‹ Charles Darwin et ses précurseurs françaisChapitre 18 sur 24 · PIGEONS. — CHIENS. — LE BLÉ ET LES ÆGILOPS · texte numérisé non relu

PIGEONS. — CHIENS. — LE BLÉ ET LES ÆGILOPS

Dans les théories qui reposent sur l’idée d’une transformation lente, toute espèce nouvelle est représentée d’abord par un individu possédant quelque caractère qui le distingue du type spécifique antérieur. Ce caractère, à peine sensible d’abord, s’affermit et s’accuse de génération en génération. Lamarck répète bien souvent que ce procédé de transformation est seul en harmonie avec les? lois de la

nature ; Darwin n’insiste pas moins pour montrer qu’il est la conséquence forcée de la sélection.

En d’autres termes, ils admettent l’un et l’autre que toute espèce a son origine dans une variété , et passe par l’état de race avant de s’isoler, de prendre rang dans le tableau général des êtres. De là à considérer la race et l’espèce comme deux choses identiques, ou peu s’en faut,

il il y a qu un pas. Aussi Lamarck est-il allé jusqu’à penser que les espèces ne sont en réalité que des races, et emploie-t-il même de préférence ce second terme dans ses ouvrages dogmatiques. Darwin admet que les races ne sont que des espèces en voie de formation, et il conclut à chaque instant des unes aux autres.

Or, cette assimilation entraîne une autre conséquence facile à prévoir. J’ai montré plus haut comment la notion de 1 espèce relève à la fois de la morphologie et de la physiomgie, combien la forme est variable dans certains cas, sans que l’imité spécifique puisse être mise en discussion. J ai rappelé comment, au contraire les races se caractérisaient par leurs formes mêmes. Du moment qu’on substitue l’idée de race à celle d’espèce, du moment qu’on assimile ces deux choses, la morphologie doit nécessairement faire oublier, ou tout au moins placer à un rang très-subordonné les considérations physiologiques. Cette tendance se retrouve en effet dans tous les écrits transformistes. J’en ai cité récemment un exemple emprunté à Darwin, j’en trouverais bien d’autres chez lui-même et chez Lamarck; mais nulle part peut-être cette influence de la doctrine fondamentale n’est aussi accusée que dans un des plus beaux travaux de M. Naudin, dans celui-là même où, en résumant ses consciencieuses recherches, il fournit aux doctrines pour lesquelles je combats quelques-uns de leurs plus sérieux arguments.

PIGEONS, CHIENS, BLÉ

Après avoir rappelé, en le confirmant, ce qu’il avait dit de la loi de retour, M. Naudin n’en arrive pas moins à déclarer que «l’espèce est avant tout une collection d’individus » semblables », et que « la délimitation des espèces esten- » tièrement facultative » (1). Quand il écrivait ces paroles, M. Naudin donnait à la morphologie une prédominance que je ne puis admettre et qui me semble être en opposition flagrante avec les résultats de ses expériences. Luimême ne suit guère la règle qu’il semble poser ici, lorsque, prenant pour exemple trois formes de courges comestibles assez semblables pour avoir été réunies par Linné en une seule espèce, il montre que ces plantes refusent de donner des hybrides par croisement mutuel, et en conclut qu’il y a là « trois autonomies spécifiques » parfaitement distinctes; ou bien lorsque, rappelant ses expériences sur les datura, il tire les mêmes conséquences des phénomènes de retour et des troubles manifestés par les hybrides dans la végétation. Ici je suis heureux de me trouver pleinement d’accord avec mon savant confrère.

Lorsqu’il s’agit de Y espèce, il me semble en effet impossible de ne pas accorder aux caractères physiologiques tirés des phénomènes de reproduction une importance toutautre qu’à ceux qu’on peut emprunter à la forme. Nous voyons

(1) Nouvelles recherches sur l’hybridité dans les végétaux, § 8. ( Annales des sciences naturelles, he série, t. XIX.)

chaque jour celle-ci varier entre les mains de nos éleveurs, de nos jardiniers, de nos simples maraîchers, sans que jamais homme de science ou de pratique ait la pensée de faire une espèce à part des produits les plus aberrants, lorsque la filiation en est bien connue. L’autorité des faits l’emporte alors sur toutes les théories, et ramène à des conclusions identiques les esprits les plus divergents. On ne regardera pas davantage comme appartenant à la même espèce, quelque voisines qu’elles semblent être, des formes héréditaires entre lesquelles il est impossible d’obtenir des unions fécondes. En pareil cas encore, la réalité domine toutes les subtilités d’école. Ainsi, en présence des faits, les morphologistes les plus ardents acceptent la supériorité des caractères physiologiques empruntés à la fonction qui perpétue les êtres vivants.

