‹ Charles Darwin et ses précurseurs françaisChapitre 16 sur 24 · L ESPÈCE ET LA RACE · texte numérisé non relu

L ESPÈCE ET LA RACE

viduels dans la première, héréditaires dans la seconde. Au contraire, l’idée de ressemblance est le fondement même de la race, puisque, les cractères venant à varier, il se forme une race nouvelle, se rattachant â l’espèce par l'intermédiaire de toutes les races apparues avant elle. Toute race fait donc partie de l’espèce dont elle est dérivée ; et réciproquement, toute espèce comprend, indépendamment des individus qui ont conservé les caractères primitifs du groupe, tous ceux qui appartiennent aux races primaires, secondaires, tertiaires, dérivées du type fondamental. Pour citer un exemple frappant, aujourd’hui incontestable, grâce au travail de Darwin (1), il n’est pas un de nos pigeons qui ne descende du biset ; et cette espèce, le Columba livia des naturalistes, se compose à la fois de tous les bisets sauvages et des cent cinquante races distinctes, ayant reçu des noms particuliers, qu’a étudiées le savant anglais. Dans ce chiffre ne sont pas comprises, bien entendu, lés variétés individuelles qui se produisent fréquemment et dont Darwin fait connaître de nombreux et curieux exemples.

Quand il s’agit de l’espèce, la notion de filiation se présente avec un caractère bien plus précis que la précédente, quoique les discussions aient porté et portent encore principalement sur elle. Évidemment, entraînés par leurs doc-

(1) De la variation des animaux et des plantes, t. I.

trines générales, les écoles opposées se sont laissées aller sur ce point à des exagérations en sens contraire dont se préserve aisément quiconque étudie les faits sans parti pris. •

Constatons d’abord que personne ne croit plus à la fécondité du croisement entre animaux appartenant à des classes ou à des familles différentes. Réaumur, fût-il encore témoin des étranges amours d’une poule et d’un lapin, n’espérait plus en voir naître « ou des poulets vêtus de poils, » ou des lapins couverts de plumes » , pas plus que je n’ai cru qu’il résulterait un être intermédiaire de celles d’un chien et d’une chatte que j’ai moi-même constatées. En revanche, si Frédéric Cuvier vivait encore, il ne dirait plus, en exagérant les doctrines de son illustre frère : « Sans ar~ » tifice ou sans désordre dans les voies de la Providence, » jamais l’existence des hybrides n’aurait été connue (1). » Duvernoy n’écrirait plus : « L’animal a l’instinct de se î rapprocher de son espèce et de s’éloigner des autres, » comme il a celui de choisir ses aliments et d’éviter les » poisons (2). »

Le fait est que de genre à genre les unions sont fort rarement productives. Entre espèces de même genre, quelque voisines qu’elles soient par l’ensemble des caractères mor-

(1) Histoire naturelle des mammifères: Sur un mulet de macaque.

(2) Dictionnaire univ. d’hist. naturelle , art. Propagation.

l’espèce et la race.

phologiques, la très-grande majorité des mariages sont inféconds. Lorsque le croisement est possible, la fécondité est d'ordinaire amoindrie, et parfois dans une mesure notable.

Tels sont les faits incontestés que présente tout d’abord Y hybridation, c’est-à-dire le croisement entre individus faisant partie d 'espèces différentes , et cela chez les végétaux aussi bien que chez les animaux. Ils contrastent déjà d’une manière remarquable avec les phénomènes qui accompagnent le métissage , c’est-à-dire le croisement opéré entre individus de meme espèce , mais de races différentes. Ici, quelque opposés que soient les caractères morphologiques, les unions sont faciles et toujours fécondes. Les expériences faites au Muséum par Isidore Geoffroy ne peuvent laisser de doute sur ce point, quand il s’agit des animaux (lj. Les faits recueillis par une foule de botanistes, et en particulier par M. Naudin (2) et par Darwin luimême (3) , sont tout aussi concluants en ce qui touche aux végétaux.

Les premiers pas faits dans l’étude du croisement éta-

(1) Les expériences d’Isidore Geoffroy ont porté sur les races les plus diverses des espèces chien, chèvre, porc, poule, et surtout sur les races ovines.

(2) Mémoire sur les caractères du genre Cucurbita ( Annales des sciences naturelles, Botanique, 4e série, t. VI). Les observations de M. Naudin ont porté sur plus de 1200 individus en une seule année.

(3) Origine des espèces, chap. iv, section 6.

blissent donc entre l’espèce et la race des différences qui grandissent et se précisent rapidement lorsqu’on examine non plus les parents, mais les fils.

Quelque rapprochées que soient les deux espèces croisées, quelque régulièrement féconde que soit leur union, V hybride qui en résulte peut rarement se reproduire. Tel est le mulet, fils de l’âne et de la jument. La fécondité est au moins presque toujours considérablement réduite; elle diminue encore rapidement dans les enfants de l’hybride de premier sang, et disparaît au bout d’un fort petit nombre de générations. C’est ce que savent fort bien les innombrables expérimentateurs, hommes de science ou simples amateurs, qui ont tenté le croisement entre des espèces d’oiseaux, entre le serin des Canaries, par exemple, et le chardonneret. Les métis , au contraire, ces enfants de races différentes d’une même espèce, sont tout aussi féconds, parfois plus féconds que leurs parents, et transmettent d’une manière indéfinie à leurs descendants les facultés reproductrices dont ils jouissent eux-mêmes.

