CHAPITRE III
OBSERVATIONS GÉNÉRALES. — FAITS PHYSIOLOGIQUES. — PROTOTYPE ET PROTO-ORGANISMES.
J’ai dû suivre la doctrine de la transformation lente sur le terrain des espèces éteintes, dans ce champ de mort où elle va chercher quelques-uns des arguments quelle croit les plus sûrs. J’ai hâte de rentrer dans les domaines de la vie, bien plus instructifs à coup sûr.
La paléontologie ne nous révèle que des formes. Par suite elle ne permet de voir que le côté morphologique des problèmes complexes posés par l’existence et l’origine des espèces. En outre ces formes sont forcément incomplètes, car le polypier, la coquille, le squelette, ont perdu les parties molles qu’ils protégeaient ou qui les enveloppaient. Si des analogies plus ou moins exactes permettent parfois de concevoir approximativement ce qu’étaient les animaux perclus, toujours est-il qu’en réalité nous ne les connaissons pas. Par cela seul, et même à ne tenir compte que de la.
forme, bien clés éléments d’appréciation sont perdus pour nous. Le genre cheval, si instructif à tant de titres, nous en a fourni un exemple frappant.
Par-dessus tout, dans les animaux, dans les plantes, il y a -autre chose à considérer que la matière modelée par la vie. Il faut tenir compte de la vie elle-même, ou mieux de ses manifestations. A côté de la morphologie et de T anatomie vient se placer la physiologie ; et, s’il est un phénomène essentiellement physiologique, essentiellement vital, c’est celui delà reproduction, delà filiation des êtres. Gomment aborder les problèmes qui touchent de près ou de loin à ceux qui nous occupent, si l’on se place dans des conditions telles qu’on ne puisse utiliser ce qui, dans notre savoir, a le plus de rapport avec eux ? Pour quiconque entend rester sur le terrain de la science, les diverses théories transformistes sont avant tout des questions de physiologie générale. C’est principalement à ce point de vue que nous les envisagerons dans la suite de ce travail.
Constatons d’abord que, considérées ainsi, toutes les théories transformistes se partagent naturellement en deux groupes bien distincts.
Les unes veulent que la transformation s’opère brusquement, sans transition, et que la modification puisse être d’emblée assez considérable pour faire apparaître non-seulement une espèce nouvelle, mais même un type inconnu jusque-là. De Maillet regardant comme possible la méta-
FAITS PÜYStbLbCxIQtjfcS.
morphose d’un poisson en oiseau, Geoffroy Saint-Hilaire faisant naître directement celüi-ci d’uil reptile, représentent cet ordre d’idées, quelles que soient d’ailleurs les différences énormes qui les séparent.
Dans les théories qui admettent la transformatioii brusque , le temps n’intervient eil rien; l’hérédité n’agit qu’en transmettant les caractères subitement apparus. Dans cette hypothèse, par conséquent, un assez petit nombre de générations auraient suffi pour donner naissance à toutes les formes que nous connaissons, alors même qü’éllës descendraient toutes, soit, de quelques types initiaux, soit d’utl seul prototype premier. La doctrine de Geoffroy en particulier se prêterait parfaitement à cette dernière conclusion, énoncée par Darwin comme ressortant avec logique de ses propres idées.
Dans les théories du second groupe, dont nous nous occupons surtout, les choses se passent bien différemment. Les espèces engendrées ne se détachent des espèces parentes que par degrés à peine marqués. Pour s’élever ou s’abaisser, elles ont à gravir ou à descendre des pentes à peine sensibles ; d’innombrables générations doivent se succéder avant qu’un changement réellement appréciable ait été réalisé. Lamarck et Darwin sont les représentants les plus élevés de cet ordre d’idées ; du moins parmi les naturalistes qui ont cherché dans l’expérience et l’observation
les bases de leur théorie (1) . Il est même difficile de les séparer malgré les différences qui existent entre eux sur quelques points essentiels, malgré la supériorité de la conception du savant anglais. A chaque instant, en effet, l’étude de l’un réveille le souvenir de l’autre, et cela presque autant par les contrastes que par les analogies de la pensée et de l’expression.
