, s’étayant du

grand nom d’Oken, de ses principes philosophiques et d’un certain nombre de faits incontestables, admettait dans toute son étendue le principe de la répétition des phénomènes ; s’il en tirait la conséquence que chaque planète a son Europe avec son Angleterre, et que dans chacune d’elles existe à ce moment un Darwin qui a expliqué l’origine des êtres vivants dans Saturne, dans Jupiter, je ne vois pas trop comment on s’y prendrait pour lui démontrer qu’il se trompe. Incontestablement la chose est possible ; en conclurons-nous quelle est?

Je ne puis donc accepter comme exacte la règle que M. Daily semble poser dans l’intéressante Introduction de sa traduction de Huxley (1). Pour qu’une explication soit valable, pour qu’une théorie puisse être reçue même à titre provisoire, il ne suffit pas qu’elles soient à l’abri de toute réfutation. Agir ainsi serait faire une trop large part à la fantaisie.

La science moderne est plus exigeante. Avant tout, comme l’a si bien montré M. Chevreul, elle en appelle à l’observation et à l’expérience; elle n’accepte comme preuves que des faits bien définis, et dont l’exactitude a été établie par un contrôle raisonné (2). Sans doute elle n’in-

(1) De la place de l’homme dans la nature , par T. Huxley, traduit par M. le docteur E. Daily.

(2) On comprend que je me borne à rappeler ces règles. Le lecteur curieux de développements devra consulter avant tout les écrits du savant illustre

terdit pas les inductions logiques conduisant l’intelligence quelque peu au delà des conséquences positives et immédiates des phénomènes constatés; mais elle refuse aux simples conjectures le droit de se substituer aux faits et de fournir prétexte à des conséquences. A plus forte raison, ne saurait-elle attribuer une autorité quelconque à des possibilités. Bien au contraire, lorsque ces possibilités, reposant sur une doctrine quelconque, se trouvent en opposition avec les phénomènes que présente le monde actuel, avec les lois qui le régissent, la vraie science ne voit plus en elles que des objections à opposer à cette doctrine.

En agissant ainsi, la science est dans son droit. Tout prouve en effet que les lois générales de notre globe n’ont pas varié depuis les plus anciens jours. Si nous ne les connaissons pas toutes, il en est du moins qui sont définitivement constatées, et nous possédons la notion d’un grand nombre de faits précis. Toute théorie dont les conséquences vont à l’encontre de ces lois, de ces faits, doit donc être jugée inadmissible par le naturaliste , comme toute hypothèse conduisant à des conclusions contraires

dont je reproduis ici quelques expressions, et dont la vie entière a été consacrée à propage)' par son exemple et par ses livres la méthode à posteriori expérimentale. Je renverrai en particulier à son dernier ouvrage intitulé : De la méthode à posteriori expérimentale, et de la généralité de ses applications, 1870. — M. Chevreul nous apprend par une note qu’il dédiait ce volume à la mémoire de son père et de sa mère le jour môme où il accomplissait sa quatre-vingt-troisième année.

15/j DISCUSSION DES DOCTRINES TRANSFORMISTES.

à une vérité démontrée est déclarée fausse par le mathématicien.

Je crois inutile d’insister sur ces considérations générales et d’en faire l’application à la plupart des naturalistes des temps passés. Qui donc aujourd’hui accepterait ^possibilités invoquées par Lamarck et Telliamed pour expliquer l’apparition des tentacules chez un mollusque, ou la transformation d’un poisson en oiseau ? Mais pour porter sur d’autres êtres, pour s’appliquer à des cas différents, une manière de raisonner ne change pas. Or, tout autant, peutêtre plus qu’aucun de ses prédécesseurs, Darwin a eu recours à des arguments de la nature de ceux que je combats d’une manière générale. Avec la conscience qui le caractérise toujours, il a voulu pousser jusqu’au détail l’application de ses idées fondamentales , et a abordé la solution d’une foule de problèmes particuliers. Par cela même, il s’est vu forcé de multiplier les hypothèses secondaires, d’invoquer les possibilités les plus diverses. Sans être bien sévère, il me semble difficile de les accepter toutes. Pour que le lecteur puisse en juger par lui-même, je citerai ici quelques exemples en choisissant les plus simples.

