LOI DE RETOUR
L'hybridation présente parfois des phénomènes exceptionnels qui pourraient faire croire au premier abord qu’entre certaines espèces les choses se passent comme entre races, et qu’on peut obtenir des races hybrides. Dans quelques rares unions croisées de ce genre, on a vu la fécondité de la mère se conserver, puis persister chez les fils et chez les petitsfils, qui peuvent s’unir entre eux et donner naissance à de nouveaux produits. Plus fréquemment surtout, on a obtenu un résultat analogue en croisant les hybrides de premier lit avec des individus appartenant à l’une des espèces parentes. Ces hybrides, qui eussent été inféconds entre eux, retrouvent par ce procédé, en partie ou entièrement, la faculté de
se reproduire, et donnent naissance à des quarterons qui
QUATREFAGES
possèdent trois quarts de sang de l’une des espèces et seulement un quart de sang de l’autre. Ce-uxci sont plus ou moins féconds entre eux et transmettent à leur postérité la faculté qu’ils ont retrouvée.
Tels sont les faits acceptés aujourd’hui par tous les naturalistes sérieux, mais dont on a singulièrement faussé la signification réelle, lorsqu’on les a invoqués comme démontrant la possibilité d’obtenir des races hybrides. Ceux qui s’expriment ainsi semblent n’avoir connu qu’à demi les expériences. Ils ne tiennent pas compte de deux phénomènes, les plus frappants peut-être de tous ceux qu’engendre l’hybridation. Ils oublient la variation désordonnée qui se manifeste dès la seconde génération, et qui enlève toute communauté de caractère aces descendants d’espèces différentes. Ils oublient surtout qu’après quelques générations, ordinairement fort peu nombreuses, ces hybrides perdent leurs caractères mixtes, et retournent en totalité à l’une des espèces parentes ou se partagent entre les deux souches mères, si bien que toute trace d’hybridation disparaît. Comme il s’agit ici de faits fondamentaux, il est nécessaire de citer quelques exemples pris dans les deux règnes et de résumer quelques observations trop souvent tronquées dans les citations qu’on en a faites.
Quand il s’agit de l’hybridation chez les végétaux, on ne saurait invoquer une autorité plus sérieuse que celle de M. Naudin. Ses premières recherches sur ce sujet datent
de 1853. Depuis cette époque, il n’a guère cessé de multiplier des expériences dont la précision et l’importance ont placé son nom à côté de ceux de Kœlreuter et de Gærtner. Voici une de celles qu’il a citées comme exemple de ce qu’il a nommé si justement la variation désordonnée.
M. Naudin croisa la linaire commune avec la linaire à Heurs pourpres. 11 obtint de cette union un certain nombre d’hybrides dont il suivit sept générations sur plusieurs centaines de plantes. Les fils immédiats des espèces croisées, les hybrides de premier sang , furent presque intermédiaires entre leurs parents et présentèrent une remarquable uniformité de caractères. Mais dès la seconde génération il n’en fut plus ainsi ; les différences s’accusèrent de plus en plus. A chaque génération, plusieurs individus reproduisaient les caractères de l’espèce paternelle ou maternelle, c’est-à-dire obéissaient à la loi de retour aux types parents. Les autres, extrêmement dissemblables entre eux, ne ressemblaient pas davantage aux hybrides de premier sang. A la sixième ou septième génération, ces plantes présentaient la confusion la plus étrange. « On y trouvait tous les » genres de variation possibles, de tailles rabougries ou élan- » cées, de feuillages larges ou étroits, de corolles déformées » de diverses manières, décolorées ou revêtant des teintes » insolites, et de toutes ces combinaisons il n’était pas ré- » sulté deux individus entièrement semblables. Il est bien
;> visible qu’ici encore nous n'avons affaire qu’à la variation » désordonnée , qui n’engendre que des individualités (1) . » Cette dernière observation de l’éminent naturaliste est d’une haute importance. Elle établit entre les variétés qui se manifestent spontanément dans une espèce et les formes plus ou moins disparates produites par l’hybridation une différence physiologique radicale. Les premières seules se transmettent et forment des races. Cette distinction ne pouvait échapper à M. Naudin, et il y revient en terminant son beau mémoire. « Les espèces, dit-il, lorsqu’elles va- » rient en vertu de leurs aptitudes innées, le font d’une )) manière bien différente de celle que nous avons constatée » dans les hybrides. Tandis que chez ces derniers la forme » se dissout, d’une génération à l’autre, en variations indi- » viduelles et sans fixité, dans l’espèce pure, au contraire, » la variation tend à se perpétuer et à faire nombre. Lors- » quelle se produit, il arrive de deux choses l’une : ou elle » disparaît avec l’individu sur lequel elle s’est montrée, » ou elle se transmet sans altération à la génération sui- » vante. Et dès lors, si les circonstances lui sont favorables » et qu’aucun croisement avec le type de l’espèce ou avec » une autre variété ne vienne la troubler dans son évolu-
(1) De l’hybridation considérée comme cause de variabilité dans les végétaux. ( Comptes rendus de l’Académie des sciences, séance du 21 novembre 1864.)