Au fond, le grand problème est de reconnaître au juste jusqu’à quel point l’expérience peut nous éclairer sur la nature des deux sortes de groupes désignés par les mots d’ espèce et d erace. Le croisement est le seul mode d’expérimentation connu. La question revient donc à savoir jusqu’à quel point sont constants les phénomènes du métissage d’une part, de l’hybridation de l’autre.

Darwin ne s’y est pas trompé. Sans doute dans son livre sur Y espèce, il a, comme Lamarck, parlé des espèces douteuses qui embarrassent les naturalistes par l’incertitude des caractères morphologiques ; il a invoqué surtout le

PIGEONS, CHIENS, BLÉ. 271

témoignage des botanistes, et cité le nombre assez considérable des types qui, en Angleterre seulement, ont été considérés tour à tour commë espèce et comme race. Toutefois il insiste assez peu sur cet ordre de considérations, tandis qu’il consacre en entier un de ses quatorze chapitres à la seule question de l’hybridité. Dans son second ouvrage, cinq chapitres sont employés à exposer les résultats du croisement, à en apprécier les conséquences, indépendamment des études particulières consacrées à diverses espèces animales domestiques ou à des plantes cultivées, et dans lesquelles ces questions sont bien souvent examinées.

Évidemment un travail de cette nature fait par un naturaliste qui regarde les races comme des espèces en voie de formation , devait avoir pour but de montrer : d’un côté, que le croisement entre races n’est pas toujours possible ; de l’autre, que le croisement entre espèces peut donner naissance à des races hybrides. Telle est en elïet la tendance générale de l’ouvrage. Mais telle est aussi la parfaite loyauté de l’auteur, qu’il est souvent le premier à montrer ce qu’ont d’insuffisant les faits qui pourraient le plus ôtre invoqués en faveur de ses doctrines générales, et que pour le combattre, on n’a le plus souvent qu’à lui emprunter des armes.

Quand il s’agit du croisement des espèces entre elles, Darwin ne cite et ne pouvait citer aucun exemple de race hybride fourni par l’histoire des espèces sauvages livrées

à elles-mêmes. Il tire surtout ses arguments de quelques espèces animales soumises à la domestication, de végétaux transformés par la culture ou soumis aux pratiques de l’hybridation artificielle. Suivons-le donc sur ce terrain.

Parmi les animaux domestiques, les chiens, les moutons, les bœufs, les porcs, sont issus, pense-t-il, de plusieurs espèces. Cette opinion a été déjà bien souvent soutenue, et la grande, l’unique raison invoquée est toujours la différence de caractères morphologiques existant d’une race à l’autre. Darwin apporte peu de considérations nouvelles à l’appui de cette opinion ; il en fournit de bien sérieuses propres à la renverser. Son admirable travail sur les pigeons montre que cette espèce domestique compte au moins cent cinquante races bien assises, ayant reçu des noms spéciaux, etpouvantse diviser en quatre groupes fondamentaux, comprenant onze divisions principales. Cependant, par l’examen approfondi d’une masse énorme de faits, par un ensemble de considérations et de déductions qui se contrôlent et se confirment mutuellement, il en est arrivé à montrer de la manière la plus irrécusable que toutes ces formes, aujourd’hui héréditaires, ont pour ancêtre commun une forme spécifique unique, notre biset, le Columba livia des naturalistes. Sans disposer de matériaux aussi nombreux, mais par l’application de sa méthode, il ramène de même toutes nos races gallines au Gallus bankiva.

Certainement, si Darwin eût fait de même pour les mam-

PIGEONS, CHIENS, BLÉ

mifères domestiques, auxquels il accorde une origine multiple, il aurait conclu tout autrement qu’il ne l’a fait. Je ne puis entrer ici dans une discussion détaillée ; je me borne à indiquer quelques faits, en prenant pour guide mon éminent adversaire lui-même (1).

Les principales raisons données par Darwin pour ramener au biset tous 110s pigeons domestiques peuvent se résumer de la manière suivante.

Les races les plus éloignées se rattachent les unes aux autres par des intermédiaires. — Si les races principales ne résultent pas de la variation cl’une seule espèce, si leurs caractères essentiels sont dus à la descendance de plusieurs espèces distinctes, il faut admettre une douzaine de souches.

