OBSERVATIONS GÉNÉRALES. — STABILITÉ DES TYPES SPÉCIFIQUES
FAITS PALÉONTOLOGIQL ES.
Les théories que je combats ont toutes eu leur moment de succès. Geoffroy Saint-Hilaire, Lamarck, ont eu et ont encore leurs disciples. Ceux de Darwin sont bien plus nombreux ; et parmi eux on compte quelques-uns des naturalistes qui ont conquis par leurs travaux personnels la plus sérieuse, la plus légitime autorité. Toutefois ce n'est pas ordinairement sans réserves que ces hommes d’élite ont accordé leur adhésion au savant acclamé par la foule comme un révélateur. Dans ses Leçons sur V homme , Vogt se met parfois en opposition absolue avec la doctrine qu’il adopte néanmoins d’une manière générale. Huxley luimême, qui s’est fait en Angleterre le défenseur éminent et zélé du darwinisme, reconnaît que cette doctrine ne peut être reçue qu’à titre provisoire. Il la compare à la théorie qui attribue la lumière aux ondulations d’un éther mis en mouvement par les vibrations des corps lumineux. « Le
» physicien philosophe, dit-il, peut admettre cette théorie, » bien que l’existence de cet éther soit encore hypothé- » tique. Il en est de même de la théorie de Darwin, qui ne » pourra être acceptée définitivement qu’à la condition de » montrer que le croisement sélectif peut donner naissance » à une espèce physiologique (1) . »
Je reviendrai plus tard sur cette grave considération. Je veux montrer d’abord que, dans la comparaison qu’il vient d’établir, Huxley attribue au darwinisme une valeur trèsexagérée.
Sans doute, en dehors de ses manifestations lumineuses, calorifiques, etc., personne ne connaît l’éther; et en réalité nous ignorons ce qu’est cet agent. Mais lorsque la théorie des ondulations vint se substituer à celle de l’émission, elle rendit immédiatement compte, bien mieux que sa devancière, de tous les phénomènes alors connus; elle en fit découvrir de nouveaux ; elle supporta, elle supporte encore tous les jours la rude épreuve de l’analyse mathématique. Sans connaître l’éther en lui-même, le physicien est dope autorisé à dire : Tout est comme si cet éther existait.
Or, c’est précisément cette preuve expérimentale qui manque à la doctrine de Darwin comme à celle de Lamarck, comme à toutes celles qui ont admis ou qui admettront une de leurs hypothèses les plus fondamentales, celle des
(1) De la place de l'homme dans la nature , chap. n
FAITS PALÈONTOLÜGIQUFS.
transformations s’accomplissant avec une lenteur presque infinie. L’auteur français ne précise rien, il est vrai, quant au temps nécessaire pour obtenir une espèce nouvelle ; il se borne à répéter bien des fois qu’il s’agit de durées telles, que nos âges historiques s’elfacent devant elles. Le savant anglais, plus explicite, demande au moins mille générations, tout en déclarant que le chiffre de dix mille lui paraîtrait préférable (1). Qu’on juge des milliers de siècles qu’a dû exiger dans cette hypothèse le passage d’un type à l’autre, la réalisation d’un animal, d’un végétal supérieur dont le premier ancêtre était quelque chose de moindre et de plus simple que la plupart de nos infusoires, que les spores de nos conferves !
Quelque considérables que soient ces nombres, si loin qu’ils rejettent les origines de la vie organique, ils ne m’effrayent certainement pas. De plus en plus la science moderne peut affirmer que le monde est beaucoup plus vieux que ne le croyaient nos pères. Mais il faut bien reconnaître que dans l’immense majorité des cas ils nous rejettent fort au delà des temps accessibles à l’expérience, à l’observation directe. Par conséquent, pour une foule de questions, ils nous conduisent sur un terrain absolument différent de celui qu’exploitent avec tant de succès le physicien et le chimiste. En fait, Lamarck, Darwin et tous ceux qui mar-
(1) Origine des espèces , chap. iv, section 10.
client après eux se sont placés dans des conditions telles que leurs théories se trouvent à peu près absolument en dehors de tout contrôle. A quel titre serait-il permis de les assimiler aux doctrines qui chaque jour, sous nos yeux, en appellent à ce critérium, et permettent non-seulement d’interpréter, mais encore de prévoir des phénomènes ?