Voyons d’abord comment Darwin comprend la possibilité de la transformation de la mésange à tête noire ou charbonnière ( Parus major) en un autre oiseau plus ou moins semblable au casse-noix (. Nucifraga caryocatactes) , dont il posséderait au moins les instincts caractéristiques.

Tout le monde connaît la première. Quoique la plus grande de nos espèces indigènes du même genre, elle n’atteint pas aux dimensions d’un moineau. Son bec, petit, mais aigu et presque conique, est relativement très-résistant. L’oiseau sait si bien s’en servir, qu’il casse et perce des graines fort dures et même des noisettes. Le casse-noix, moins commun, moins répandu surtout que la mésange, vit d’ailleurs souvent à côté d’elle. C’est un assez bel oiseau, à peu près de la taille du geai, à plumage brun foncé, semé par places de taches blanches. Il est armé d’un bec fort, allongé, droit, comprimé sur les côtés, et qui lui sert non-seulement à casser les noix et fruits analogues, mais aussi à ouvrir les cônes des sapins et d’autres arbres résineux pour en tirer les graines. En résumé, l’ensemble des caractères du cassenoix l’a fait placer par tous les naturalistes à côté des corbeaux. Toutefois il se distingue de ces derniers par la conformation des pattes et des pieds, qui en font un oiseau propre à grimper plutôt qu’à marcher ou à se percher, et cette disposition s’accorde avec ses habitudes. Tel est l’oiseau que Darwin prend pour terme de comparaison avec celui qui pourrait être le petit-fils de la charbonnière. Ici je crois devoir citer textuellement.

Après avoir rappelé que la mésange brise parfois les graines de l’if pour en manger l’amande, Darwin ajoute : « L’élection naturelle ne pourrait - elle conserver chaque *» légère variation tendant à adapter de mieux en mieux

» son bec à une telle fonction jusqu’ 5 ce qu’il se produisît » un individu pourvu d’un bec aussi bien construit pour un » pareil emploi que celui du casse-noix, en même temps » que l’habitude héréditaire, la contrainte du besoin ou » l’accumulation des variations accidentelles du goût ren- » draient cet oiseau plus friand de cette même graine ? En » ce cas, nous supposons que le bec se serait modifié lente- » ment par sélection naturelle, postérieurement à de lents » changements d’habitudes, mais en harmonie avec eux. » Qu’avec cela les pieds de la mésange varient et augmen- » tent de taille proportionnellement à l’accroissement du » bec, par suite des lois de corrélation, est-il improbable » que de plus grands pieds excitent l’oiseau à grimper de » plus en plus jusqu’à ce qu’il acquière l’instinct et la fa- » culté de grimper* du casse-noix? (1). »

La transformation dont il s’agit ici est certainement une des plus simples dont parle Darwin. En somme, et malgré le contraste des images que feront naître les noms de mésange et de corbeau, il s’agit de deux animaux appartenant à la même classe, au même ordre, et que séparent seulement dans la plupart de nos classifications quelques groupes plus ou moins distincts de l’un et de l’autre. L’hypothèse ne touche d’ailleurs qu’à quelques organes et aux instincts. C'est bien peu de chose en comparaison des métamorphoses

(t) Origine des espèces , chap. vu, section 9.

quexige la formation des types. Pourtant cet exemple permet de juger assez bien du genre d’argumentation auquel j’ai à répondre. Nous y voyons une simple analogie dans quelques actes suggérer la pensée d’une transformation possible. La possibilité que l’une des deux espèces prenne goût à une nourriture particulière sert en quelque sorte de point de départ, et sert à motiver la possibilité des modifications du bec. Celles-ci, par corrélation de croissance, entraînent le développement des pattes. Acceptons cette conséquence, qu’autorisent dans une certaine mesure les mensurations prises par l’auteur sur diverses races de pigeons (lj ; la question est -elle résolue pour cela, et sortons-nous de la pure hypothèse? Comment s’établit cette

harmonie entre la friandise croissante de l’oiseau et son organisation? La sélection naturelle, même telle que l’entend Darwin, y peut-elle quelque chose ? Pour qu’il en fût ainsi, il faut que l’usage des graines de l’if comme nourriture assure un avantage dans la lutte pour l’existence. Certes, la chose est possible ; mais elle n’est encore que cela.

