‹ Charles Darwin et ses précurseurs françaisChapitre 15 sur 24 · ATAVISME · texte numérisé non relu

ATAVISME

Lamarck ne s’est pas laissé arrêter par la nécessité d’admettre, comme point de départ de l’évolution lente telle qu’il la comprenait, un phénomène universel, incessant, et que pourtant nul n’a pu constater. Darwin ne s’est pas inquiété davantage des difficultés fondamentales de sa conception. « Nul ne doit s’étonner, dit-il, qu’il reste encore » beaucoup de choses inexpliquées sur l’origine des espèces, « si l’on songe à notre profonde ignorance concernant les 5; relations mutuelles des habitants du monde durant les » époques successives de son histoire. » Il passe outre après cette réflexion, et, laissant en plein inconnu les premières évolutions du type organique fondamental, c’est aux types secondaires déjà accusés, aux espèces déjà caractérisées, qu’il applique sa théorie. C’est donc à elles que s’adresse en particulier l’hypothèse des variations fortuites, qui seules permettent à la sélection d’entrer en jeu et d’enfanter des

espèces nouvelles. A vouloir suivre pas à pas le savant anglais, je devrais aborder dès maintenant l’examen des causes qu’il assigne à ces accidents dont l’influence est si grande. Mais, pour apprécier ce qu’il dit à ce sujet, j’aurais à opposer Y espèce à la race, et je dois rappeler d’abord combien diffèrent en réalité ces deux choses si souvent confondues.

Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, après avoir comparé dans les moindres détails les doctrines émises relativement à l’espèce depuis Linné et Buffon par les botanistes et les zoologistes les plus éminents, résume sa remarquable dis-

cussion en des termes qui, dans la bouche du fils d’Etienne Geoffroy, ont une importance qu’on ne saurait méconnaître, une signification trop souvent oubliée. « Telle est l’espèce » et telle est la race dit-il, non-seulement pour une des )> écoles entre lesquelles se partagent les naturalistes, mais » pour toutes; car la gravité de leurs dissentiments surl’ori- » gineetles phases antérieures de l’existence des espèces » ne les empêche pas de procéder toutes de même à la dis- » tinction et à la détermination de l’espèce et de la race. » Tant qu’il s’agit seulement de l’état actuel des êtres orgay> nisés (accord d’autant plus digne de remarqué qu’il » n’existe guère qu’ici), tous les naturalistes pensent de » même, ou du moins agissent comme s’ils pensaient » de même (1). »

(1) Histoire naturelle générale des règnes organiques, t. 111, ch. xi,sect. 7.

l’espèce et la race.

Ces paroles posent nettement la question, et renferment un grave enseignement. Elles nous rappellent que souvent il y a pour ainsi dire deux hommes dans le même naturaliste, selon qu’il étudie le monde organique avec la seule intention de le connaître tel qu’il est, ou qu’il s’efforce d’en scruter les origines pour l’expliquer. Elles nous apprennent que les écoles existent seulement lorsqu’on se place en dehors des temps et des lieux accessibles à l’observation, qu elles s’effacent dès qu’on rentre dans la réalité. Dans ce dernier cas, « de Cuvier à Lamarck lui-même, il n’y a » plus qu’une manière de concevoir l’espèce (1). » C’est que les faits s’imposent aux esprits les plus prévenus; c’est qu’en présence de ce qui est , il n’est pas possible d’arguer de ce (qui pourrait être.

Or, à moins de supposer dans les lois générales du monde organique des changements que rien n’indique, il faut bien admettre que les choses se sont passées autrefois comme elles se passent aujourd’hui, et, par conséquent, que l’espèce et la race sont de nos jours ce qu’ elles ont toujours été. Pour savoir ce que sont ces deux choses telles que les ont comprises Linné comme Buffon , Cuvier aussi bien que Geoffroy Saint- Hilaire et Lamarck, interrogeons donc le présent. Lui seul peut nous éclairer quelque peu sur le passé. Comme j’ai, du reste, abordé cette question

(1) Isidore Geoffroy.

ailleurs avec détail, comme elle a été traitée ex professo par divers auteurs (1), je serai bref, et j’insisterai seulement sur quelques considérations nées des dernières controverses auxquelles ont donné lieu quelques faits récemment acquis.