Ajoutons que, dans les cas fort rares où l’expérience peut être interrogée, elle ne paraît pas répondre en faveur des doctrines que j’examine. Les chiffres mêmes invoqués par Darwin permettent une objection que résout, il est vrai, la théorie de Lamarck, mais que me semble laisser subsister dans toute sa force la doctrine du savant anglais, quoiqu’il croie l’avoir réfutée. Depuis longtemps, et surtout depuis qu’elle est facilement accessible aux Européens, l’Égypte nous a ouvert ses hypogées ; la science y a puisé largement. En comparant les espèces animales et végétales qu’on y a recueillies à celles qui vivent de nos jours, on n’a jamais trouvé aucune différence. Sur ce point, toutes les études faites par les botanistes aussi bien que par les zoologistes ont confirmé les conclusions de la commission chargée d’examiner les collections rapportées d’Égvpte par Geoffroy Saint -Hilaire (1). Voilà donc cinq ou six mille ans que
(1) Annales du Muséum, t. I. Ce rapport, fait par Lacépède, 11e parle que des animaux. Pour les végétaux, on peut consulter entre autres le mémoire de Kunth dans les Annales des sciences naturelles (lre série, t. VIII), et une lettre de Robert Brown dans le même recueil (t. IX).
FAITS PALÉONTOLOGIQUES
ces espèces n’ont pas varié, en supposant que les échantillons les plus anciens ne remontent qu’à la quatrième dynastie (1). Or, soit chez les plantes, soit chez les animaux, on a pu souvent étudier ici les parties les plus délicates du squelette, et constater qu’elles n’ont pas changé. Quant au squelette, Darwin lui-même reconnaît qu’il est resté le même depuis la fin de la période glaciaire, et l’on pourrait remonter encore plus loin pour certaines espèces. Nous arrivons ainsi aux âges géologiques, à ces périodes dont l’auteur anglais évalue la durée par millions d’années, et pourtant les espèces qui les ont traversées pour arriver jusqu’à nous ont conservé les caractères qu’ elles montraient au début.
Comment accorder cette constance des formes animales ou végétales avec les théories qui admettent la mutabilité des espèces ?
La réponse de Lamarck est simple et logique. Pour lui, toute modification de l’organisme suppose un besoin nouveau qui s’est fait sentir et a produit de nouvelles habitudes. Ce besoin lui -même est causé d’ordinaire par un changement dans les conditions d’existence. Que celles-ci restent les mêmes, et l’espèce n’a aucune raison pour se modifier. Voilà, dit Lamarck, pourquoi les animaux, les végétaux de l’ancienne Égypte ressemblent à ceux de nos jours. Voilà,
(1) Aperçu de Vhisloire ancienne d'Égypte , par A. Mariette-bey.
QUATREFAGES
dirajHl aqjourd’ftqi, pourquoi nos espèces n’ont pas varié depuis l’époque glaciaire ; pourquoi les espèces boréales, qgj peqdaqt cette époque étaieqf descendues jusque chez nqqs, ont coqservé tous leurs caractères, grâce à la retraite qu’elles ont su trouver près du pôle quand la température générale de l’Europe s’est adoucie. Dans le système de la Philosophie zoologique , cette explication est suffisante, car cette théorie comporte une constance temporaire indéfinie aussi bien que des variations incessantes.
Il en est tout autrement de la doctrine de Darwin. Ici la variation dépend de la sélection , commandée elle-même par la lutte pour l'existence. Or, celle-ci ne s’est pas plus arrêtée sur les bords du Nil que partout ailleurs ; elle a régné pendant et après l’époque glaciaire tout autant que de nos jours. La sélection n’a pas pu s’arrêter davantage. Si elle n’a rien produit, c’est qu’elle n’a exercé aucune action pendant les périodes dont il s’agit.
Telle est la conclusion inévitable à laquelle conduisent les principes fondamentaux de toute la théorie, et qu’ont vainement cherché à combattre quelques disciples enthousiastes de Darwin. Ils oubliaient que leur maître lui-même, avec cette loyauté qu’on ne saurait trop signaler, l’accepte comme ressortant des faits. Mais il est par cela même conduit à formuler des idées fort différentes, ce me semble, de celles qu’il exprime dans d’autres passages. « La théorie d de l’élection naturelle, dit Darwin, ne suppose pas un déve-
FA4TS PALEQN-fÛLpGIQUpS.