Dans les théories qui partent de la transformation lente , le temps devient un élément nécessaire à l’accomplissement du phénomène, et se compte par centaines, par milliers de siècles. L’hérédité joue un rôle important ; elle ne se borne pas à transmettre les modifications acquises, elle les conserve toutes et les accumule, amenant ainsi peu à peu des différences que rien n’eût permis de prévoir et dont les origines sont d’ordinaire impossibles à retrouver.
Lamarck et Darwin, partant des êtres les plus élevés
(1) Sans cette réserve, il eût été injuste de ne pas placer à côté des deux savants que je nomme l’illustre chef des naturalistes philosophes de la nature, Oken, qui a exercé une si grande influence, surtout en Allemagne, et qui a compté parmi ses disciples quelques-uns des naturalistes les plus éminents de ce pays. Mais, comme je l’ai déjà dit, Oken, partisan enthousiaste de Schelling, cherchait dans les faits la confirmation de ses à priori, bien plus qu’il ne leur demandait une science positive. Aussi ses conceptions générales, aujourd’hui à peu près abandonnées, sont-elles presque autant du ressort de la métaphysique que du domaine des sciences naturelles. Voilà pourquoi j’ai cru ne pas devoir en parler, malgré l’intérêt que présenterait la comparaison de quelques-unes des idées admises par Oken avec celles auxquelles sont arrivés d’autres naturalistes,
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en organisation, signalent la dégradation progressive présentée par l’ensemble des règnes, et arrivent ainsi aux formes les plus simples. Tous deux voient dans ces dernières les représentants, au moins extrêmement voisins, des formes initiales d’où proviennent toutes les espèces supérieures. Mais ici l’accord cesse entre les deux savants.
Le naturaliste français cherche à rendre compte de l’existence de ces proto-organismes, de leur persistance dans le temps et dans l’espace. Il trouve une explication facile et logique de ces faits dans la génération spontanée, à laquelle il rattache l’apparition des premiers êtres vivants, et qu’il regarde comme s’accomplissant encore journellement sous l’empire des forces physico-chimiques. Celles-ci, pense-t-il, organisent constamment et de toutes pièces les premières ébauches animales et végétales; la différenciation des deux règnes est le résultat de leur action uniforme, mais s’exerçant sur des matériaux quelque peu différents. Dans cette hypothèse, la présence, partout reconnue, des infusoires les plus simples, des algues les plus rudimentaires, n’a plus rien d’étrange. Le monde inorganique fournit incessamment des matériaux qui, vivifiés par la chaleur, la lumière, l’électricité, se transforment en organismes élémentaires constituant pour chaque règne une sorte de fonds de réserve chaque jour renouvelé, et où la nature trouve toujours à puiser pour enfanter des formes nouvelles. Mais la nature n’est pas, pour Lamarck, une puissance indé-
pendante. Dans ses actes, elle est assujettie à des lois, « expression de la volonté suprême qui les a établies » (1). Par conséquent elle ne peut s’égarer, et voilà comment ses productions rentrent toutes dans ce cadre dont la paléontologie, malgré ses immenses progrès, n’a pas eu à multiplier les cases principales (2).
Darwin ne remonte pas aussi haut que Lamarck. Il ne cherche nullement à expliquer l’existence de son prototype, et nous avons vu comment il s’exprime au sujet de la génération spontanée. Cette réserve a été blâmée par quelques-uns des partisans aussi bien que par certains adversaires du savant anglais. On lui â reproché de laisser sa théorie incomplète, de ne pas tenir ce que promettait le titre de son livre en reculant devant la question d’origine première. Je ne puis m’associer à ces critiques, quel que soit le sentiment qui les ait dictées. Tout homme a bien le droit de fixer lui-même les limites où s’arrête son savoir.
(1) Histoire naturelle des animaux sans vertèbres, Introduction. Quelques pages plus haut, Lamarck s’exprime ainsi : « Parmi les différentes confusions d’idées auxquelles le sujet que j’ai ici en vue a donné lieu, j’en citerai deux comme principales... et celle qui fait penser à la plupart des hommes que la nature et son suprême auteur sont pareillement synonymes. » J’ai déjà cité d’autres passages analogues.
(2) VEozoon canadense lui-même, ce fossile singulier qui a rejeté l’apparition des êtres vivants si fort au delà des époques silurienne et cambrienne, a trouvé sa place toute préparée dans le groupe des foraminifères, à côté de genres depuis longtemps connus et décrits. {On the Structure , Affxnities and geological Position of Eosoon canadense, b y W. Carpenter.)