D’après M. Büchner, qui reproduit ici une opinion exprimée par un éminent professeur de Heidelberg, G. Bronn, « l’idée d’espèce ne nous est pas donnée par la nature » même » (2). S’il en était ainsi, on ne trouverait pas un si grand nombre d’espèces portant des noms particuliers chez les peuples les plus sauvages et chez nos populations les plus illettrées. La notion générale de l’espèce est au contraire une de celles qu’on ne peut pas ne point avoir, pour peu qu’on regarde autour de soi. La difficulté est de la formuler nettement, de lui donner la précision scientifique.

Cette difficulté est très-réelle. Elle tient à ce que l’idée générale repose sur deux ordres de faits de nature fort différente et qui semblent assez souvent être en désaccord. Présentez au premier paysan venu deux animaux entière-

(1) Revue des cours scientifiques, 1868 ; Unité de l’espèce humaine ; Cours d’anthropologie, fait au Muséum. Je dois renvoyer aussi le lecteur à l’ouvrage de M. Faivre, intitulé : La variabilité des espèces et ses limites ; surtout .à l’excellent ouvrage de M.. Godron, De l’espèce et des races dans les êtres organisés, et à celui que vient de publier Agassiz, De l’espèce et de la classification en zoologie.

(2) Science et nature, traduction d’Auguste Delondre.

l’espèce et la uace.

ment semblables, sans hésiter il les déclarera de même espèce. Demandez-lui si les petits d’un animal quelconque sont de même espèce que ses père et mère, il répondra oui, à coup sûr. L’immense majorité des naturalistes pense et parle au fond comme le paysan. Un bien petit nombre seulement n’a vu avec Jean Ray et Flourens que le côté physiologique de la question ; d’autres, un peu plus nombreux, entraînés par les habitudes ou forcés par la nature de leurs travaux à ne voir que la forme, se sont placés, à la suite de Tournefort, exclusivement au point de vue morphologique, et parmi eux nous rencontrons surtout quelques botanistes, entomologistes et paléontologistes.

Quant aux naturalistes proprement dits, quant à ceux qui s’occupent essentiellement de l’ensemble des espèces, les étudient à l’état vivant, et sont par suite amenés à tenir compte de tout, ils sont ici remarquablement d’accord. Lorsqu’ils ont voulu définir l’espèce, ils se sont tous efforcés de faire entrer dans leurs formules les deux notions de la ressemblance et de la filiation. Ainsi ont fait Buffon et de Jussieu , Lamarck et Blainville , Cuvier et de Candolle, Isidore Geoffroy et A. Richard, Broun lui-même et C. Yogt, J. Müller et M. Chevreul (J).

(1) Pour mettre le lecteur à même de juger par lui-même, je reproduis un certain nombre de définitions données par les principaux naturalistes :

J. P» ay : « Sont de la même espèce toutes les plantes issues de la

Sans doute les termes employés diffèrent. Mais cette variété d’expressions qu’on a voulu présenter comme une divergence de doctrines n’a rien que de très-naturel. On sait combien une bonne définition est difficile à trouver, lors même qu’il s’agit des choses les plus simples, combien la difficulté s’accroît à mesure qu’il s’agit d’embrasser un plus

même semence et qui peuvent se reproduire par semis.» (Historia plantarum.)

Illiger : « L’espèce est l’ensemble des êtres qui donnent entre eux des produits féconds. » (Ver such e hier Terminologie .)

Flourens : « L’espèce est la succession des individus. qui se perpétuent. » ( Analyse raisonnée des travaux de Georges Cuvier.)

Ces définitions, on le voit, n’embrassent que la notion de filiation.