A raison de leur vague même, les arguments de Darwin ne sont rien moins que faciles à discuter directement. Peutêtre le meilleur moyen de faire apprécier ce qui leur manque est-il de faire voir qu’on peut avec tout autant de chances d’être dans le vrai renverser l’ordre de ces phénomènes hy-

(1) De la variation des animaux et des plantes , l. I.

pothétiques et montrer que le casse-noix pourrait tout aussi aisément donner naissance à un oiseau plus ou moins voisin de la mésange. Cette hypothèse aurait même l’avantage d’attribuer à la transformation une cause plus plausible, ce me semble, que la friandise accidentellement développée.

Le casse-noix habite d’ordinaire les montagnes plantées d’arbres résineux, dont il recherche les graines. Il en est souvent chassé par la rigueur du froid et le manque de nourriture. Il descend alors vers les plaines, et y arrive dans un état de faiblesse tel qu’on peut parfois l’approcher à la portée du bâton (1). Pour qui se place au point de vue de Darwin, n’est-il pas possible que, dans ces migrations forcées, quelques individus se soient laissé séduire par la clou-

ceur du climat et une abondance d’aliments qu’ils n’avaient pas encore connues? N’ayant plus à ouvrir les cônes résistants des sapins, leur bec se sera en partie atrophié par suite du défaut d’exercice. La corrélation de croissance aura entraîné la réduction des pattes et des pieds, et par suite l’oiseau aura perdu ses instincts grimpeurs. Enfin l’instinct qui pousse la charbonnière à s’attaquer à des graines, à des fruits dont la dureté semble défier sa faiblesse, serait dans cette hypothèse un de ces traits purement héréditaires admis par Darwin, espèce de certificats

(1) De Lafresnaye, article Casse-notx, dans le Dictionnaire universel d'histoire naturelle.

d’origine qui attestent chez les descendants modifiés ce que furent leurs ancêtres.

En présence de ce résultat, dont aucun darwiniste sérieux ne contestera la légitimité, en présence de tant d’autres exemples que je pourrais emprunter au même ouvrage, comment accepter la donnée générale qui conduit à regarder comme indifférent le sens dans lequel s’accomplissent les modifications supposées, et qui permet de renverser en quelque sorte la marche des phénomènes? Nous allons voir tout à l’heure des conséquences du même ordre, mais plus frappantes peut-être, ressortir d’hypothèses analogues et de faits acceptés par Darwin lui-même.

En effet, la difficulté s’accroît à mesure que les phénomènes deviennent plus complexes. Que l’on voie dans le darwinisme une doctrine de progrès ou simplement la théorie de l’adaptation progressive, il n’en résulte pas moins essentiellement que toute modification a sa raison d’être dans l’utilité qu’elle présente pour l’individu, et par suite pour l’espèce. Darwin et ses disciples reviennent à chaque instant sur cette conséquence immédiate du fait fondamental de la lutte pour l’existence, qui seul produit la sélection. 11 suit de là que l’existence de toute particularité organique, surtout quand elle est bien accusée ou quelque peu exceptionnelle , doit être justifiée par l’usage même des organes.

Or, tant s’en faut qu’il en soit toujours ainsi. Des exem-

160 DISCUSSION DES doctrines transformistes.

pies du contraire abondent, et Darwin est le premier à les signaler. Il cite entre autres l’oie de Magellan et la frégate, qui ont des pieds palmés, et qui pourtant ne s’en servent pas pour nager. Ces palmures sont donc inutiles. 11 insiste avec raison sur l’histoire d’un pic d’Amérique ( Colaptes campestris ) (1), qui, par toute son organisation, par les caractères essentiels au type, comme par des traits secondaires, accuse son étroite parenté avec notre espèce commune, et qui cependant ne se sert jamais de ses pieds de grimpeur pour grimper aux arbres. Enfin, l’inutilité de la queue chez un grand nombre d’animaux terrestres, les inconvénients mêmes qu’elle peut avoir pour eux en présentant un point d’attaque à leurs ennemis, peuvent facilement être appréciés de tout le monde.