» tion, elle passe à l’état de race caractérisée, et imprime » son cachet à un nombre illimité d’individus. »
En d’autres termes, les espèces proprement dites peuvent seules donner des races ; les hybrides ne produisent que des variétés , et l’uniformité ne s’établit dans leur descendance « qu’à la condition que celle-ci reprenne la livrée » normale des espèces »; en d’autres termes, quelle subisse la loi de retour au type.
Nous venons de voirie retour aux types des parents s’effectuer partiellement et pendant plusieurs générations succ essives. On peut montrer par un autre exemple intéressant ce même phénomène s’effectuant brusquement, après avoir été précédé des particularités qui caractérisent d’ordinaire l’hybridation.
M. Naudin avait choisi cette fois le Datura stramonium ,
dont la plupart de nos lecteurs connaissent sans doute la belle tige arborescente, et le Datura ceratocaula , espèce « à tige traînante, ordinairement simple et probablement » celle de tout le genre qui a le moins d’affinité avec le Da- » tura stramonium. ^ Celui-ci jouait le rôle de mère. Dix fleurs furent préparées avec les soins nécessaires, et furent fécondées artificiellement avec le pollen du Datura ceratocaula. L’opération réussit sur toutes, et l’expérimentateur put récolter dix capsules mûres ; mais aucun de ces fruits n’avait la grosseur normale. Les plus développés atteignaient à peine à la moitié du volume ordinaire de la
pomme épineuse . Le développement des graines était en outre fort inégal : une bonne moitié avait avorté, et n’était représentée que par des vésicules aplaties et ridées; d’autres, bien conformées extérieurement, quoique plus petites que les graines normales, ne contenaient pas d’embryon, et par conséquent étaient infertiles. En somme, les dix capsules ne fournirent à M. Naudin qu’une soixantaine de graines paraissant arrivées à un complet développement, au lieu de plusieurs centaines qu’il aurait recueillies sur l’une ou sur l’autre espèce non croisée.
Ces soixante graines produites par le croisement furent toutes semées. Il n’en germa que trois.
L’un des hybrides ainsi obtenus périt ; les deux autres se développèrent avec une vigueur supérieure à celle des deux plantes parentes. En revanche, la fécondité se trouva remarquablement diminuée (1). Un grand nombre de fleurs, ou ne se formèrent pas, ou avortèrent au sommet et dans le bas de la tige. Celles qui se développèrent produisirent des fruits de grandeur normale et des graines parfaitement conformées. Ces graines furent mises en terre en deux fois les années suivantes ; plus de cent pieds sortirent de ces
(1) C’est là chez les hybrides un fait général, dont le mulet offre un exemple chez les animaux. Les organes et les fonctions de la vie individuelle semblent gagner en activité et en énergie ce que perdent les organes et les fonctions de propagation de l’espèce. C’est un cas très-remarquable d’application de la loi du balancement organique et physiologique.
deux semis. Tous présentèrent sous le rapport du développement et de la fécondité des organes floraux exactement les mêmes caractères que les Datnra stramonium cultivés à côté d’eux comme terme de comparaison. D’un seul bond, toute cette postérité des deux hybrides était revenue à l’espèce maternelle primitive (1).
Le retour n’a pas toujours lieu avec cette brusquerie. Il exige parfois plusieurs générations. Souvent aussi la descendance des premiers hybrides se répartit entre les deux espèces parentes; mais en résumé, nous dit M. Naudin, « les hybrides fertiles et se fécondant eux-mêmes revienî nent tôt ou tard aux types spécifiques dont ils dérivent, » et ce retour se fait, soit par le dégagement des deux » essences réunies, soit par l’extinction graduelle de l’une » des deux (2). »
Les expériences de ce genre sont généralement plus longues et par cela même plus difficiles à exécuter chez les animaux que chez les plantes. Toutefois les oiseaux oftrent aux expérimentateurs des facilités que plus d’un naturaliste, et Darwin entre autres, a su mettre à profit. Parmi les invertébrés, un certain nombre de groupes se prêteraient aussi très-bien sans doute à cet ordre de recherches.