» loppemeqf nécessaire; el)e implique seulement que 4es » variations accidentellement produites daps une espèce quel- » ponque se conservent sous de favorables conditions (1). » Ainsi cette sélection, forcément incessante et universelle, car |a bataille de la vie ne s’arrête jamais ni nulle paiq; ces victoires des plus forts, des mieux doués, conservant, accroissant, accumulant de génération en génération les caractères de supériorité, n’ont à peu près constamment d’autre effet que de conserver ce qui est I L’action modificatrice est subordonnée à un accident ! Et cet accident ne s’est pas produit une seule fois, que l’on sache, chez une seule des centaines d’espèces animales ou végétales recueillies sur les points les plus divers et qui ont traversé des milliers d’années, peut-être des millions de siècles! Voilà ce que reconnaît ici Darwin; et il n’y voit pas même matière à difficulté. Que penserait-on , se borne-t-il à répondre avec M. Fawcett, d’un homme qui nierait le soulèvement du Mont-Blanc parce que la chaîne des Alpes n’a pas grandi depuis trente siècles? La sélection, ajoute-t-il, n’agit egalement que d’une manière intermittente, par accident, tantôt sur une espèce, tantôt sur une autre, toujours très-rarement ; rien de semblable ne s’est passé depuis les temps dont il s’agit, et voilà pourquoi la nature vivante ne fournit aucun fait en faveur de la théorie.
(1) Origine clés espèces, ohap. [jv, section 15.
Il serait bien facile de discuter cette comparaison et l’application qu en fait l’auteur non-seulement aux productions de 1 immuable Égypte, mais encore aux nombreuses espèces qui ont subi les changements de climats, les migrations admises par lui. Acceptons toutefois cette explication, restreignons autant qu’on le voudra la sphère d’influence de la sélection, qui semblait d’abord devoir être universelle et incessante. Faisons remarquer seulement qu’en présence de ces résultats, il est bien difficile de comprendre quelle raison peut conduire à regarder les variétés, les races actuelles, comme autant d’espèces en voie de formation.
Remontons maintenant au delà de la période glaciaire, abordons les époques franchement géologiques. Ici s’ouvre devant nous l’immensité des temps écoulés. Je l’accepte avec toute l’extension que commandent les théories reposant sur une transformation lente, et que lui attribue Darwin. C’est donc par millions de siècles que nous allons compter. Trouverons-nous plus aisément ce fait décisif, mais nécessaire pour justifier la théorie, savoir : deux espèces bien distinctes reliées l’une à l’autre par ces mille ou ces dix mille intermédiaires dont il a été déjà question? Non, répond Darwin lui-même, « la découverte à l’état » fossile d’une pareille série bien graduée de spécimens » est de la dernière improbabilité » (1).
(1) Origine des espèces , ehap. ix, section 8.
FAITS PALKONTOFOGIQUES.
Certes on doit lui savoir gré de cet aveu, que n’eût pas fait un homme d’une bonne foi moins parfaite, ou seulement emporté par l’esprit de système. Darwin n’a pu ignorer les résultats fournis à son compatriote M. Davidson par l’étude des brachiopodes fossiles des îles Britanniques. Grâce à d’immenses matériaux recueillis avec une persévérance rare, aux rapprochements qu’il a pu faire, cet habile et sagace observateur a réduit à cent les deux cent soixante espèces acceptées jusque-là; il a ramené à une seule quinze espèces isolées par ses prédécesseurs (1). On comprendrait sans peine que Darwin eût invoqué cet exemple et quelques autres de même nature comme témoignant au moins de la probabilité de ces transmutations si difficiles à montrer. S’il n’en a rien fait, c’est que pour lui, comme pour l’auteur du beau travail que je viens de rappeler, il n’y a là que la répétition d’un fait qui se produit souvent dans toutes les grandes collections, et dont notre Muséum a été bien des fois témoin. Les races, les variétés tranchées d’une espèce très-variable sont prises pour des espèces tant qu’on ne connaît qu elles ; elles sont ramenées à leur type spécifique aussitôt qu’on a pu recueillir les intermédiaires qui les unissent. C’est ce que Davidson a fait pour les brachiopodes fossiles, comme Valenciennes l’a fait pour bien des mollusques vivants, grâce'.
(1) Lyell, Ancienneté (le l’homme prouvée par la géologie , chap. xxn.