— Il faut admettre aussi que ces douze espèces primitives avaient toutes les mêmes mœurs, les mêmes instincts. Or, l’état actuel de l’ornithologie permet d’affirmer que ces espèces n’existent pas aujourd’hui. — On serait ainsi conduit à supposer qu’ après avoir été domestiquées, elles ont entièrement disparu; hypothèse absolument gratuite.

— Ces espèces supposées auraient dû être extrêmement différentes de toutes #les espèces du genre actuellement vivantes, et présenter même certains caractères qu’on ne

(t) J’ai examiné une à une les principales espèces animales domestiques, et donné avec quelque détail les raisons qui m’engagent à attribuer à chacune d’elles une origine unique, dans diverses publications, et surtout dans le cours dont j’ai déjà parlé. ( Revue des cours scientifiques , 1868-1869.)

QUATREFAGES

27Û DISCUSSION DES doctrines transformistes.

retrouve peut-être dans aucun oiseau. — Â l’exception des différences caractéristiques, toutes les races de pigeons ont dans la manière de vivre, dans la manière de nicher, dans leurs goûts, dans leurs allures au temps des amours, la plus grande ressemblance entre elles et avec le biset. — Spontanément ou par suite du croisement des races bien tranchées, on voit reparaître souvent certaines particularités de plumage et de teintes rappelant exactement ce qui existe chez le biset.

Les arguments qui précèdent reposent essentiellement sur des considérations morphologiques. Mais Darwin en a appelé aussi à la physiologie, et c’est sur ce terrain surtout que nous aimons à le suivre. Le savant anglais rappelle d’abord combien il s’est fait de tentatives depuis deux ou trois siècles pour domestiquer de nombreux oiseaux sans qu’on ait ajouté en réalité un seul nom à la liste des espèces apprivoisées. Si nos pigeons actuels provenaient de souches multiples, à en juger du nombre de ces souches par les caractères morphologiques, on aurait dû dès le début soumettre h la domestication une douzaine d’espèces distinctes; et cela si complètement,* qu'elles fussent devenues aptes à se croiser sans difficulté aucune en produisant des hybrides aussi féconds que leurs parents (1). Cette

(1) Ici, et dans plusieurs autres passages de son livre, Darwin admet la doctrine de Dallas, et pense que la domestication a pour résultat de faciliter les croisements et d’en accroître la fécondité, hypothèse toute gratuite.

PIGEONS, CHIENS, BLÉ

hypothèse serait, il faut bien l’avouer, bien peu d’accord avec l’expérience.

Dès qu’il touchait aux considérations physiologiques, Darwin ne pouvait méconnaître l’importance des résultats fournis par le croisement. 11 cite un nombre considérable de tentatives faites pour croiser diverses espèces du genre pigeon, soit entre elles, soit avec les pigeons domestiques, et toujours les unions ont été infécondes ou n’ont donné que des individus incapables de se reproduire. Tout au contraire, les mariages entre pigeons domestiques, quelque éloignées que soient les races, se montrent toujours féconds, et les produits ne laissent rien à désirer sous ce rapport. Darwin cite ici ses expériences personnelles à la fois nombreuses et décisives. Dans l’une d’elles, il a par des croisements successifs réuni dans un seul oiseau le sang des cinq races les plus distinctes sans que les facultés reproductives aient subi la moindre atteinte. Darwin attache avec raison une grande importance à ce côté de son argumentation en faveur de l’imité spécifique de toutes les races de pigeons.

Appliquons maintenant ces mêmes considérations à celui de nos mammifères domestiques qui présente les races les plus nombreuses, les plus diversifiées, les plus opposées par leurs caractères (1). Voyons si, étudiés à ces divers

(1) A In première exposition des races canines, faite à Paris par le Jardin

points de vue, nos chiens doivent être regardés comme issus d’une seule souche, ou bien si plusieurs espèces ont confondu leur sang pour former un être complexe, le Canis familiaris.