(1) Observations concernant quelques plantes hybrides cultivées au Muséum. ( Annales des sciences naturelles. Botanique, kc série, t. IX.)
(2) Nouvelles recherches sur l'hybridité. ( Annales des sciences naturelles , Botanique, k* série, t. XIX.)
2 Zi S DISCUSSION DES DOCTRINES TRANSFORMISTES.
Ce qui s’est passé au Muséum est de nature à encouragpr ceux qui seraient disposés à entrer dans cette voie.
En 1859, M. Guérin-Méneville eut l’idée de croiser les papillons du ver à soie de l’ailante (. Bombyx Cynthio ) avec ceux du ver à soie du ricin ( Bombyx Arrindia ) . Ces unions furent fécondes. Les œufs qui en résultèrent furent déposés au Muséum dans le local destiné aux reptiles vivants, et élevés par M. Vallée, gardien de cette partie de la ménagerie. Grâce à des soins intelligents, ces hybrides se propagèrent pendant huit années. Malheureusement la dernière génération périt, dévorée tout entière par les ichneumons. Voici les faits qu’a présentés cette expérience, comparables à tous égards à celles qu’on a exécutées sur des végétaux.
Tout en réunissant des caractères empruntés aux deux espèces, les hybrides de premier sang tenaient plus du bombyx de l’ailante que de celui du ricin. Ce cachet général se retrouvait dans les papillons et jusque sur les cocons. Ils étaient d’ailleurs assez semblables entre eux. « Il n’en a » pas été de même, dit M. Guérin-Méneville, des métis » ( hybrides ) issus de l’alliance des métis ( hybrides ) entre » eux. Les produits de cette génération ont montré un mé- » lange dans la couleur des cocons et des papillons, qui est » allé en augmentant à mesure que les générations entre » métis se succédèrent. Ainsi, chez les derniers, ceux » de la troisième génération entre métis, il s’est trouvé la
2 /fl
» variété la plus grande possible, et le phénomène le plus » intéressant a été de voir des métis prendre entièrement » le caractère, soit du type allante, soit du type ricin (1) . »
Nous retrouvons ici, on le voit, dès la seconde et la troisième génération, la variation désordonnée et le retour que nous avions vus se manifester chez les plantes. Ces phénomènes se sont développés de plus en plus chez ces hybrides d’invertébrés. En même temps l’empreinte du ver du ricin s’est de mieux en mieux accusée, et a fini par prendre si bien le dessus que la dernière éducation a donné presque en totalité des cocons appartenant au type qui semblait d’abord avoir été presque effacé (2).
Les expériences d’hybridation chez les vertébrés ont été bien plus nombreuses que dans l'autre sous-règne. Il est peu d’amateurs d’oiseaux qui n’en aient tenté quelqu’une. Malheureusement nous n’avons pas sur cette classe d’observations précises et propres à éclaircir. les questions qui nous occupent en ce moment. Il en est autrement pour les mammifères. Nous rencontrons chez eux un certain nombre de faits qui sont fort loin toutefois de présenter le même intérêt, et dont quelques-uns sont évidemment apocryphes.
(1) Bulletin de la Société impériale d’acclimatalicn, séance du 6 janvier 1860.
(2) Ce renseignement m’a été donné par M. Vallée, employé du Muséum, qui a dirigé ces éducations avec assez de soin et d’intelligence pour mériter une récompense publique décernée par la Société d’acclimatation.
Isidore Geoffroy avait déjà fait justice du prétendu croisement fécond entre le taureau et l’ânesse, entre la chevrette et le bélier (1). Les renseignements qu’a bien voulu me donner M. de Khanikof montrent qu’il faut mettre dans la même catégorie celui du dromadaire et du chameau (2). Les fameuses expériences de Buffon sur le croisement du loup et du chien ont malheureusement été interrompues avant qu’elles pussent permettre de conclure. Elles viennent d’être reprises par M. le comte de Chanteleu, mais ne sont pas encore terminées. Les détails précis manquent sur quelques autres faits cités par divers auteurs ; et la seule conséquence qu’on puisse en tirer, c’est que chez un certain nombre d’animaux, comme chez le chien qu’on marie au loup, le croisement des espèces n’annihile pas là fécondité dans les descendants pendant trois ou quatre générations, ainsi qu’on l’avait soutenu à tort. Or il n’y a là rien qui dépasse les résultats fournis bien des fois par le croisement des espèces végétales.