à la multiplicité des échantillons dont il disposait. Dans la théorie de Darwin, il s’agit de tout autre chose, et les développements thèmes qu’il a donnés à sa pensée prouvent quil ne s’ÿ est pas trompé.
Incontestablement les êtres organisés considérés en bloc présentent un progrès organique croissant graduellement des plus simples aux plus compliqués. Par conséquent, lorsque l’on considère deux termes de cet ensemble quelque peu éloignés , on constate qu’ils sont reliés l’un à l’autre par des termes intermédiaires. Ce fait avait été reconnu depuis bien longtemps et exprimé d’une rhanière heureuse par l’aphorisme de Leibnitz : « La nature ne fait pas de saut. » Mais dès qu’on entre quelque peu dans les détails, il faut bien reconnaître que cette appréciation générale doit être modifiée. L’échelle des êtres telle que font admise Bonnet, Blainville, etc., n’est qu’une conception théorique fort souvent en désaccord avec la réalité. C’est ce que Lamarck
a bien compris, et nous avons vu qu’il explique par des modifications accidentelles les irrégularités, les hiatus que l’observation révèle à tout naturaliste. Ces irrégularités n’en restent pas moins comme autant d’objections sérieuses à la manière dont il comprend la filiation directe des types.
Par sa conception des ancêtres communs à caractères encore indéterminés, Darwin échappe à cette difficulté ; mais il en fait naître de nouvelles. Plus encore que Lamarck, il devrait montrer les chaînons qui rattachent à un
FAITS PAtfcdNTtitdGiQUES.
seul et meule type un certain nombre de types aujourd’hui distincts; il devrait pouvoir signaler chez des groupes existant dans la nature des faits comparables à ceux qu’il met si bien en évidence quand il s’agit des races de pigeons. Or, il déclare à diverses reprises ne pouvoir le faire. Il avoue franchement qu’il y a là une objection des plus graves ; « mais, dit-il, l’insuffisance extrême » des documents géologiques suffit, je crois, à la ré- » soudre » (1).
Constatons une fois de plus cet appel à X inconnu.
Remarquons ensuite avec M. d’Archiac qu’il existe aujourd’hui bon nombre de terrains bien circonscrits, bien étudiés, dont nous connaissons sans doute à peu près tous les fossiles. Ajoutons avec M. Pictect qu’on découvre trèsfréquemment de nouveaux et riches gisements. Si la doctrine de Darwin est fondée, n’est-il pas surprenant que l’immense majorité des objets journellement récoltés par une foule de collecteurs ardents appartienne toujours aux espèces figurant déjà dans nos collections (2) ? Comment se fait-il que les études monographiques les plus approfondies faites sur des animaux aussi sédentaires que les oursins viennent encore multiplier les exemples de ces apparitions brusques d’un type nouveau, incompatibles
(1) Origine des espèces , chap. ix, section 1.
(2) Pictet, Sur l'origine des espèces ( Bibliothèque de Genève, 1860).
avec toute théorie fondée sur la transformation lente (1)?
La manière dont Darwin présente ce qui a dû se passer entre les espèces souches et leurs dérivés est bien loin de suffire pour expliquer le contraste frappant que présentent ici sa théorie et les faits. Quelque acharnée qu’ait pu être la lutte entre les variétés mères et leurs filles, quelque supériorité qu’on accorde aux descendants sur les ascendants, toujours est-il qu il a dû se produire d’innombrables intermédiaires entre le moment où une espèce a commencé à varier et celui où les espèces dérivées de cette souche se sont constituées. C’est une des conséquences forcées de la sélection telle que la comprend Darwin, et il l’énonce luimême à diverses reprises. « Plus le procédé d’extermina- » tion a dû agir sur une grande échelle, plus aussi le » nombre des variétés intermédiaires qui ont existé autre- » fois sur la terre doit être énorme. Pourquoi alors chaque 7> formation géologique et même chaque couche stratifiée » n’est-elle pas remplie de ces formes de transition? Com- » ment se fait-il encore que, dans les faunes fossiles aussi » bien que dans la faune actuelle, les espèces soient en » général si tranchées et si distinctes (2)? »
(1) Voyez les résultats généraux que l’étude des échinides fossiles a donnés à M. Cotteau. ( Rapport sur la paléontologie de la France, par M. d’Archiac.)