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D’ailleurs la déclaration de Darwin en ce qui concerne la génération spontanée est pleine de mesure et de sens. Il tient ici le langage du vrai savant. Sans doute la science h’a pas démontré l’impossibilité de la formation d’un être vivant sous la seule action des forces physico-chimiques; sails doüte rien n’autorise à affirmer que cette impossibilité ait existé de tout temps dans le passé, qu’elle doive exister à jamais dans l’avenir. Toutefois, en présence des recherches modernes, en présence des faits acquis très-récemmeüt encore, quiconque aura suivi attentivement les discussions soulevées par la question des générations spontanées, quiconque aura présent à l’esprit le détail des expériences invoquées des deux côtés, n’hésitera point à regarder ces générations sans père ni mère comme un phénomène étranger à notre monde actuel.
Or, la génération spontanée manquant, la théorie de Lamarck perd tout point de départ. Darwin, en se refusant à expliquer l’origine de la vie, en prenant l’être vivant comme un fait primordial, échappe de ce côté à toute difficulté.
En revanche, pour être accepté, ce fait hypothétique doit évidemment concorder avec les faits réels, ou tout au moins ne pas être en désaccord avec eux. Or ici la conception de Darwin soulève à son tour une objection des plus sérieuses. A.u fond, elle consiste à admettre qu’une cause inconnue quelconque a joué à la surface du globe le rôle d’une puis-
20/j DISCUSSION DES DOCTRINES TRANSFORMISTES.
sance créatrice, et cela une seule fois, pendant un temps limité et d’une seule manière.
Eh bien ! c’est là une supposition impossible à accepter pour quiconque se place exclusivement au point de vue scientifique. Aucun des groupes de phénomènes étudiés par n’importe quelle science ne nous présente un fait semblable ; aucune des causes de phénomènes ayant reçu un nom ne s’est comportée, ne se comporte ainsi. Pour si loin qu’on les ait poursuivies et en tant quelles se prêtent à 1* observation, on les a constamment trouvées à l’œuvre, accusant leur action énergique ou faible, intermittente ou continue, par des effets multipliés et divers. La cause qui a produit les êtres vivants a-t-elle procédé d’une tout autre manière? S’est-elle manifestée à l’origine des choses et a-t-elle ensuite disparu, ne laissant comme trace de son passage qu’une seule et unique empreinte ? N’a-t-elle agi un instant sur notre terre que pour engendrer un archétype et s’arrêter ensuite à tout jamais? Cette hypothèse absolument arbitraire a contre elle toutes les analogies tirées de l’histoire de toutes les branches du savoir humain. L’homme de science ne peut donc accepter le fait initial admis par Darwin.
Le savant anglais ne dit nulle part s’il suppose que son prototype ait été représenté par un ou plusieurs individus. Mlle Royer, suppléant sur ce point au silence du livre qu’elle a traduit, admet de la manière la plus large la mul-
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tiplicité des organismes primaires. Le fait d’un ancêtre unique lui paraîtrait un miracle. « Si cet ancêtre a existé, dit-elle, ce ne peut être que la planète elle-même » , qui, «à l’une des phases de son existence, aurait eu le pouvoir » d’élaborer la vie » . La surface de la terre, alors baignée par « les eaux, aurait produit en nombre immense des germes » sans aucun doute tous semblables (1). » M. Daily a fait remarquer avec raison que ce caprice subit de la « matrice universelle») constituerait un miracle non moins incompréhensible que celui qui répugne à MUe Royer (2). De cette hypothèse découlent d’ailleurs des conséquences fort graves, qu’accepte sans hésiter le traducteur de Darwin. <t La multiplicité infinie des germes, dit Mlle Royer, dut » nécessairement produire à l’origine la multiplicité infî- » nie des races, et de cette infinité de races ont. surgi de » nombreuses séries indépendantes les unes des autres, » ayant toutes leur point de départ dans les premières
» formes des êtres primitifs. »
11 me paraît difficile que le traducteur ait été ici l’interprète fidèle de la pensée du maître. Si l’on donne pour point de départ aux êtres organisés un seul parent qu’on
(1) Origine des espèces, cliap. xiv, section h, note. M1Ie Royer a développé ses idées dans un ouvrage publié récemment sous ce titre. Je regrette de ne pouvoir suivre l’auteur dans ses développements ; mais on comprendra que je ne puis aborder ici l’examen de toute la littérature transformiste. C’est le fond même de la doctrine que j’ai seul à apprécier.