Évidemment il faut chercher l’explication, de pareils faits ailleurs que dans la sélection. Darwin s’adresse alors à Y hérédité, et développe ici toute une théorie spéciale. Les organes de peu d’importance et sans utilité actuelle « ont été » jadis d’une grande utilité à quelque ancien progéniteur; y> après s’être perfectionnés à une époque antérieure, ils se » sont transmis sans changer d’état, bien que devenus de » peu d’usage » (2). Voilà, au dire du savant anglais, pourquoi l’oie de Magellan, la frégate, ont conservé la mem-

(1) Chap. \i, section U. Darwin a vérifié par lui-même les observations plus anciennes de d’Azara.

(2) Darwin, chap. vi, section 7.

brane interdigitale qui, « sans nul doute » (1), fut jadis utile à leur ancêtre inconnu; voilà, au dire du savant anglais, pourquoi tant de mammifères et de reptiles terrestres ont une queue. Tous ils descendent d’espèces aquatiques. Or, chez celles-ci, la queue joue souvent un rôle des plus importants comme organe de locomotion. Bien que désormais à peu près sans usage, elle persiste, transmise par l’hérédité seule et comme un reste du passé.

Darwin ajoute que la sélection naturelle est sans action sur ces caractères inutiles ou de peu d’importance. Cette proposition sera, ce me semble, difficilement acceptée par quiconque admet les principes fondamentaux de fauteur lui-même, qui voit dans la sélection <c un pouvoir intel- » ligent constamment à l’affût de toute altération acciden- » tellement produite pour choisir avec soin celles de ces » altérations qui peuvent de quelque manière et en quelque » degré » tendre à perfectionner l’être premier (2) . Il est difficile de croire qu’un oiseau fait pour grimper, et qui ne grimpe pas, soit réellement adapté à ses conditions d’exis-

tence. Evidemment des pieds de marcheur ou de percheur lui seraient plus utiles que ses pieds de grimpeur. Par con-

(1) Darwin, chap. vi, section 8.

(2) Chap. vi, section 5. Dans le texte, ce passage s’applique exclusivement à l’œil ; mais il résume trop bien les idées que Darwin exprime çà et là relativement à l’organisation tout entière pour qu‘on puisse me reprocher d’avoir outré en quoi que ce soit la pensée de l’auteur.

séquent, ou bien la théorie est fondamentalement inexacte, ou bien la sélection devra la modifier.

Pour expliquer le contraste que présente le pic de la Plata, il faut donc adopter d’abord l’hypothèse d’un ancêtre âyant eu les habitudes indiquées par cette organisation spéciale, et ajouter que son descendant, modifié quant aux mœurs, ne l’est pas encore quant à la forme. Mais on peut aussi renverser les termes de l’interprétation, et voir dans l’oiseau dont nous parlons, au lieu d’une espèce en voie de cesser d’être pic, une espèce qui tend à le devenir, qui a déjà les pieds caractéristiques de ce groupe, sans en avoir encore acquis les instincts. Ces deux hypothèses absolument contradictoires se justifient également au point de vue de la théorie darwinienue. Mais alors comment croire à ces généalogies si séduisantes dont nous entretiennent également Lamarck et Darwin, et dans lesquelles le même être peut figurer indifféremment comme aïeul ou comme petit-fils?

Nous venons de voir Darwin déclarer que tout un ordre de caractères, fort nombreux cependant, échappent à la sélection et relèvent de l’hérédité seule. 11 en appelle de nouveau à l’action réunie de ces deux agents quand il s’agit d’expliquer la formation des individus neutres qui constituent le plus grand nombre des habitants de nos ruches, de nos fourmilières et des sociétés analogues. Ce fait est certainement des plus étranges aux yeux du physiologiste,

et Darwin déclare l’avoir regardé d’abord comme une difficulté capable de renverser toute sa théorie. Aussi le discute-t-il avec détail en prenant les fourmis pour exemple.