Buffon a admis la première de ces deux opinions. Récusera-t-on son témoignage en disant que ce n’est là de sa part qu’une conception théorique et le résultat de ses idées générales sur la variabilité limitée, mais encore indéterminée, de l’espèce? Je répondrai que Frédéric Cuvier, après s’être occupé pendant bien des années de ce sujet, est arrivé à la même conviction. Or, la pression des faits a pu seule le conduire à une conclusion pareille ; car, disci pie de son frère, dont il exagérait parfois les doctrines, il a toujours défendu l’invariabilité de l’espèce. L’évidence seule a donc pu le contraindre à accepter dans ce cas particulier une opinion qui pouvait le faire accuser d’inconséquence. Aussi la motive-t-il à diverses reprises, et- plusieurs de ses arguments sont précisément ceux qu’invoque Darwin à propos des pigeons (1).

Ainsi, Frédéric Cuvier fait remarquer que « les modifi-

d’acclimatation, on avait réuni 180 races parfaitement distinctes, et cependant toutes les races européennes n’y étaient pas représentées à beaucoup près, et les races exotiques manquaient presque toutes.

(1) Recherches sur les caractères ostéologiques du chien ( Annales du Muséum d’ histoire naturelle, t. XVIII, 1811). — Dictionnaire des sciences naturelles, article Chien, 1817.

PIGEONS, CHIENS, BLÉ

» cations les plus fortes n’arrivent au dernier degré de » développement que par des gradations insensibles » , et il appuie cette proposition sur l’examen détaillé des caractères extérieurs et ostéologiques. — 11 montre que, si l’on veut voir dans les caractères de races les signes d’autant d’espèces primitives, il faut admettre environ cinquante souches distinctes, multiplicité qui dépasse de beaucoup, on le voit, celle que Darwin regarde déjà comme inacceptable lorsqu’il s’agit des pigeons. — Ajoutons que presque toutes ces espèces premières auraient dû disparaître sans que la paléontologie même nous ait encore rien révélé sur leur prétendue existence. — Ajoutons encore que certains caractères des races canines les plus tranchées, tels que ceux de la tête du bouledogue, le pelage du barbet, etc. , ne se trouvent ni chez aucune espèce des genres voisins, ni même peut-être chez aucun animal sauvage. — Comme pour les pigeons d’ailleurs, ces cinquante espèces-souches auraient dû avoir essentiellement les mêmes instincts, surtout celui de la domestication.

On voit que tous les arguments morphologiques invoqués par Darwin à l’appui de l’unité spécifique des races colombines s’appliquent rigoureusement aux races canines.

Les similitudes entre les pigeons et les chiens considérés au point de vue physiologique ne sont pas moins frappantes. Le temps de la gestation est le même pour toutes les

races de meme taille (1). — Toutes paraissent être susceptibles d’apprendre à aboyer, et semblent également exposées à perdre cette voix factice par l’isolement et quelques autres conditions encore mal connues (2) . — Toutes enfin se croisent avec une facilité' dont nos rues et nos chenils ne témoignent que trop. Personne n’a prétendu que ces unions faites au hasard, et souvent en dépit de la surveillance la plus attentive, aient jamais été improductives ou aient donné naissance à des individus inféconds. Évidemment, si la fécondité du croisement entre les races a quelque autorité quand il s’agit des pigeons, à plus forte raison doitelle conduire à la même conséquence quand il s’agit des chiens, dont la variété supposerait un nombre d’espècessouches bien plus considérable.

Si Darwin avait fait avec quelque détail l’examen comparatif que je me borne à esquisser, s’il y avait apporté son esprit de critique impartiale ordinaire, il serait certainement arrivé à une conclusion tout autre que celle qu’il a admise ; car son livre ne renferme en réalité qu’une seule

(1) Isidore Geoffroy, Histoire naturelle des règnes organiques.

(2) Deux chiens de la rivière Mackenzie, amenés en Angleterre, restèrent muets comme leurs ancêtres; mais leur lils apprit à aboyer. Les descendants des chiens espagnols abandonnés dans l’île de Juan-Fernandez avaient oublié l'aboiement au bout d’une trentaine de générations. Ils le reprirent peu à peu eu compagnie de chiens restés domestiques. Les chiens amenés sur certains points de la côte d’Afrique perdent de même la laculté d’aboyer.

l'IGliOiNS, CllltlNS, JJLK.

objection à laquelle ne réponde pas ce court parallèle entre les pigeons et les chiens. J’entends parler de la ressemblance que présentent en divers pays, principalement en Asie et en Amérique, les chiens plus ou moins domestiques et d’autres animaux sauvages vivant à côté d’eux ou dans le voisinage. Darwin regarde ces derniers comme autant de souches, et il arrive ainsi à en reconnaître de six à huit, sans compter, ajoute-t-il, « peut-être une ou » plusieurs espèces éteintes ». Il reconnaît d’ailleurs luimême que, même en admettant le croisement de ces nombreuses espèces, on ne peut expliquer l’existence des formes extrêmes telles que celles des lévriers, des bouledogues, des épagneuls, des blenheim.