(2) De la glace de l’homme dans la nature , Introduction.
peut supposer hermaphrodite ou une paire primitive unique, la loi de caractérisation permanente rend compte du plan général conservé dans l'empire organique depuis les plus anciens temps jusqu’à nos jours. Ce parent était vivant ; il a transmis à tous ses descendants la vie avec tout ce qu’elle entraîne de phénomènes généraux communs aux animaux comme aux plantes. Après une période d’indécision dont nous trouvons encore les traces, un premier partage a eu lieu parmi ses fils ; les deux règnes ont pris naissance, et à partir de ce moment tous les dérivés de la première algue ont été des végétaux, tous les petits-fils du premier infusoire ont été des animaux. La caractérisation successive des embranchements, classes, ordres, familles, a toujours eu les mêmes conséquences. Le premier zoophyte n’a eu que des zoophytes pour enfants et petits-enfânts ; le premier vertébré, fût-il inférieur en organisation à Y Amphioxus, n’a produit que des vertébrés, et parmi ceux-ci le premier mammifère a engendré tous les autres. « Ainsi a pris nais- )) sance et a grandi, selon Darwin, le grand arbre de la vie, p qui remplit l’écorce de la terre des débris de ses branches » mortes et rompues, qui en couvre la surface de ses ramifi- » cations toujours nouvelles et toujours brillantes (I). » De ce mode de développement résulteraient très-naturellement, comme je l’ai déjà dit, les rapports qui existent entre tous
(1) Conclusion du chap. iv.
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les êtres vivants, entre leurs groupes, quelque multiples qu’ils soient, quelque éloignement que le temps et l’espace aient interposé entre eux.
Si le développement du monde organique a eu lieu autrement et par séries indépendantes, comment se fait-il que les représentants de ces séries rentrent tous dans le cadre que les naturalistes ont pu tracer à l’aide de la nature vivante seule, et dont la paléontologie n’a fait que subdiviser les cases principales ? Comment ces formes, « ayant pne » généalogie à part qui les rattache en ligne directe à la cel- » Iule primordiale », trouvent -elles si naturellement leur place non-seulement dans les mêmes règnes, embranchements ou classes, mais bien souvent en outre c[ans les mêmes ordres, les mêmes familles? Mlle Royer attribue ce résultat à « l’unité de la loi organique de la surface d du globe ï. Elle ne dit pas quelle est cette loi.
Or, on ne peut invoquer ici ni la sélection résultapt de la lutte pour l’existence, ni la divergence des caractères dépendants de l’hérédité, car toutes deux ont pour conséquence forcée de multiplier et d’acceptuer les différences. Une « infinité de germes » obéissant à ces lois seules aurait nécessairement engendré une infinité d’êtres divergeant en tout sens. Pour que ces « lignées indépendantes » , isolées, et dont la loi de caractérisation permanente n’a pas réglé les rapports, eussent pu s’harmoniser à travers le temps et l’espace dans le tout que nous connaissons, il aurait fallu
de toute nécessité que leurs écarts eussent des bornes imposées par quelque chose de supérieur. Mlle Royer n’indique rien à cet égard ; mais on voit qu’après s’ètre singulièrement rapprochée de Lamarck par la conception d’une genèse primitive qui ressemble fort à un acte de génération spontanée, elle pourrait bien être près d’adopter encore quelque chose de fort analogue aux lois que l’auteur de la Philosophie zoologique regardait comme réglementant la nature.
Or, la théorie darwinienne a précisément pour but de substituer, à tout ce qui de près ou de loin ressemblerait aux lois régulatrices de Lamarck, l’enchaînement des faits naturels et la sélection qui en résulte. Les principes mêmes du savant anglais conduisent donc fatalement à regarder le prototype comme ayant eu au début, pour tout représentant, un seul ou tout au plus deux individus de sexe différent.
Sans doute, l’existence d’un pareil être n’a en soi rien de rigoureusement impossible. Mais il faut bien reconnaître que cette hypothèse est absolument gratuite, qu’elle est en opposition flagrante avec l’analogie scientifique, c’est-à-dire avec le seul guide qui puisse nous diriger dans l’appréciation de ces questions obscures. Elle ne peut donc être acceptée par quiconque entend rester sur le terrain de la science seule.