Cependant deux expériences ont été poussées assez loin pour qu’on puisse en tirer des conclusions précises. Ce sont celles qui ont porté sur le croisement de la chèvre et du
(1) Histoire naturelle générale des règnes organiques , t. III, chap. x.
(2) Unité de l’espèce humaine , et Revue des cours scientifiques, 1868. J’ai examiné avee détail dans ce livre, et surtout dans ces leçons, tous les principaux cas d’hybridation invoqués en faveur de la prétendue existence des races hybrides.
mouton, d'où résultent les chabins ou ovicapres , et sur le mariage du lièvre et du lapin, qui donne naissance aux léporides. Toutes deux ont souvent été invoquées à l’appui de doctrines opposées à celles que je défends. On le pouvait peut-être à l’époque où M. Broca publiait son livre sur l’hybridité (1); car on ne possédait pas encore un certain nombre de faits que le temps seul a permis cle constater. Il n’en est pas de même aujourd’hui. Quiconque examinera sans parti pris l’ensemble des données maintenant recueillies reconnaîtra que les chabins et les léporides, malgré la prédominance de l’un des deux sangs (2), présentent exactement les mêmes phénomènes que les végétaux et les papillons.
Je n’insisterai pas sur l’histoire des premiers. Il suffit de rappeler le témoignage de M. Gay, attestant que chez eux le retour aux espèces primitives s’effectue après quelques générations, et qu’on est obligé de recommencer la série de croisements assez compliquée qui donne à ces hybrides la proportion des deux sangs nécessaires pour atteindre le
(1) Recherches sur l’hybridité animale en général et sur l’hybridité humaine en particulier , 1860.
(2) Les chabins ont 3 huitièmes de sang de bouc et 5 huitièmes de sang de brebis. Au Pérou, on renverse le rôle des espèces, et l’on croise le bélier avec la chèvre, tout en conservant la proportion des deux sangs. Les léporides ont 3 huitièmes de sang de lapin et 5 huitièmes de sang de lièvre.
but industriel qu’on se propose (1). Il est évident que la loi de retour se manifeste ici chez les mammifères, « exacte- » ment comme chez les végétaux », ainsi que le disait mon savant confrère lui-même en me donnant ces renseignements.
L histoire des léporides est aujourd’hui aussi complète, plus complète même que celle des chabins. Le travail de xW. Broca a eu le double mérite d’éveiller l’attention du monde savant en rappelant des faits oubliés, en faisant connaître ceux qu’on observait à ce moment même loin de Paris, et de provoquer des expériences nouvelles dont quelques-unes se poursuivent encore. Quelques détails sont donc ici nécessaires.
Le croisement du lièvre et du lapin a été tenté sur bien des points du globe et par bien des hommes de science ou de loisir. Il a généralement échoué, par exemple au Muséum, à diverses reprises, entre les mains de Buffon et d’Isidore Geoffroy. Le premier exemple connu de cette hybridation remonte à 177Æ, et fut constaté près du bourg de Maro, situé entre Nice et Gênes. Une jeune hase, élevée avec un lapereau de son âge par l’abbé Dominico Cagliari, s’accoutuma si bien à son compagnon, qu’elle en eut deux fils qui semblent s’être partagé les caractères extérieurs du
(!) La toison des chabins présente un poil à la fois long et souple, ce Qui fait employer la peau tannée de ces hybrides à une foule d usages.
père et de la mère. Ainsi prit naissance une famille hybride dont les membres, livrés à eux-mêmes, se reproduisirent pendant un certain nombre de générations. Examinée en 1780 par l’abbé Carlo Amoretti, naturaliste d’un certain mérite, elle montra une grande variété de teintes et de mœurs. On y voyait des individus blancs, d’autres noirs, d’autres tachetés. Les femelles blanches creusaient des terriers pour mettre bas à la manière des lapins, les autres laissaient leurs petits à la surface du sol, comme font les lièvres. Ces renseignements permettent de constater que chez les léporides de l’abbé Cagliari, la variation désordonnée s’était produite comme chez les végétaux étudiés par M. Naudin, comme chez les hybrides de papillons obtenus par M. Guérin-Méneville.