Tournefort nomme espèces «les plantes qui se distinguent dans le genre par quelque caractère particulier. » (. Instituliones rei herbariœ.)

Lacordaire : « On entend par espèce une collection ou un groupe d’animaux qui possèdent en commun certaines particularités d’organisation dont l’origine ne peut être attribuée à l’action des causes physiques connues. » ( Introduction à l’Entomologie, t. 11.)

Endlicher et Unger : «L’espèce est la réunion des individus qui concordent entre eux dans tous les caractères invariables.» ( Grundsüge der Botanik.)

Ces trois exemples suffisent pour montrer ce qu’est l’espèce aux yeux de ceux qui tiennent exclusivement compte de la notion de ressemblance.

Voici maintenant les définitions données par les savants qui se sont efforcés de réunir dans leur formule les deux notions :

Linné n’a pas donné de définition ; mais ses idées, très-nettement exprimées, ont été en réalité formulées de la manière suivante par Antoine- Laurent de Jussieu : «L’espèce doit être définie une succession d’individus entièrement semblables perpétués au moyen de la génération. » (Gênera plantarum.)

Ruffon a donné trois définitions revenant à très-peu près l’une à 1 autre. Voici la plus explicite : « L’espèce n’est autre chose qu’une succession constante

l’espèce et la race.

grand nombre de faits ou d’idées. Or, la notion de l’espèce est des plus complexes. Il est donc fort aisé de comprendre que des hommes éminents, essentiellement d’accord sur les points fondamentaux, aient varié dans la traduction des idées accessoires. D’ailleurs les sciences marchent, et il faut bien tenir compte des progrès accomplis. Voilà surtout

d’individus semblables et qui se reproduisent. » (Histoire générale cl parties Hère des animaux , t. IV.)

Lamarck : « On appelle espèce toute collection d’individus semblables qui furent produits par des individus pareils à eux. » (Philosophie zoologique.)

Je n’ai pas besoin de rappeler les réserves faites par Lamarck dès qu’il considérait l’espèce dans l’ensemble des temps.

Cuvier : «L’espèce est la réunion des individus descendus l’un de l’autre ou de parents communs, et de ceux qui leur ressemblent autant qu’ils se ressemblent entre eux. » (Règne animal.)

De Candolle : « L’espèce est la collection de tous les individus qui se ressemblent plus entre eux qu’ils ne ressemblent à d’autres ; qui peuvent, par une fécondation réciproque, produire des individus fertiles, et qui se reproduisent par la génération, de telle sorte qu’on peut par analogie les supposer tous sortis d’un seul individu. » (Théorie élémentaire de la botanique.)

Blainville : « L’espèce est l’individu répété et continué dans le temps et l’espace. » (Leçons orales , citées par Is. Geoffroy Saint-Hilaire.)

Achille Richard : « L’espèce est l’ensemble de tous les individus qui ont absolument les mêmes caractères, qui peuvent se féconder mutuellement, et donner naissance à une suite d’individus se reproduisant avec les mêmes caractères.» (Précis de botanique.)

Dugès : «L’espèce est un type idéal de formes, d’organisation, de mœurs, auquel on peut rapporter tous les individus qui se ressemblent beaucoup et se propagent avec les mêmes formes. » ( Traité de physiologie comparée, t. 1.)

Bronn : « L’espèce est l’ensemble de tous les individus de même origine et

pourquoi j’ai cru pouvoir, moi aussi, proposer une définition de plus, sans me séparer pour cela de mes illustres devanciers .

Les deux idées qui concourent à former l’ idée générale d’espèce ne sont nullement simples elles-mêmes. Dès le début, et à ne tenir compte que des phénomènes les plus communs, les

de ceux qui leur sont aussi semblables qu’ils le sont entre eux. » ( Handbuch der Geschichte der Natur .)