(2) Chap. ix, section 1. Vogt répond à cette objection en attribuant au milieu une action directe et rapide produisant les transformations en un petit nombre de générations. Il arguë de ce qui s’est passé en Amérique lorsqu’on
FAITS PALÉONTOLOG1QULS.
A ces questions qu’il pose lui-même, à bien d’autres de même nature, Darwin répond comme nous avons vu tant de fois, par l' inconnu. Dans sa pensée, les terrains superposés et en apparence de formation continue n’ont été déposés qu’à des époques séparées par d’innombrables siècles; tout ce qui s’est passé dans l’intervalle nous échappe : là est pour lui l’explication de la difficulté.
Mais, en vérité, n’est-il pas malheureux pour ses idées que tant de faits témoignant contre elles aient été conservés dans ce qui nous reste du grand livre, et que toujours ceux qui auraient plaidé en leur faveur aient été inscrits dans les volumes égarés, sur les feuillets perdus ?
Ce n’est pas que Darwin et ses disciples, tout aussi bien que ses prédécesseurs, n’invoquent jamais défaits précis et parfaitement vrais ; mais les conséquences qu’ils en tirent sont-elles justifiées ? Je ne le pense pas. Par exemple, toute découverte d’un être vivant ou fossile qui vient se placer entre deux autres est regardée par eux comme un argument à l’appui de leur doctrine. Nous avons vu Lamarck parler dans ce sens de la découverte, alors récente, de l’ornitho-
a transporté nos animaux domestiques dans ce continent. Mais, d’une part, cette argumentation repose sur un rapprochement entre la race et l’espèce que je combattrai plus loin ; d’autre part, en attribuant une influence aussi grande au milieu, Vogt s’éloigne entièrement des doctrines dont il s’agit en ce moment : il abandonne Darwin pour Buflfon et Geoffroy Saint-Hilaire. (Leçons sur l’homme , 16e leçon.)
rhynque. Vogt(l) et M. Daily (2) tiennent le mêmé langage à propos des genres lepidosiren et protoptère, qui relient les reptiles amphibies aux poissons. Tous ont cité en outre avec Darwin les recherches du regrettable Falconer et d’Owen sur les mammifères fossiles. M. Gau dry ajoute à ces faits déjà nombreux ceux qu’il a recueillis lui-même à Pikermi; et, tout en s’écartant à certains égards des idées fondamentales de Darwin, il conclut de la même manière et par des raisons semblables. Huxley invoquait plus récemment Y Archœopteryx de Meyer et le Compsognathus cl’André Wagner, qui viennent se placer entre les reptiles et les oiseaux (3).
Je suis bien loin de mettre en doute les observations des hommes éminents que je viens de citer. Je reconnais sans aucune peine que ces travaux ont rempli bien des lacunes dans la classe des mammifères comme dans le tableau général du règne. Néanmoins ce résultat et les résultats analogues témoignent-ils, comme on l’affirme si haut, en faveur des idées, soit de Lamarck, soit de Darwin? Non, car ils peuvent être revendiqués comme démonstra-
(1) Leçons sur l’homme.
(2) De la place de l’homme dans la nature , par T. Huxley, Introduction.
(3) On lhe Animais whichare most nearly iniermediate helween Birds and Bcptiles. ( Royal Institution of Great Brilain , weekly evening meeting, February 7, 1869.)
FAITS PALÉONÏOLOGIQLES.
tifs par quiconque fait intervenir la loi de continuité , de quelque façon qu’elle soit comprise.
Certes, combler la distance qui sépare la plante de l’animal a dû sembler à nos pères tout autrement difficile que de trouver des intermédiaires entre le mastodonte et l’éléphant. Or, Leibnitz, dont les doctrines différaient fort, on le sait, de celles que j’examine, avait osé prédire qu’on trouverait un jour un être tenant à la fois des deux règnes. La découverte de l’hydre d’eau douce sembla lui donner raison. Bonnet y vit une preuve irrécusable de la justesse de ses propres idées, aujourd’hui pourtant si universellement, si justement abandonnées (1). Si le naturaliste génevois était encore vivant, il ne manquerait pas de tirer la même conséquence des faits dont il s’agit. Ainsi ferait aussi Blainville, qui, le premier peut-être, a eu l’idée de placer dans un tableau unique les animaux vivants et les animaux fossiles, pour combler les vides les plus frappants de nos cadres zoologiques, et qui employait cet argument pour démontrer la série animale et une création unique. Blainville, Bonnet, Robinet lui-même, seraient logiques en agissant ainsi ; car, tout autant que les doctrines de Lamarck et de Darwin, les leurs admettent ou entraînent à des degrés divers la loi de continuité, bien qu’étant en opposition absolue avec celles que j’examine en ce moment.