Ici Darwin oublie un fait important, négligé, il est vrai, par tous les autres naturalistes aussi bien que par lui, mais sur lequel j’ai appelé l’attention à diverses reprises et dont il faut pourtant tenir compte. Je veux parler de l’existence des races marronnes en général, et en particulier des chiens marrons.

Au milieu des populations les plus civilisées, dans les campagnes les plus cultivées, dans les villes les plus populeuses, il existe des chiens errants dont la police ne peut entièrement nous débarrasser. A mesure que les conditions é’une existence libre se multiplient, ces chiens errants échappent de plus en plus à l’empire de l'homme. On sait comment ils ont pullulé dans les villes d’ Orient, et ont re-

conquis sans abandonner les rues une indépendance à peu près complète. Un pas de plus, et il est clair qu’au lieu d’un animal domestique, on aura une vraie bête sauvage. Évidemment, partout où l’homme a conduit le chien, celui-ci a tendu à enfanter des races marronnes, toutes les fois qu’il a trouvé à vivre loin de son maître. Or, l’homme a amené partout le chien avec lui. On ne peut guère en douter en voyant les Polynésiens eux-mêmes le transporter jusqu’à la Nouvelle-Zélande (1) .

Par conséquent, dans toutes les contrées où les conditions d’existence l’ont permis, il a dû inévitablement se développer des chiens marrons. A peine est-il besoin de rappeler qu’il en a été ainsi en Amérique depuis l’époque de la découverte, et que les descendants de nos chiens domestiques forment aujourd’hui de nombreuses hordes de chiens sauvages aussi redoutables que si leurs ancêtres n’avaient jamais été domestiqués. Or, si depuis moins de trois siècles, nos chiens européens se sont transformés en bêtes féroces, quelle raison pent-on invoquer pour nier que les chiens qui les avaient précédés aient pu et dû en faire autant ? Ne serait-ce pas conclure en dépit de toutes les analogies ? Évidemment tout conduit à admettre qu’à côté des chiens

(1) Polynesian Mythology and ancient tradilional History of the Neiv- Zealand Race , par sir George Gray. J’ai rapporté les passages les plus importants de ce livre si instructif dans un de mes propres ouvrages : Les Polynésiens et leurs migrations.

PIGEONS, CHIENS, BLÉ. 281

domestiqués par les Mexicains et les Péruviens, à côté de ceux qui suivaient les tribus de l’Orénoque, de l’Amazone, du Rio delà Plata, nous devons trouver les races marronnes correspondantes (1). L’Asie méridionale avec ses jungles

et ses vastes espaces à peine habités par des tribus demi-

sauvages offrait au même point de vue les conditions les plus favorables. Il est évidemment impossible que les choses ne se soient pas passées là comme au Brésil et au Paraguay, et en effet tout tend à prouver que c’est une des contrées où le fait s’est produit le plus fréquemment.

Or, en recouvrant leur liberté, les animaux reprennent, on le sait, la plupart des caractères propres aux types sauvages ; mais ils n’en conservent pas moins en partie l’empreinte particulière qu’ils avaient reçue de l’homme et qui distinguait leur race domestique. Les observations de MM. Roulin (2) et Martin de Moussy (3), comparées aux descriptions malheureusement trop rares de quelques autres voyageurs, ne peuvent laisser de doute à cet égard. Il résulte de là qu’en disséminant le chien sur toute la surface du

(1) L’existence du chien domestique chez les plus anciens peuples de l’Amérique est attestée par les documents qu’a publiés M. l’abbé Brasseur de Bourbourg. ( Histoire des nations civilisées du Mexique.)

(2) Sur quelques changements observés chez les animaux domestiques transportés dans le nouveau continent. ( Mémoires des savants étrangers, t. VI.)

(3) Note sur les animaux domestiques redevenus sauvages dans le bassin de la Plata. {Bulletins de la Société d’anthropologie , t. I.)

globe, l’homme a semé pour ainsi dire en même temps des races marronnes forcément plus ou moins différentes les unes des autres. Ce sont les descendants d’individus soumis jadis à l’homme qui forment ces bandes de chiens sauvages souvent assez semblables aux races domestiques des mêmes contrées. Pour voir dans ces dernières les filles et non les mères des races ambiguës vivant en liberté, il faut oublier ce qui s’est passé en Amérique, ce qui se passe au milieu de nous et jusque dans Paris. Sans doute on ne peut le plus souvent invoquer à l’appui de l’opinion que je défends d’autre argument que l’analogie ; mais tout au moins m’est-il permis de dire qu'elle milite tout entière en ma faveur.