Ch. Vogt : «L’espèce est la réunion de tous les individus qui tirent leur origine des mêmes parents, et qui redeviennent par eux-mêmes ou par leurs descendants semblables à leurs premiers ancêtres. » ( Lehrbuch der Géologie und Pelrefaclenkunde.)

Chevreul : « L’espèce comprend tous les individus issus d’un même père et d’une même mère : ces individus leur ressemblent le plus qu’il est possible relativement aux individus des autres espèces ; ils sont donc caractérisés par la similitude d’un certain ensemble de rapports mutuels existant entre des organes de même nom, et les différences qui sont hors de ces rapports constituent des variétés en général. (Rapport sur V Ampëlographie du comte Odart , suivi de Considérations générales sur les variations des individus qui composent les groupes appelés en botanique et en zoologie, variétés, races , sousespèces et espèces .)

Jean Muller : « L’espèce est une forme de vie représentée par des individus, qui reparaît dans les produits de la génération avec certains caractères inaliénables, et qui se reproduit constamment par la procréation d’individus similaires. » ( Manuel de physiologie, t. II.)

Isidore Geoffroy Saint-Hilaire : «L’espèce est une collection ou une suite d’individus caractérisés par un ensemble de traits distinctifs dont la transmission est naturelle, régulière et indéfinie, dans l’ordre actuel des choses. » (Histoire naturelle générale des règnes organiques, t. II.)

On trouvera dans l’ouvrage d’Isidore Geoffroy la plupart des définitions précédentes et un grand nombre d’autres que j’ai cru inutile de reproduire.

l’espèce et la race.

seuls connus au temps de Linné et de Buffon, l’idée de ressemblance fut nécessairement complexe. Elle dut embrasser la famille physiologique entière avec les différences que comportent les sexes et les âges. Le père et la mère ne se ressemblent pas ; pendant une période plus ou moins longue de la vie, les fils et les filles diffèrent quelquefois beaucoup de l’un et de l’autre. Le faon se distingue au premier coup d’œil du cerf et de la biche. Les métamorphoses de certains insectes offraient à nos prédécesseurs un premier degré de complication : il y a une énorme distance de la larve à finsecte parfait, de la chenille au papillon. De nos jours, le nombre et la diversité des formes comprises dans une seule famille physiologique se sont multipliés d’une façon qu'il était impossible de prévoir. 11 a bien fallu tenir compte des faits nouveaux acquis à la science. Le premier, Vogt eut le mérite de comprendre dans sa définition de l’espèce la notion des phénomènes de généagenèse. Mais il laissa en dehors ceux qui se rattachent au polymorphisme , dont divers travaux récents, en particulier ceux de Darwin, ont montré la haute importance.

Quelque inattendus qu’aient été pour nous ces phénomènes, quelque étranges qu’ils puissent paraître, il ne faut pas s’en exagérer la signification.

Au fond, considérés au point de vue où nous sommes placés en ce moment, il ne faut qu’élargir de plus en plus l’idée qu’on se faisait autrefois de la famille physiologique.

Dans les cas de généagenèse môme les plus compliqués, nous trouvons en effet toujours, à l’ouverture d’un cycle de générations, un père et une mère caractérisés par la présence des éléments reproducteurs. (Une méduse femelle pond des œufs que féconde une méduse mâle. De chacun de ces œufs sort un être semblable à un infusoire, fils immédiat des parents. Celui-ci se fixe et se transforme en une sorte de polype qui produit par bourgeonnement un nombre indéterminé d’individus sans sexe. A son tour, l’un de ces individus se métamorphose et se fractionne en méduse chez laquelle reparaissent les éléments nécessaires à une nouvelle fécondation. Il est évident que tous les individus sortis du même œuf, quelles que soient leurs formes, quel que soit l’ordre dans lequel ils se succèdent, sont les fils médiats de la mère qui a pondu l’œuf, du père qui l’a fécondé. Ils sont au même titre les frères de tous les individus produits par une même ponte. Les rapports physiologiques n’ont pas changé de caractère. La famille s’est agrandie, elle s’est pour ainsi dire fractionnée; mais elle est au fond restée la même (1).