(1) Considérations sur les êtres organisés.
C’est de cette continuité même que Lamarck et Darwin cherchent à rendre compte. Tous deux ne voient en elle que le résultat de la filiation, de la transmutation lente des espèces. Voilà donc deux phénomènes nettement définis invoqués à titre de causes. Il est clair qu'il faut en démon trer l’existence avant d’en indiquer le mode d’action. Or, peut-on considérer comme démontrant cette existence les faits qui inspiraient à Leibnitz son célèbre aphorisme, ou des faits analogues qui ne sont au fond que la répétition des premiers, et qu’on présentait tout à l’heure comme étant la conséquence de ces mêmes phénomènes qu’il s’agit de mettre en évidence ? En vertu des théories les plus différentes et à la seule condition d’admettre la loi de continuité, on a pu prévoir, on peut prévoir encore la découverte de nombreux types intermédiaires. En dehors de toute théorie et au nom de l’analogie seule, on peut prédire que la science ne s’arrêtera pas où elle esi de nos jours. A la surface des terres quelle n’a pas encore explorées, dans les couches fossilifères qu’elle n’a pas encore remuées, elle trouvera certainement bien des termes à intercaler dans nos séries organiques; elle n’aura pas pour cela dévoilé la cause qui leur donna naissance et régla leurs rapports. Constater la fréquence d’un fait qu’on avait cru rare ou exceptionnel, ce n’est pas l’expliquer.
En définitive, lorsqu’on découvre un nouvel être vivant ou fossile et qu’on veut le classer d’après les rapports na-
FAITS paléônîoî.ogioues.
turels indiqués par ses caractères propres, il faut bien le placer parmi les êtres déjà connus. Par cela seul, on comble une lacune et l’on resserre le réseau. Pour qui n’envisage qu’un petit nombre de rapports et dispose les êtres en une seule série, comme Blainville, ce nouveau venu se trouvera inévitablement entre deux autres qui seront ainsi plus intimement reliés; pour qui tient compte des dix et vingt rayons dont parle Cuvier (1), il pourra arriver que ce fossile serve de lien entre des séries multiples, parallèles comme celles d’Isidore Geoffroy, ou ramifiées comme celles de Lamarck, de Darwin, de M. Gaudry. Quelle que soit la cause à laquelle on rapporte l’existence des êtres organisés dans le passé et dans le présent, ces résultats seront identiquement les mêmes. Ils ne pourraient être en désaccord qu’avec une doctrine admettant que les êtres à découvrir ne sont en rien comparables aux êtres connus. Ils concordent avec toutes les autres, et par conséquent ils ne peuvent être regardés comme témoignant en faveur d’aucune d’elles en particulier.
M. Gaudry en a jugé autrement. Partisan déclaré des doctrines darwiniennes , il a cherché , en groupant les résultats les plus sûrs obtenus par ses devanciers , en leur joignant ses nombreuses observations personnelles, à dresser les généalogies d’un certain nombre d’espèces
(1) Histoire naturelle des Poissons , par G. Cuvier et A. Valenciennes.
vivantes (1). Prenant, par exemple, comme distinctes cinq espèces de rhinocéros d'Asie et d’Afrique, il remonte à travers les périodes passées presque jusqu’aux plus anciens terrains tertiaires, et trouve dans le paloplothérium de Goucy (2) l’ancêtre commun de quatre genres entièrement éteints et de tous les rhinocéros vivants ou fossiles. 11
ramène de même les chevaux proprement dits et les ânes à Thipparion de San Isidro ( 6 ).