Or, cette hypothèse n’est pas seulement une extension, une conséquence logique, mais d’importance secondaire,
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qu’on puisse accepter ou rejeter sans toucher au reste de la théorie, comme Darwin semble l’admettre (1). Elle est en réalité le point de départ obligé de toute la doctrine, et la résume pour ainsi dire. Toutes les raisons invoquées en faveur de la sélection considérée comme cause de la dérivation lente et de la caractérisation des embranchements, des classes, même des genres et des espèces, s’appliquent rigoureusement à la différenciation des règnes. Toutes les objections qu’on adresserait à celle-ci retomberaient sur celles-là. Si les ressemblances passagères des embryons d’une même classe témoignent en faveur de l’origine commune des êtres quelle comprend, la ressemblance fondamentale des corps reproducteurs, la motilité de certaines spores végétales, accusent l’origine commune des animaux et des végétaux. Si l’existence de quelques termes intermédiaires ou d’un petit nombre d’espèces ambiguës peut être invoquée à titre de preuve par le darwinisme quand il s’agit de montrer que tous les vertébrés descendent d’un ancêtre commun, l’existence de groupes entiers que se disputent ou se renvoient les botanistes et les zoologistes témoigne bien plus encore que les plantes et les animaux ont eu le même parent primitif.
Ainsi, sous peine d’être inconséquent, le darwinisme est
(I) Origine des espèces, cliap. xiv, section h, et Variations des animaux et des plantes. Introduction.
forcé de faire remonter l’origine de tout organisme jusqu’à la cellule première, jusqu’à ce prototype unique en faveur duquel il est impossible d’invoquer le moindre argument scientifique.
Prenons-le pourtant tel que Darwin nous le donne, comme un être primordial, ne se rattachant à rien, dont l'existence, inexpliquée et inexplicable, serait en désaccord avec tout ce que nous savons ; en d’autres termes, acceptons ce prototype comme un mystère , et suivons-le dans ses transformations. Ici un premier fait se présente, et doit nous arrêter d’autant plus, que Darwin lui-même a bien compris qu’il constituait une objection sérieuse à sa théorie, surtout quand on veut voir en elle la doctrine du progrès.
Rien ne prouve que le prototype soit réalisé de nos jours encore par des descendants demeurés stationnaires. Peutêtre se cache-t-il dans la foule de ces êtres ambigus dont Bory de Saint-Vincent composait son règne psychodiaire (1). Mais nous le rencontrerions sous le microscope, que nous ne pourrions le reconnaître, faute de renseignements. En revanche, nous pouvons affirmer que la science moderne a découvert un certain nombre de ses dérivés les plus immé-
(1) Bory de Saint-Vincent avait proposé l’adoption d’un règne spécial destiné à recevoir les êtres qu’il regardait comme tenant à la fois de la plante et de l’animal. Cette division nouvelle du monde organique n’a été adoptée par aucun naturaliste, que je sache; mais les causes qui en avaient suggéré la pensée à Bory subsistent toujours.
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diats. Les dernières conferves, les infusoires les plus simples, et surtout bon nombre de ces êtres dont nous ne savons encore que faire, ne diffèrent probablement pas beaucoup de cet ancêtre putatif commun.
Ce n’est pas la petitesse des organismes inférieurs qui autorise ce langage. L’esprit, appuyé sur quelques notions élémentaires de mathématiques, conçoit des êtres infiniment plus petits que la dernière des monades, que le plus imperceptible des vibrions. 11 n’en est pas de même de la simplicité d'organisation. Celle-ci a des limites. Quand nous voyons l’être vivant réduit à une simple cellule, à un corpuscule d’apparence homogène dont il est impossible de dire s’il est ou non isolé du monde ambiant par une enveloppe propre, nous pouvons affirmer que nous sommes peu éloignés des confins de la structure organique. Comment . des êtres d’une simplicité pareille peuvent-ils coexister avec leurs descendants graduellement perfectionnés, avec ceux qui occupent le premier rang dans les deux règnes ?