Bien que compliquant parfois d’une manière étrange les phénomènes de la reproduction ordinaire et même ceux de

(1) J’ai résumé les phénomènes les plus généraux de la reproduction animale et insisté sur ceux de la généagenèse dans un petit ouvrage intitulé : Métamorphoses de l’homme et des animaux.

l’espèce et la race.

la généagenèse, le polymorphisme ne change rien à cette conclusion. Dans une ruche, les neutres et les femelles, issus de la même reine mère 'fécondée par un seul père, appartiennent à la même famille. Il en est de même dans une termitière pour les grands rois et les grandes reines, les petits rois et les petites reines, les ouvriers et les soldats, ailés ou non (1).

Des modifications morphologiques non moins remarquables ont été signalées chez les végétaux et ne peuvent être envisagées que de la même manière. Darwin en a rencontré jusque chez quelques-unes de nos plantes les plus communes, la primevère, le lin, les plantains, la salicaire. Dans ces espèces, les graines fournies par une seule et même plante mère donnent naissance à des plantes sœurs dont les organes floraux essentiels, le pistil et les étamines, diffèrent d’une manière très marquée (2). Certaines fleurs d’orchidées poussent sur le même pied, et sont cependant si diverses d’aspect, qu’on les avait regardées comme caractérisant deux genres distincts, tant qu’on ne les avait vues que sur des plantes séparées. Enfin des phénomènes bien

(1) Ces diverses expressions sont celles qu’a employées M. Lespésdans son beau mémoire sur le termite lucifuge. (Annales des sciences naturelles 1856.)

(2) De la variation des animaux et des plantes , t. II, chap. xix. — Mémoire sur V hétéromorphisme des /leurs. ( Annales des sciences naturelles Botanique, 4e série, t. XIX.)

QUATREFAGES. 15

plus complexes ont été découverts chez les champignons parasites par i\l. Tulasne et les botanistes entrés après lui dans cette nouvelle voie de recherches (1). La généagenèse et le polymorphisme se compliquent ici d’une façon en apparence toute nouvelle. Ils se rattachent à des migrations et à des changements de sol et de milieu d’une manière qui a dû surprendre les premiers observateurs. Cependant ils ne présentent au fond rien de plus étrange que les phénomènes de la reproduction des vers intestinaux (2).

Ges végétaux, qu’on a pu attribuer à des genres, parfois à des familles taxonomiques différentes, ces animaux tellement dissemblables qu’on les a longtemps placés dans des classes distinctes, n’en doivent pas moins être mis à côté les uns des autres et avec leurs parents dans la même lamille physiologique. Celle-ci embrasse donc toutes les générations médiates, parfois nombreuses, toutes les formes d’évolution souvent très-disparates qu’enfantent la généagenèse et le polymorphisme. Dans le monde étrange oii régnent ces deux phénomènes, la ressemblance disparaît

(1) Voyez surtout les ouvrages suivants : Selectà fungorum carpologia, par L. et R. Tulasne, et Traité de botanique, par P. Duchartre. On peut consulter aussi les mémoires de M. de Bai y dans les Annales des sciences naturelles (Botanique), 5e série, et l’ouvrage de M. Faivre : La variabilité ; ses

espèces et ses limites.

(2) J’ai traité cette question spéciale avec quelque détail dans la Revue des deux mondes , 15 juin 1850, et dans mes Métamorphoses de l’homme et des animaux.

l’espèce et la race.

du père et de la mère aux enfants, du frère au frère, lorsqu’ils apparaissent à des époques diiférentes du cycle; elle n’existe qu’entre les descendants plus éloignés et les collatéraux, et toujours dans des familles physiologiques diflérentes. Au point de vue de l’espèce, celles-ci apparaissent donc comme un élément fondamental dont il faut tenir le plus grand compte.