M. Broca cite trois autres observations qu’il reconnaît être ou douteuses ou trop peu complètes pour mériter une attention sérieuse. Il s’arrête avec raison aux expériences de i\I. Roux, président de. la Société d’agriculture de la Charente. Il s’agit ici, en effet, d’une hybridation élevée à l’état de pratique industrielle, ét comparable à ce point de vue, au croisement de la chèvre et du mouton. Dès 1850, paraît-il, M. Roux avait été amené par ses propres expériences à croiser le lièvre et le lapin précisément dans la proportion que nous avons vue être la plus favorable à la production deschabins. Sesléporides avaient trois huitièmes de sang de lapin, cinq huitièmes de sang de lièvre. Dans
*25/l DISCUSSION DES DOCTRINES TRANSFORMISTES.
ces conditions, d’après les détails donnés sur place à M. B roca, ils se propageaient régulièrement. Les portées étaient de cinq à huit petits, qui s’élevaient sans difficulté, et acquéraient à la fois un poids plus considérable que celui de leurs ancêtres lièvres ou lapins, une chair qui, quoique blanche comme celle de ces derniers, était bien plus agréable au goût, une fourrure supérieure en qualité à celle du lièvre lui-même. Ces avantages réunis donnaient aux léporides de M. Pioux, sur le marché d’Angoulême, une valeur double de celle des plus beaux lapins domestiques. Enfin, l’avenir de cette industrie paraissait assuré, car en 1859,
époque du voyage de M. Broca, dix générations de lépo-
rides s’étaient déjà succédé sans manifester, au dire du producteur, la moindre tendance à retourner soit à l’une, soit à l’autre espèce.
Ces faits semblaient bien établis, et l’on comprend qu’ils aient motivé quelques assertions fort exagérées sans doute, mais qui du moins paraissaient reposer sur des données précises. Cependant, dès 1860, Isidore Geoffroy déclarait que les léporides « retournent assez promptement au type lapin, » si de nouveaux accouplements avec le lièvre n’ont pas » lieu » (1). Cette déclaration avait d’autant plus de portée que, dans son livre d 'Histoire naturelle générale , Isidore
(1) Bulletin de la Société zoologique d’ acclimatation, séance du 28 décembre 1860.
Geoffroy avait émis avec pleine confiance les faits attestés par M. Roux. Il était allé jusqu’à dire que « le moment ne » semblait pas éloigné où une véritable race hybride serait » issue de deux animaux dont les naturalistes ont dit si » longtemps et redisent encore : leur accouplement môme » est impossible (1). » Le retour au type maternel venait démentir cette prévision ; mais, en homme de science et de bonne foi, Isidore Geoffroy n’hésitait point à constater tout le premier le fait qui condamnait une opinion prématurément émise.
Au reste, le doute ne fut bientôt plus possible. A mesure que les documents devinrent plus nombreux et plus précis, on apprit que findustrie des léporides était loin d’atteindre l’importance qu’on lui avait prêtée ; on apprit que la mortalité était chez eux considérable. Le fait du retour fut reconnu au Jardin d’acclimatation, qui possédait deux léporides, fils de ceux qu’avait élevés M. Roux lui-même (*2). A la Société d’agriculture de Paris, un de ces hybrides fut
(1) Hhloire naturelle générale des règnes organiques , t. III, chap. x, section 14. Ce volume porte la date de 1862. On sait que l’impression n’en fut terminée qu’après la mort de l’auteur, qui n’a même pu l’achever. Les retards inévitables en pareil cas expliquent la date inscrite sur le titre; mais Isidore Geoffroy nous apprend lui-même qu’il écrivait le passage cité en 1859, et qu’il empruntait les faits qui semblaient motiver sa prévision au mém r encore inédit de M. Broca.
(2) Noie sur les lapins-lièvres , par M. Jean Reynaud. ( Bulletin de la Société d’acclimatation, séance du 12 décembre 1862.)
examiné avec soin, puis mangé dans un repas de corps : il parut ne pas différer d’un simple lapin (1). M. Roux, interpellé à diverses reprises et mis officiellement en demeure de s’expliquer par la Société d’acclimatation, se renferma d’abord dans un silence qui fut sévèrement interprété. Il paraît s’être décidé plus tard à reconnaître lui-même ce qu’avaient eu d’exagéré et d’inexact ses premières assertions (2).