Ges conclusions soulèvent tout d’abord une difficulté. L’intervalle qui sépare les divers mammifères portés sur ces tableaux est loin d’être toujours le même ; M. Gaudry est le premier à nous en prévenir. Avec la bonne foi du vrai savant, et à l’exemple de son maître, il signale lui-même les lacunes parfois très-significatives que présentent ces généalogies, et, en parlant des hipparions, il déclare les avoir joints au genre cheval, « malgré des diffé- » rences assez notables » . Il est évident qu’on ne franchit ces différences et qu’on ne relie ces deux genres qu’à l’aide d’une hypothèse jusqu’à présent non justifiée. Supposons toutefois que les rapports indiqués fussent tous égaux en valeur à ceux que fauteur regarde comme les plus étroits, y aurait-il dans ce fait quelque chose qui autorisât à con-
(1) Considérations générales sur les animaux fossiles de Pikermi .
(2) Paloplothérium codiciense , dans le calcaire grossier de l’éocène moyen.
(3) Hipparion prostylum.
FAITS PALÉ0NT0L0GIQUES
dure qu’ils ont la filiation pour cause? Je ne puis le penser, et ici j’en appelle au monde actuel.
Quiconque prendra au hasard dans une famille naturelle quatre ou cinq genres voisins, et disposera ces genres et leurs espèces comme l’a fait M. Gaudry pour ses fossiles, pourra certainement dresser des tableaux fort semblables aux siens ; mais, à quelque point de vue qu’on se place et quelle que soit la théorie, personne n’en conclura que ces genres descendent de l’espèce à laquelle ses caractères auront assigné le dernier rang. Or, en pareille matière, on ne peut juger de deux façons différentes, selon qu’il s’agit de ce qui est ou de ce qui a été. Je ne peux donc accorder aux tableaux de M. Gaudry la signification qu'il leur attribue.
Ces tableaux ont pour la science un intérêt réel en ce qu’ils permettent de saisir d’un coup d’œil les rapports multiples que présentent certains mammifères des anciens mondes entre eux et avec leurs représentants actuels ; ils n’apprennent rien quant à la cause qui a déterminé ces rapports.
Il en est d’eux comme de celui qu’avait tracé Lamarck sous l’empire d’idées différentes, et qui devait représenter, dans la pensée de l'auteur, la filiation des classes animales. Considéré comme expression des rapports naturels, il a été confirmé sur bien des points, là même où il est en désaccord avec la dernière pensée
de Cuvier (1); qui donc l’accepterait aujourd’hui comme arbre généalogique du règne animal ?
Il ne faut pas croire d’ailleurs que les rapprochements opérés par les découvertes même les plus récentes soient aussi étroits qu’on pourrait parfois le supposer d’après le langage de quelques partisans de Darwin. Le cochon et le chameau, le cheval et le tapir sont bien loin d’être réunis par la multitude de formes de transition qu’exigerait la vérification de la théorie. Pour ramener h leur juste valeur certaines exagérations, il suffit de jeter un coup d’œil sur les tableaux mêmes que je viens de citer, de parcourir les commentaires de l’auteur, qui certes n’a pas cherché à diminuer ce que les faits pouvaient avoir de favorable pour des opinions qu’il partage. L’interprétation la plus large de ces résultats ne saurait y montrer rien qui diffère de ce qui nous entoure. La nature vivante fourmille de genres aussi voisins et souvent bien plus rapprochés que ne le sont ceux qui figurent dans ces tableaux ; nos espèces sont tout aussi voisines et souvent bien davantage, à coup sûr. Qui ne distingue à première vue un âne d’un cheval, un zèbre de tous les deux et d’une hémione? Or M. Gaudry lui-même déclare que toutes ces espèces se ressemblent tellement par le squelette, qu’on ne saurait les déterminer d’après les ca-
(1) En particulier pour les cirripèdes, que Cuvier plaçait parmi les mol lusques, et que Lamarck rattachait avec raison à la série des annelés,
FAITS PALÉONTOLOGIQUES
ractères ostéologiques seuls. Si elles venaient à être ensevelies ensemble, les paléontologistes futurs n’en feraient qu’une.
C’est la répétition dans le genre cheval de ce que le Dr Lund avait constaté au Brésil pour le genre rat, Avant de s’être procuré les espèces vivantes, il en avait ramassé les débris rejetés par une espèce de chouette (S tri. x pcrlata)\ il avait comparé les os ainsi obtenus, et n’avait pu distinguer par ce moyen que deux ou tout au plus trois espèces. Ses recherches ultérieures lui apprirent qu’il en existe huit (1) .