Voilà pourquoi, sans m’écarter des conceptions de tant d’illustres prédécesseurs, j’ai cru devoir introduire le terme de famille dans la définition que j’ai proposée. Pour moi, « 1 espèce est l’ensemble des individus plus ou » moins semblables entre eux qui sont descendus ou qui » peuvent être regardés comme descendus d’ une paire pri- » mitive unique par une succession ininterrompue et natu- » relie de familles (1) . »

En atténuant dans cette formule l’idée de ressemblance, je ne songeais pas seulement aux phénomènes que je viens de rappeler. J’avais aussi en vue des faits bien plus simples et journaliers. Blainville lui-même, pour qui l’espèce n’était que l’individu se répétant dans l’espace et dans le

temps, acceptait par cela même la possibilité de modifications morphologiques considérables; car, chez tous les êtres organisés, l’individu subit des métamorphoses plus ou moins étendues depuis le moment de sa première forma-

(1) Unité de L’espèce humaine.

tion jusqu à celui de sa mort. Avec tous les naturalistes, il a reconnu l’existence des variétés , il a admis la formation et la durée des races. Sur ces deux points, l’accord entre toutes les écoles, entre les botanistes et les zoologistes, est aussi complet que possible, et les définitions en font foi (1).

Mes idées sont aussi celles de tous mes confrères, et, dans mes propres formules, j’ai seulement cherché à préciser plus que mes devanciers la notion d’origine. — « La » variété , ai-je dit, est un individu ou un ensemble d’indi- » vidus appartenant à la même génération sexuelle, qui se » distingue des autres représentants de la même espèce » par un ou plusieurs caractères exceptionnels. — La race » est l’ensemble des individus semblables appartenant » à une même espèce, ayant reçu et transmettant par voie » de génération les caractères d’une variété primitive (2). »

(1) Buffon définit la race « une variété constante et qui se conserve par génération ». — « Il y a certaines variétés constantes, dit le botaniste Richard, et qui se reproduisent toujours avec les mêmes caractères par le moyen de la génération ; c’est à ces variétés constantes qu’on a donné le nom de races. » (Diclionnaire classique d’histoire naturelle , art. Méthode.) Bory Saint-Vincent, comme Frédéric Cuvier, Blumenbach, comme M. Godron, etc., ont du adopté ces définitions, ou formulé dans des termes presque semblables exactement les mêmes idées. Enfin, pour J. Müller : « La variété prend le nom de race quand elle devient permanente. » Je crois inutile de multiplier ces citations.

(2) J’ai motivé ces deux rédactions dans mon ouvrage sur l’Unité de l’espèce humaine.

l’espèce et la h ace.

Ainsi l 'espèce est le point de départ; au milieu des individus qui composent l’espèce apparaît la variété ; quand les caractères de cette variété deviennent héréditaires, il se forme une race. Tels sont les rapports qui, pour tous les naturalistes, régnent entre ces trois termes, et qu’on doit constamment avoir présents à l’esprit dans l’étude des questions qui nous occupent.

De là résulte premièrement que la notion de ressemblance, très-amoindrie dans l’espèce, reprend dans la race une importance absolue. De là il suit également qu’une espèce peut ne comprendre que des individus assez semblables pour qu’on ne distingue pas même chez eux de variétés; qu’elle peut présenter des variétés individuelles dont les descendants rentrent dans le type spécifique commun, mais qu’elle peut aussi comprendre un nombre indéfini de races. Toute exagération, toute réduction, toute modification suffisamment tranchée d’un ou de plusieurs caractères normaux constituent en effet une variété, et toute variété peut donner naissance à une race.