Dans la doctrine de Lamarck, la réponse à cette question est à la fois facile et logique. L’existence simultanée des extrêmes de complication organique et de tous les intermédiaires est la conséquence naturelle d’une génération spontanée journalière, entretenant ce fonds général d’ébauches vivantes où les espèces nouvelles ont pris et peuvent à chaque instant prendre naissance. Les plus anciennes, celles dont les circonstances ont stimulé les besoins et multiplié
les habitudes, occupent aujourd’hui le premier rang • les autres se trouvent naturellement étagées selon la date de leur naissance et 1 énergie ou la faiblesse des stimulants qu elles ont rencontrés.
Il est fâcheux que cette explication repose sur une erreur que reconnaîtront, je pense, les plus hardis partisans actuels de l’ hétérogénie. Il est bien évident que, si la génération spontanée était un phénomène auçsi constant, aussi régulier, aussi incessant que le croyait Lamarck, la réalité en eût été depuis longtemps mise hors de doute.
La persistance des types inférieurs est bien plus difficile à expliquer pour quiconque se place à un point de vue analogue à celui de Darwin. Il y a dans- ce fait comme une protestation contre la généralité de F application des principes mêmes de la doctrine. Le savant anglais l’a bien senti lui-même. C’est ici surtout qu’il laisse de côté le progrès organique , qu’il se rattache au principe de X adaptation, et formule relativement aux conséquences de l’élection naturelle, des restrictions bien peu d’accord, il me semble, avec le langage qu’il tient ailleurs. « Quel avantage, dit-il,
» pourrait-il y avoir pour un animalcule infusoire, pour un » ver intestinal, ou même pour un ver de terre, tà être doué » d’une organisation élevée? Et si ces diverses formes vi- » vantes n’ont aucun avantage à progresser, elles ne feront » aucun progrès ou progresseront seulement sous de légers y> rapports par suite de Faction élective qui tend à les adap-
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» ter de mieux en mieux à leurs conditions d’existence, » mais nullement à changer ces conditions, de sorte qu elles » peuvent demeurer dans leur infériorité actuelle pendant » une suite indéterminée d’époques géologiques. En effet, » nous savons, d’après les documents paléontologiques, que » plusieurs des formes les moins élevées de la série orga- » nique, telles que les rhizopodes et les infusoires, sont » demeurées pendant d’immenses périodes à peu près dans » l’état où nous les voyons aujourd’hui (1). »
Tel est le langage de Darwin lui-même, tels sont les faits qu’il accepte. À plus forte raison admettrait-il que les êtres plus simples et à caractère indécis dont je parlais tout à l’heure ont traversé sans grand changement « un nombre » indéterminé d’époques géologiques » . Comment se fait-il qu’en dépit de la lutte pour l’existence et de la sélection, ils aient conservé à travers ces époques, à travers les changements de conditions d’existence qu’elles ont présentées, à travers les millions de millions de siècles qu’elles comprennent d’après lui, une simplicité d’organisation qui fait songer au prototype? C’est, répond Darwin, que « des varia- » tions favorables peuvent ne s’être jamais présentées, de » sorte que l’élection naturelle n’a pu agir en les accu- » mulant. »
Voilà donc Y imprévu, Y accident, en d’autres termes ce
(1) Origine des espèces, chap. iv, section 14.
21 h DISCUSSION DES DOCTRINES TRANSFORMISTES.
que nous appelons le hasard , accepté comme dominant ces lois qui semblaient d’abord si fortement, si logiquement enchaînées, ou tout au moins reconnu nécessaire pour que ces lois puissent s’exercer. Au delà de cette hypothèse extrême, on ne peut évidemment plus rien supposer.
Suffit-elle au moins pour rendre compte des variations premières du prototype, pour expliquer le premier partage accompli à l’origine des choses entre les animaux et les végétaux, pour éclairer les premiers pas faits « vers la diffé- » renciation et la localisation des organes pour des fonctions » de plus en plus spéciales? » Non, répond franchement Darwin. « Je ne saurais résoudre complètement ce pro- » blême. D’ailleurs, comme nous n’avons aucun fait pour » nous guider dans la recherche d’une solution, on peut » regarder toute spéculation sur ce sujet ccomme vaine » et sans base. »
Je me garderai bien d’ajouter un seul mot à ces aveux si loyaux, mais en même temps si graves pour la doctrine entière, qui se trouve ainsi reposer sur l’existence d’un prototype que l’homme de science pure ne saurait accepter, en même temps que ses lois les plus fondamentales sont subordonnées à 1 ’ accideîit, au hasard.