La stérilité considérée en elle-même ne l’arrête pourtant pas longtemps. Il l’assimile a à toute autre structure un » peu anormale » ; il constate que d’autres insectes vivant isolés à l’état de nature se trouvent parfois frappés de stérilité. « Si de telles espèces, ajoute-t-il, avaient vécu à l’état » social et qu’il eût été avantageux à la communauté qu’un » certain nombre d’individus naquissent capables de tra- » vailler, mais incapables de se reproduire, je ne vois » aucune impossibilité à ce que l’élection naturelle fût par- » venue à établir un tel état de choses. Je passerai donc » légèrement sur cette première objection (1). »

C’est, il me semble, aller un peu vite. Ici moins encore que dans les exemples précédents, on ne peut accepter comme preuve valable la possibilité affirmée avec une conviction toute personnelle . L’auteur n’ajoute rien à la valeur de cet argument en l’appliquant par comparaison et par une hypothèse de plus à des espèces qui ne présentent pas le phénomène dont il s’agit. Certes on trouve des individus isolés frappés de stérilité, non-seulement chez les insectes et les autres articulés, mais jusque dans les classes élevées du règne animal. De ceux-ci on peut dire en effet

(1) Origine des espèces, chap. vii, section 10.

lCjZl DISCUSSION DES DOCTRINES TRANSFORMISTES.

que l’altération des organes reproducteurs n’a rien de plus étrange que toute autre modification accidentelle et individuelle de l’organisme. Mais ces êtres stériles sont en réalité des monstres par arrêt de développement anatomique ou physiologique, et restent isolés comme les autres moîistres.

L’existence des neutres chez les abeilles, les fourmis, etc. , est un fait d’un ordre absolument différent et bien autrement grave. Il ne s’agit plus de cas accidentels et tératologiques. Il s’agit de la production régulière, normale d’indi * vidus chez lesquels l’organisation se transforme de manière à assurer F infécondité, bien qu’ils proviennent de pères, de mères et d’ancêtres tous féconds depuis que l’espèce existe. 11 y a là une dérogation à l’une des règles les plus générales du monde organisé. En outre, au point de vue commun à Darwin et à Lamarck, le fait est en contradiction flagrante avec la loi la plus fondamentale de l’hérédité.

Ce qu’il fallait montrer avant tout, c’est comment cette exception a pu se produire, en vertu de la théorie ; ou tout au moins comment elle concorde avec elle. Ainsi penseront certainement tous les physiologistes.

Darwin, dont l’argumentation repose à peu près exclusivement sur la morphologie, ne s’arrête pas, on fa vu, au phénomène essentiel. Il insiste au contraire sur les faits accessoires, qui le compliquent en effet parfois d’une manière extrêmement curieuse. Chez les fourmis, les neutres forment

une caste à part, séparée des autres par sa structure propre tout autant que par ses instincts. Comme chez les abeilles, ce sont les travailleurs de la société. Mais, tandis que l’abeille ouvrière ressemble en somme beaucoup aux mâles et

aux femelles, les fourmis neutres se distinguent nettement

des autres par la forme de la partie moyenne du corps ; elles n’ont jamais d’ailes, et même parfois sont privées d’yeux. Chez certaines espèces, il existe plusieurs catégories de neutres parfaitement distinctes par les formes aussi bien que par les fonctions qui leur sont dévolues. Chez les écitons, on trouve des ouvriers proprement dits et des soldats ; chez les Mijrmecocystus du Mexique, les neutres d’une certaine caste ne quittent jamais la fourmilière, et leur abdomen, extrêmement développé, sécrète une sorte de miel qui remplace pour cette espèce celui que les pucerons fournissent à d’autres (1). Voilà donc dans le même nid, engendrées par le procédé ordinaire, quatre formes animales sœurs, mais différentes, et dont deux sont incapables de se reproduire. Certes le fait est étrange, et l’explication n’en est pas aisée.