Pour avoir à peu près échoué au point de vue industriel, l’expérience de M. Roux n’en était pas moins intéressante. Il était à désirer quelle lût reprise, et divers expérimentateurs tentèrent de la reproduire. M. Gayot seul, croyonsnous, y a réussi. Il en a communiqué plusieurs fois les résultats à. la Société d’agriculture de Paris, et il mit entre autres sous les yeux des membres de cette société, le 11 mars 1868, un individu fils d’une femelle demi-sang croisée avec un mâle lièvre pur. Ce léporide avait donc trois quarts de sang de lièvre et un quart seulement de sang de lapin. Son pelage présentait quelque analogie avec celui de son père. Pourtant il ressemblait tellement au lapin sous tous les autres rapports, que la Société jugea nécessaire de le faire examiner de près et par comparaison. M. Florent
(1) Cette expérience culinaire, répétée à Paris sur un des léporides que M. Roux faisait vendre au marché, donna lieu à la même appréciation.
(2) E. Faivre, La variabilité des espèces et ses limites , chap. vm.
Prévost, dont la vie entière s’est passée à la ménagerie du Muséum, et qui joignait à l’expérience d’un aide-naturaliste émérite celle d’un chasseur, fut chargé de ce soin. « Occupé de cette intéressante question, dit-il dans son » rapport, j’ai quitté de bonne heure la Société pour aller » dans plusieurs marchés et chez quelques personnes » examiner tous les lapins, morts ou vivants, que j’ai pu » rencontrer, pour les comparer à celui qui occupait la » Société. Sur le grand nombre d’individus que j’ai obser- » vés, huit ou dix avaient les mêmes caractères que ceux » que j’avais remarqués sur celui auquel je venais de les » comparer, et cependant ce n’étaient que des lapins domes- » tiques (1) . »
Ainsi, dès la seconde génération et malgré ses trois quarts de sang de lièvre, ce léporide était redevenu en tout semblable à un lapin pur, au jugement d’un homme dont la compétence en pareille matière est certainement indiscutable (2).
(1) Bulletin des séances de la Société impériale et centrale d’ agriculture de France, mars 1868.
(2) M. Gayot a publié depuis de nouvelles observations, et persiste à penser qu’il a bien obtenu une race de léporides s’entretenant par elle-même. La Société d’acclimatation, par l’organe de sa commission des récompenses pour 1870, a adopté celte manière de voir, et décerné à l’habile expérimentateur le prix qu’elle avait proposé pour ce croisement. Je ne puis jusqu’ici adopter ces conclusions ; et après avoir lu avec le plus grand soin tous les détails donnés par M. Gayot, je ne puis voir dans ses léporides qu’une race de vrais
QUATREFAGES. 17
Ce phénomène du retour aux types parents, que nous retrouvons chez les animaux invertébrés ou vertébrés comme chez les végétaux, mérite toute notre attention. Seul il explique un fait qui sans cela serait fort étrange.
Le nombre des hybrides féconds est sans doute extrêmement restreint; pourtant il est loin d’être nul. Comment se fait-il donc qu’il soit à peu près impossible d’obtenir une véritable race hybride, c’est-à-dire une suite de générations reproduisant d’une manière plus ou moins complète les caractères mixtes empruntés à deux espèces différentes? Malgré les efforts de tant d’expérimentateurs, on n’en connaît pas un seul exemple chez les animaux ; chez les végétaux, qui se prêtent bien plus aisément à l’expérimentation, on n'a réussi qu’une seule fois : les quarterons de blé et d’ægilops comptent aujourd’hui chez M. Fabre et chez
M. Godron plus de vingt générations consécutives. Je re-
viendrai plus tard sur cette exception remarquable. Je me borne pour le moment' à constater que, si l’on ne connaît pas d’autre fait de même nature, c’est que la loi de retour aux types parents vient constamment contre-balancer la
lapins à laquelle des soins raisonnés et intelligents ont donné des caractères spéciaux. (Bull, de la Société impériale et centrale d’agriculture de France , 1869.) Mais en admettant que ce soit moi qui me trompe, les conclusions de ce chapitre n’en seraient nullement infirmées. Le succès de M. Gayot ne ferait que reproduire chez les animaux ce que MM. Fabre et Godron ont obtenu chez les végétaux, et ce que j’aurai à dire au sujet des expériences de Nancy et de Montpellier s’appliquerait également à celles dont il s’agit ici.
loi de l’hérédité j en dépit de la sélection, en dépit même de la prédominance d’un des deux sangs, connue chez leléporide de M. Gayot.