L’étude isolée du squelette tend donc à rapprocher, parfois jusqu’à la confusion, des espèces d’ailleurs très-distinctes. Par conséquent, lorsqu’elle nous montre des «dilïé- » rences assez notables » entre le type des hipparions et celui des chevaux, il est permis d’en conclure que la distance réelle a dû être sensiblement plus grande qu’on ne peut en juger par l’examen des fossiles. En réalité, il existe entre ces deux genres un de ces hiatus incompatibles avec la doctrine de Darwin aussi bien qu’avec celle de Lamarck. Pour le combler, il faut encore en appeler à l’inconnu. Peut-être cet inconnu répondra-t-il demain en faisant découvrir un nouveau terme intermédiaire. Mais, guidé par l’analogie et par l’ensemble des faits connus
(1) View of the Fauna anterior to the lasl Geological Révolution. (Magazine of Natural Hislory, 1841.)
QUATREFAGES. • 13
l9/l DISCUSSION DES DOCTRINES TRANSFORMISTES.
jusqu’à ce jour, on peut prédire que jamais l’hipparion ne sera réuni au cheval par un nombre de formes suffisant pour fournir aux doctrines de la filiation lente rien qui ressemble à une preuve quelque peu démonstrative.
Toutes les réflexions précédentes s’appliquent à plus forte raison aux intermédiaires placés entre deux types plus éloignés que ne le sont entre eux les genres et les familles. Malgré la juste autorité du nom de Huxley, je ne puis, par exemple, souscrire aux conclusions d’un de ses derniers écrits (1). L’ Archœopter y x de Meyer, le Compsognathus d’André Wagner, présentaient certainement des formes fort singulières, à en juger parleurs squelettes. A tout prendre, ils ne faisaientpour tant que relier les reptiles aux oiseaux, à peu près comme l’ornithorhynque les rattache aux mammifères et le lepidosiren aux poissons. Or, d’une part ces types de transition sont encore fort loin de n’importe quelle espèce appartenant franchement à l’une de ces trois classes ; de l’autre le fait de leur existence peut être invoqué, comme nous l’avons vu plus haut, par des doctrines fort différentes. Leibnitz, aussi bien que Lamarck, n’eût pas manqué d’y trouver autant de preuves en sa faveur ; Robinet s’en serait emparé comme d’une démonstration ; il suffit de lire avec quelque soin les écrits de Geoffroy Saint -Hilaire pour reconnaître qu’il les eût accueillis avec joie comme diminuant le
(1) On thc Animais which are mosl nearly intermediale belween Hirds and Reptiles.
FAITS PALÉONTOLOGIQUES
bond qu’aurait dû faire la nature en sautant brusquement d’un type bien défini à l’autre. Pour s’autoriser de ces faits, pour y trouver des arguments, il n’est pas nécessaire d’admettre d’une manière absolue la loi de continuité, telle
qu’elle ressort rigoureusement des idées de Lamarck et de Darwin; il suffit de l’accepter d’une manière générale, et d’être, n’importe à quel titre et à quel degré que ce soit, évolutionniste comme Huxley et M. Gaudry (1), dérivatiste comme Owen, ou transformiste comme MM. Vogt et Daily. Mais on peut aussi croire à la création et à la série animale, telles que les entendait Blainville ; ou admettre la préexistence des germes, soit à la façon de Bonnet, soit à la manière de Robinet ; ou bien être épigéniste avec Geoffroy et les physiologistes modernes..,, etc.
Ainsi ces faits trouvent leur place dans les doctrines les plus diverses, parfois les plus opposées. Par cela même tout juge désintéressé reconnaîtra qu’ils ne peuvent venir en aide d’une manière spéciale à aucune d’elles (2).
(1) Cours annexe de paléontologie. Leçon d’ouverture. M. Gaudry emploie le mot d'évolution comme Huxley ; mais il me semble se rapprocher bien plutôt d’Owen par la manière dont il envisage les questions dont il s’agit ici.
(2) Je pourrais emprunter bien d’autres objections aux travaux, aux écrits des paléontologistes : je préfère renvoyer à leurs ouvrages, et surtout à celui dans lequel M. d’Archiac a résumé avec toute l’autorité de son nom les raisons qui l’empêchent d’adopter les idées darwiniennes. Je dois toutefois faire remarquer que, sur les questions qui touchent à la physiologie générale, je suis parfois en désaccord avec mon éminent et regretté confrère. ( Cours de paléontologie slraligraphique , t. I.)