Pour en rendre compte, Darwin recourt comme à l’ordinaire à l’hérédité et à la sélection. Mais le propre de l’héré-

(t) Darwin. On sait que la plupart des espèces de fourmis élèvent en captivité des troupeaux de pucerons pour se nourrir du suc sucré sécrété par eux : aussi a-t-on pu dire avec raison quq ces petits insectes étaient les vaches des fourmis.

dité est de transmettre et d’accumuler dans les produits les caractères, les facultés des parents. C’est là un principe que l’expérience justifie, et que Darwin invoque aussi bien que Lamarck pour expliquer les transformations de toute nature. La sélection elle-même repose tout entière sur celte donnée fondamentale. Comment donc est-il possible que des individus féconds arrivent à procréer en immense majorité des individus inféconds , c’est-à-dire privés de la faculté la plus universellement attribuée aux êtres vivants et qu’ont nécessairement possédée tous leurs ancêtres?

Il faut bien introduire ici une nouvelle hypothèse, et Darwin répond à cette difficulté en invoquant X utilité des neutres. Les premières colonies où ils ont apparu ayant mieux prospéré que les autres, les mères qui les avaient produites auront transmis à leurs descendantes la faculté de donner naissance à des êtres semblables ; cette faculté, accrue par la sélection, a amené l’état de choses actuel. Puis il aura été utile à certaines colonies d’appliquer d’une manière plus complète encore « le principe de la division » du travail social, dont l’homme civilisé a reconnu les im- » menses avantages » . Alors la sélection aura choisi parmi les neutres les petites variations accidentelles, et les aura de plus en plus caractérisées, et « ainsi s’expliquerait aisé- » ment ce fait merveilleux, que dans un même nid il puisse » exister deux castes d’ouvrières stériles très-différentes » l’une de l’autre, ainsi que de leurs communs parents. >

\ On objecterait vainement à Darwin que la lutte pour l’existence et la sélection qu’elle entraîne sont des faits essentiellement individuels, d’après la manière même dont il les a présentés dans ses premiers chapitres ; — que, s’ils peuvent agir par voie d’hérédité continue sur les descendants d’un ancêtre primitif, il est impossible d’en comprendre l’application à des familles de neutres que rien ne relie entre elles; — que la fécondité ininterrompue des pères et des mères tend sans cesse, en vertu de la loi d’hérédité, à effacer la neutralité des enfants ; — qu’il y a par conséquent là quelque chose d’inexpliqué et d’inexplicable par les principes fondamentaux de sa théorie. Darwin a répondu d’avance que dans un cas pareil la sélection agit comme un horticulteur qui, ayant produit un légume exceptionnellement savoureux, « sème un plus grand nombre » de graines de la même race dans l’espérance d'obtenir » la même variété » (1).

On voit comment, chez Darwin aussi bien que chez ses devanciers, l’hypothèse entraîne l’hypothèse. Peut-il du moins, à l’aide de ces théories accessoires, de ces comparaisons, de ces métaphores, rendre compte de tous les faits? Non, il le reconnaît lui-même avec une grande bonne foi et à plusieurs reprises. Il est vrai qu’il ajoute : « J’ai la convic- » tion cependant que de pareilles objections ont peu de

(1) Darwin, chap. vu, section 10.

» poids, et que ces difficultés ne sont pas insolubles (1) . » Mais cette conviction est-elle une preuve ou même un argument?

Souvent aussi Darwin proclame hautement ce que le savoir actuel a d’incomplet. Mais, au lieu de trouver un motif de réserve dans ce défaut de notions précises et suffisamment étendues, il semble y puiser une hardiesse nouvelle. Les doctrines reposant sur l’instabilité des espèces ont été souvent combattues par les paléontologistes et les géologues. Pour répondre à leurs objections, Darwin consacre un chapitre entier à démontrer l’insuffisance des documents fournis par les sciences qui ont pour objet le passé de notre globe. « Pour ma part, dit-il en concluant, je regarde les archives » naturelles de la géologie comme des mémoires tenus avec > négligence pour servir à l’histoire du monde, et rédigés » dans un idiome altéré et presque perdu. De cette histoire, » nous ne possédons que le dernier volume, qui contient le » récit des événements passés dans deux ou trois contrées. » De ce volume lui-même, seulement ici et là un court cha- » pitre a été conservé, et de chaque page quelques lignes » restent seules lisibles. Les mots de la langue lentement » changeante dans laquelle cette obscure histoire est écrite, » devenant plus ou moins différents dans les chapitres suc-