Ce dernier fait, celui que j’empruntais plus haut aux expériences de M. Naudin sur les datura, une foule d’exemples pareils que l’on trouverait dans les écrits du même expérimentateur, dans ceux de M. Lecoq et de leurs émules, conduisent à une conséquence qu’il me semble difficile de repousser : c’est que le retour aux espèces primitivement croisées est complet. On ne peut évidemment ici invoquer la dilution de l’un des deux sangs ; on ne peut assimiler ce qui se passe chez ces demi-sang, chez ces quarterons, à la transformation progressive produite par des croisements successifs, opérés toujours dans le même sens, et qui conduiraient de génération en génération d’un type à l’autre, expérience qu’on a aussi faite bien souvent. Dans ce dernier cas, pourrait-on dire, la prédominance de l'un des deux sangs en arrive à masquer l’existence de l’autre, bien que celui-ci persiste. Il n’y a rien de pareil dans ces Datura stramonium , dans ces lapins, fils d’hybrides, qui reproduisent pourtant en totalité le type d’une seule des espèces croisées. La brusquerie du phénomène nous en révèle la nature.
Il est évident qu’il y a ici, soit rejet et expulsion, soit absorption ou destruction, en tout cas annihilation par un procédé physiologique quelconque de l’un des deux sangs
260 DISCUSSION DES DOCTRINES TRANSFORMISTES, dont l’association anormale donnait à l’hybride ses caiactères mixtes.
La physiologie, venant ici à l’appui (le la morphologie, confirme de tout point cette conclusion, et montre tout ce qu’il y a de radical dans ce retour aux types. On ne connaît pas un seul cas d'atavisme par hybridité. L’observation chez les animaux est pourtant déjà ancienne. Les Romains savaient produire des chabins, et distinguaient par des noms spéciaux le produit du croisement selon que le père ou la mère étaient empruntés à l'espèce ovine ou à l'espèce caprine (I ). Cependant, en Italie comme dans le midi de la France, la loi de retour les a ramenés entièrement aux deux espèces primitives, et les effets du croisement ont totalement disparu. Jamais on n’a parlé d’agneaux nés d’une chèvre et d’un bouc, pas plus que d’un chevreau fils d'un bélier et d'une brebis. Certes un pareil fait, fût-il même fort rare, n’eût pas manqué d’éveiller l’ attention, et I on peut dire qu ici l'observation négative équivaut à une affirmation.
Quant aux végétaux, l’expérience directe a répondu dans le même sens. « J'ai plusieurs fois semé les graines des
(!) Isidore Geoffroy cite les deux vers suivants empruntés à Eugenius, auteur du v..« siècle, qui a écrit une très-curieuse pièce de vers : De a, ni,-
genis.
Titirus ex ovibus oritur hircoque patente, Musmonem capra verveco sernine gibr|llt-
{Histoire naturelle générale des tègnes orga iiques
, t. III, chap. x; p. 5-)
)) hybrides entièrement revenus aux types spécifiques, » m’écrivait à ce sujet M. Naudin, et il n’en est jamais sorti » que le type pur et simple de l’espèce à laquelle l’hybride » avait fait retour. Jusqu’ici je ne vois rien qui puisse me » faire supposer que, dans cette postérité revenue à une » des espèces productrices, il puisse jamais se trouver » un individu reprenant, par atavisme, les caractères de » 1 autre espèce. » Darwin lui-même déclare que, soit dans le règne animal, soit dans le règne végétal, jamais il ne s est produit un fait de ce genre (1).
Quelque étrange que puisse paraître le phénomène de retour, il n’est pas sans analogie avec un fait bien connu des physiciens et des chimistes. Sans vouloir établir une comparaison rigoureuse et surtout une assimilation, on peut rapprocher ce qui se passe dans la succession des générations hybrides de ce que présente une dissolution de deux sels, tous deux cristallisables, mais à des degrés différents. On sait que, pour les séparer, il suffit d’opérer un certain nombre de cristallisations successives, et que ce procédé permet d’obtenir des produits d’une très-grande pureté. Le retour aux formes parentes, surtout quand il se manifeste brusquement et en faveur d’un seul type, pourrait tenir à quelque chose d’analogue. Il suffirait d’admettre que l’un des types, ayant la faculté de se réaliser plus
(1) De la variation des animaux et des plantes, t. I, chap. vm, le paon.
promptement que l’autre, l’emporte par cela même sur son antagoniste, comme dans un gazon les plantes vigoureuses et précoces étouffent les espèces plus faibles et tardives.
Le phénomène de retour se trouverait ainsi ramené à un simple fait de lutte pour V existence , et rentrerait par conséquent dans l’ordre de ceux qu’ont si bien expliqués les belles recherches de Darwin.