Tels sont les faits généraux. Ils suffiraient pour établir entre l’espèce et la race, au point de vue physiologique, une profonde et très-sérieuse distinction. Les exceptions apparentes ne font que confirmer cette conclusion par des phénomènes nouveaux.

Remarquons toutefois que ces exceptions ne portent nullement sur la fécondité des métissages, c’est-à-dire des

l’espèce et la race.

croisements entre races d’une même espèce. Darwin luimême accepte franchement le fait, quelque contraire qu’il soit à ses doctrines. « Je ne connais, dit-il, aucun cas bien » constaté de stérilité dans des croisements de races domes- » tiques animales, et, vu les grandes différences de confor- » mation, qui existent entre quelques races de pigeons, de » volailles, de porcs, de chiens, ce fait est assez extraordi- » naire et contraste avec la stérilité qui est si fréquente chez » les espèces naturelles les plus voisines, lorsqu’on les » croise (1). » 11 cite bien un fait emprunté à Youatt, et d’où il résulterait que dans le Lancashire, le croisement des bestiaux à cornes longues et courtes aurait été suivi d’une diminution notable dans la fécondité à la troisième ou quatrième génération ; mais, avec cette bonne foi que n’imitent pas toujours ses disciples, il oppose à ce témoignage celui de Wilkinson, qui a constaté sur un autre point de l’Angleterre l’établissement d’une race métisse provenant de ce même croisement. Il rapporte et interprète dans le même esprit un certain nombre d’observations faites sur des végétaux. Sa discussion, où l’importance de quelques faits me semble légèrement exagérée, ne peut pourtant le conduire au delà de cette conséquence, que le croisement entre certaines races de plantes est moins fécond que celui qui s’opère entre certaines autres. Cette conclusion, qu’accepte-

(1) Delà variation des animaux et des plantes, t. II, chap, xvi.

ront certainement tons les naturalistes aussi bien que tous les éleveurs, n’a, on le voit, rien qui soit en désaccord avec le fait général indiqué plus haut.

Le croisement entre animaux de même espèce, mais de races différentes, provoque l’apparition de certains phénomènes parmi lesquels il en est qui doivent arrêter notre attention. Chacun des deux parents apportant à peu près la même tendance à transmettre ses caractères propres aux enfants, il s’ensuit chez ceux-ci une sorte de lutte qui s’accuse par des modifications diverses, par la fusion, la juxtaposition plus ou moins complète des traits spéciaux aux deux races. Pendant quelque temps, on constate des oscillations plus ou moins étendues, et ce n’est qu’au bout d’un nombre indéterminé de générations que la race métisse s’assied et s’uniformise. Mais, quelque constance qu’elle acquière dans son ensemble, il arrive presque toujours que quelques individus reproduisent à des degrés divers, parfois avec une surprenante exactitude, les caractères de l’un des ancêtres primitivement croisés. C’est là ce que les physiologistes français ont désigné par le mot d 'atavisme, ce que les Allemands appellent d’une manière très-pittoresque le coup en arrière (Rûckschlag) . L'atavisme se produit souvent au milieu des races les plus pures en apparence et à la suite d’un seul croisement remontant à plusieurs générations. Darwin cite un éleveur qui, après avoir croisé ses poules avec la race malaise, voulut ensuite se débarrasser

l’espèce et la race.

de ce sang étranger. Après quarante ans d’efforts, il n’avait pu encore y réussir complètement; toujours le sang malais reparaissait dans quelques individus de son poulailler. L’histoire de toutes nos races domestiques présenterait des faits analogues (1).

Tels sont les résultats généraux qui résultent de milliers d’expériences et d’observations faites sur le croisement, et dont les premières remontent presque aussi haut que lTiistoire elle-même. Nous aurons à y revenir plus loin avec quelque détail ; mais nous devons appeler d’abord l’attention sur quelques autres phénomènes plus récemment acquis à la science, et par cela même moins connus, bien qu’ils soient également de la plus haute importance.

(1) L’atavisme se manifeste également chez les races formées, soit lentement et spontanément, soit plus ou moins vite, sous l’empire de l’homme. La sélection la plus attentive ne peut souvent l’empêcher de se manifester. Les cocons blancs produits par la race de vers à soie de Vallerangue en sont un exemple frappant. Ces vers descendent primitivement d’une race déjà blanche prise dans le Liban au commencement du xvne siècle. Depuis cette époque, on a choisi avec grand soin les cocons les plus beaux et les plus blancs pour propager la race ; et pourtant, à chaque récolte, on trouvait quelques cocons jaunes dans toutes les chambrées avant que la pébrine eût anéanti cette race, qui n’est pas encore remplacée. Ici la sélection s’était poursuivie pendant plus de cent générations.

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