En outre chaque race sortie directement de l’espèce peut à son tour subir de nouvelles modifications se transmettant par la génération. Elle se transforme alors; une série nouvelle prend naissance, distincte de la première par certains caractères et méritant au même titre le nom de race. Ainsi se forment les races secondaires, tertiaires, etc., toutes appartenant d’ailleurs à l’espèce de laquelle s’est

détachée la race primaire et remontant à la variété qui a servi de point de départ. On peut se figurer les espèces dont le premier type n’a pas varié comme un de ces végétaux dont la tige est tout d’une venue et ne présente aucune branche, et les espèces à races plus ou moins nombreuses comme un arbre dont les branches mères se subdivisent en branches secondaires, en rameaux, en ramuscules plus ou moins multipliés. A travers quelques différences de langage, il est facile de reconnaître que tous les naturalistes s’accordent encore sur les points que je viens d’indiquer.

Par cela même qu’on accepte l’existence des races, on reconnaît que le type spécifique est variable. La discussion ne peut porter que sur le plus ou le moins d’étendue qu’atteint la variation. Sur ce point encore, on est bien près de s’entendre.

Sans doute , emporté par l’ardeur des polémiques , Cuvier n’avait pas assez apprécié la valeur des modifications que présentent nos animaux domestiques. Cependant il reconnaissait que, chez le chien , la distance de race à race égale souvent celle qui dans un genre naturel sépare les espèces les plus éloignées (1). Ses disciples les plus fidèles ont compris qu’il fallait aller plus loin.

Il est impossible, en effet, de méconnaître aujourd’hui

(1) Recherches sur les ossements fossiles, t. I.

l’espèce et la race.

que les dissemblances tant extérieures qu’anatomiques, existant parfois entre animaux de meme espèce , mais de races diff érentes , sont telles que, rencontrées chez des individus sauvages, elles motiveraient l’établissement de genres distincts et parfaitement caractérisés. Les chiens, chez les mammifères, pouvaient déjà servir d’exemple. Le magnifique travail de Darwin sur les pigeons a prouvé que dans cette espèce le champ de Ja variabilité n’est pas moins étendu. Certainement, si l’on ne connaissait leur origine commune, aucun naturaliste n’hésiterait à placer dans des genres différents le messager anglais et le grosse-gorge , dont Darwin nous a donné les portraits et fait connaître l’organisation.

Là, toutefois, paraissent s’arrêter les modifications. Du moins on ne connaît encore aucun exemple d’une race assez éloignée de son point de départ pour présenter les caractères d’une famille taxonomique naturelle à part.

Constatons dès à présent un fait d’une grande importance et dont nous aurons à rechercher plus tard la signification. Chez les espèces sauvages, on ne rencontre que bien rarement des variations comparables à celles qui viennent d’être indiquées, et ce fait ne se produit guère que chez les animaux inférieurs et les végétaux. En tout cas, lorsque la même espèce compte des représentants restés sauvages et des représentants cultivés ou domestiques, ceux-ci varient

dans une proportion infiniment plus considérablè que les premiers.

On pourrait citer ici à titre d’exemple toutes celles de nos plantes potagères dont l’origine est connue. Les animaux offriraient des faits semblables. Assez souvent des races naturelles de mammifères ont été prises d’abord pour des espèces distinctes, parce qu’on ne connaissait pas les termes intermédiaires ; jamais on n’a eu la pensée de les placer dans des genres différents. De l’Inde au Sénégal, le chacal a changé sans atteindre même le degré de variation qu’admettait Cuvier. L’hélice lactée, espèce d’escargot comestible très-estimée des Espagnols, originaire d’Espagne et du nord-ouest de l’Afrique, a été transportée dans notre département des Pyrénées-Orientales, et en Amérique jusqu’à Montevideo. Elle a donné naissance à des races bien caractérisées, et la race montévidéenne surtout aurait été certainement regardée comme une espèce distincte, si l’on n’eût connu son origine; mais elle n’a pas franchi pour cela les bornes qui séparent les hélices proprement dites des genres les plus voisins.

On voit que la ressemblance entre individus représentants d’un même type spécifique n’est que relative; en d’autres termes, on voit que Y espèce est variable dans des limites assez étendues et quelque peu indéterminées. La variété et la race ne sont autre chose que l’expression de cette variabilité s’accusant par des caractères indi-

Page 1