On a voulu comparer à la variation désordonnée et au retour tel qu’on l’observe dans l’hybridation quelques-uns des phénomènes présentés par le métissage. On a, par exemple, assimilé à la première la lutte entre les caractères des deux races parentes observée à peu près toujours chez les métis. Pour montrer combien ce rapprochement est peu fondé, il n’est pas même nécessaire de recourir aux nombreux faits de détail qu’on pourrait invoquer. Il suffit de rappeler la pratique industrielle journalière.
A chaque instant, on voit des éleveurs croiser des races parfois très-différentes, tantôt pour relever un type inférieur, tantôt pour obtenir une race intermédiaire entre deux autres. Us n’agiraient certainement pas de cette façon si ces croisements avaient pour résultat de produire un désordre comparable, même de bien loin, à celui que signale M. Naudin. Us s’attendent sans doute à des irrégularités plus ou moins accentuées dans les premières générations métisses ; mais ils savent aussi qu’ après quelques oscillations, la race s’assoira. Ces oscillations pourront
aller jusqu’à ramener quelques descendants des premiers métis à l’une des deux races parentes. Est-ce un véritable retour? Non, car le sang de l’autre race reparaîtra bien souvent parmi les fds ou petits-fds de ces individus.
Ici encore les exemples abonderaient au besoin. J’en ai emprunté un tout à l’heure à Darwin (1); j’aurais pu rappeler également les expériences de Girou de Buzaremgues(2) et en particulier la généalogie qu’il a donnée d’une famille de chiens dans laquelle s’étaient mélangés, par portions, paraît-il, à peu près égales, le sang du braque et celui de l’épagneul. Un mâle, braque par ses caractères, uni à une chienne braque de race pure, engendra des épagneuls. Ce dernier sang, on le voit, n’avait point été annihilé, et le retour n’était qu’apparent.
Je me borne à indiquer ces cas. Ils permettent de conclure que le vrai retour au type et la véritable variation désordonnée n’ont encore été constatés comme règle générale que dans l’hybridation, et qu’en revanche' l’atavisme ne s’est montré que dans le métissage.
On peut ramener à un petit nombre de propositions simples et brèves les deux ordres de faits que je viens de résumer. — L’espèce est variable, et cette variabilité
(1) On en trouvera un grand nombre d’autres empruntés à l’histoire des pratiques agricoles des Anglais dans le dernier ouvrage du même auteur (De la variation des animaux et des plantes).
(2) De la génération , 1828.
26/j DISCUSSION DES DOCTRINES TRANSFORMISTES.
s’accuse par la production des variétés et des races. — Les races, simples démembrements d’un type spécifique, restent physiologiquement unies entre elles et au type qui leur a donné naissance. — Ce lien physiologique se montre dans le métissage par la facilité et la fécondité des unions entre les races les plus différentes déformés (1), par la persistance de la fécondité chez les métis, par les phénomènes de l’atavisme. — Entre les espèces, le lien physiologique fait défaut ; et de là résultent dans l’hybridation l’extrême difficulté et l’infécondité habituelle des unions, la stérilité de la plupart des hybrides, les phénomènes de variation désordonnée et de retour, l’absence d’atavisme chez les descendants d’hybrides revenus au type spécifique. — Les races métisses se forment aisément, spontanément, en dehors de l’action de l’homme et parfois malgré ses efforts. — En dépit d’innombrables tentatives, l’homme n’a encore obtenu qu’une seule race hybride comptant une vingtaine de générations, et il n’a pu la conserver jusqu’ici que par des soins incessants et minutieux.
Voilà les faits que présente la nature actuelle. Évidem-
(1) Je n’ai guère parlé ici que des formes intérieures ou extérieures. Quanti il s’agit de comparer l’espèce et la race, cet ordre de caractères est ordinairement seul pris en considération ; mais on sait que, chez les animaux et les végétaux, des modifications fonctionnelles devenues héréditaires caractérisent fort bien certaines races, et qu’il en est de même chez les animaux pour les modifications de l’instinct, des habitudes, etc.
ment on ne saurait les perdre de vue lorsqu'on aborde d’une manière quelconque les problèmes qui touchent à l’origine, à la constitution des espèces ; car ils représentent tout ce que l’expérience et l’observation nous ont appris sur ces sujets difficiles. Ce sont eux qui nous serviront de guides dans l’appréciation des doctrines transformistes dont nous allons reprendre l’examen.