(1) Chap. VI, section 3. Il s’agit ici de la difficulté que présente l’explication des modifications subies par le membre antérieur chez les chauves-

souris.

» cessifs, représentent les changements en apparence » soudains et brusques des formes de la vie ensevelies » dans nos strates superposées et pourtant intermittentes. » Lorsqu’on regarde de ce point de vue les objections » que nous venons d’examiner, ne semblent - elles pas » moins fortes, si même elles ne disparaissent pas com- » plétement (1) ? »

A mon tour, je demanderai si cette conclusion est bien légitime. Certes Darwin est dans le vrai quand il refuse à certains naturalistes le droit de dogmatiser en s’appuyant sur des études incomplètes, sur des observations rares et isolées. Est-il pour cela autorisé à présenter comme autant de preuves en sa faveur les lacunes mêmes de la science, à en appeler aux volumes, aux feuillets perdus du livre de la nature? Évidemment non.

Eh bien ! la moindre réflexion suffit pour reconnaître que cet appel à l’inconnu, si franchement énoncé dans le passage précédent, se retrouve au fond de toute argumentation analogue à celle que j’ai essayé de caractériser, chez de Maillet comme chez Lamarck, chez Geoffroy comme chez Darwin. Seul, en effet, l’inconnu peut ouvrir ce vaste champ des spéculations, où le possible se substitue au réel, où, malgré le savoir le plus étendu, malgré l’intelligence la plus ferme, on arrive presque fatalement à re-

(1) Conclusion du chapitre ix.

garder comme concluant en sa faveur précisément ce qu’on déclare ignorer.

J’ai dû insister quelque peu sur la nature des arguments employés depuis l’époque de Telliamed jusqu’à nos jours en faveur des doctrines que je discute. J’ai dû prendre mes exemples surtout chez Darwin, le représentant actuel le plus avancé de cet ensemble d’idées. En agissant ainsi, je n’ai fait que me défendre. On sait comment ont été traités de tout temps, comment on traite chaque jour les savants qui se refusent à adopter ces systèmes aventureux. Je ne parle pas seulement des disciples, toujours enclins à exagérer. Les maîtres eux-mêmes ont été parfois bien sévères pour qui ne suivait pas la bannière qu’ils avaient levée. De Maillet, Robinet, déclaraient s’adresser aux philosophes et non à d’autres. Geoffroy, Lamarck, en appelaient aux hommes exempts de préjugés scientifiques. Darwin, dont les écrits portent partout l’empreinte de la modération et du calme, déclare savoir d’avance que sa doctrine sera rejetée par le plus grand nombre des hommes de science, plus enclins à tenir compte des difficultés que des avantages d’une théorie. Il en appelle à « un petit nombre de » naturalistes doués d’une intelligence ouverte, et surtout » aux jeunes naturalistes qui s’élèvent et qui pourront re- » garder les deux côtés de la question avec impartialité. » Eh bien ! c’est aux juges mêmes invoqués par Geoffroy, par Lamarck, par Darwin, que je m’adresse. C’est aux esprits

exempts de préjugés, aux intelligences ouvertes et impartiales que je demande si, en matière de science, il est permis de regarder la conviction personnelle ou la possibilité comme des preuves et l’inconnu comme un argument. Certes, partout ailleurs que lorsqu’il s’agit de ces problèmes obscurs et des hypothèses qu’ils ont fait surgir, cette question serait superflue. Ce qu’on demanderait avant tout, ce seraient des faits, des observations, des résultats d’expériences. Hâtons-nous donc de revenir sur ce terrain, véritable domaine de la science sérieuse.

Cil APITKE II

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