Voici pourtant un exemple bien propre à montrer comment on a pris pour une espèce sauvage une simple race de chiens marrons et abandonnés probablement depuis assez peu de temps.

La plupart des naturalistes ont fait du chien des îles Malouines (îles Falkland) une espèce distincte sous le nom de Canis antarclicus (1). Ils répètent que cet animal a été trouvé là par le commodore Byrou, le premier Européen qui, selon eux, aurait visité ces îles.

(I) Le Canis antarclicus paraît ressembler beaucoup au chien aguara, race marronne issue d’un chien domestique de l’Amérique du Sud, et qu il ne faut pas confondre avec l' Aguara proprement dit. Ces ressemblances mêmes trahissent son origine. Il est, du reste, surprenant que les naturalistes

BIGLONS, Cil l L N S , BLÉ.

Remarquons d’abord ici une erreur historique. Byron ne fit que toucher aux Malouines en janvier 1765. Or l’année précédente, en janvier aussi, Bougainville avait conduit dans ces îles une colonie d’ Acadiens, et y avait séjourné pendant quelque temps. Il s’y trouvait de nouveau au moment de la visite de Byron. C’est ce dont on peut se convaincre en consultant les deux récits de voyage écrits par ces célèbres navigateurs.

Tous deux parlent du chien qu’ils ont vu dans ces îles et à peu près dans les mêmes termes quant aux caractères extérieurs. Mais Bougainville a pu être plus précis. « Cet animal, dit-il, est de la taille d’un chien ordinaire, » dont il a l'aboiement, mais faible. » Ce dernier détail est décisif, et à lui seul rattache indubitablement le Canis antarcticus à quelqu’une de nos races. Aucune espèce sauvage n’aboie ; et, pour pouvoir le faire, il fallait que le chien des Malouines, descendu d’un chien domestique, n’eût pas même eu le temps à cette époque d’oublier son langage appris. A en juger par ce qui s’est passé à Juan-Fernandez, il n’était dans ces îles que depuis moins de trente ans. Du reste Bougainville, sans même s’occuper de la question zoologique, nous apprend fort bien comment cet animal a

aient accepté si facilement l’existence, sur le stérile et petit archipel des Mulou iiics, d’un mammifère de celte taille lui appartenant exclusivement. Il y avait là une exception aux faits généraux de la géographie zoologique qui aurait dû éveiller leur attention d’une manière toute spéciale.

dû arriver dans cet archipel isolé, lorsqu’il rappelle que sir Richard Hawkins, en longeant les côtes, avait vu des feux ii terre, et en avait conclu que ces îles étaient habitées.

Les faits précédents, les conséquences qui en découlent, nie semblent répondre pleinement à la seule objection nouvelle opposée par Darwin à l’opinion qu’a soutenue Frédéric Cuvier lui-même. Si les pigeons proviennent tous d’une seule souche sauvage, il en est incontestablement de même du chien (1).

A plus forte raison peut-on en dire autant des autres espèces auxquelles le savant anglais attribue une origine multiple. En somme, elles ne sont pas bien nombreuses, pas plus que celles dont l’origine unique est hors de doute. Au point de vue morphologique, elles ne présentent rien qui dépasse ni même qui égale ce que nous montrent les pigeons, et leurs races sont aussi moins nombreuses ; au point de vue physiologique, nous retrouvons chez elles

(1) J’ai montré depuis assez longtemps, après Güldenstaedt, Pallas, Tilesius, Ehrenberg, Hemprich, Isidore Geoffroy, que le chien n’est autre chose que le chacal domestiqué ( Unité de l’espèce humaine). J’ai apporté depuis quelques preuves nouvelles à l’appui de cette opinion, en faisant connaître les faits qu’ont bien voulu me communiquer diverses personnes, entre autres MM. Lartet, Dufour, etc. (Discours prononcé à l’occasion des expositions de races canines en 1863 et en 1865, Bulletin de la Société d'acclimatation .) — Les observations que j’ai pu faire pendant mon séjour au Caire sur les chiens libres, observations contrôlées par plusieurs de mes compagnons de voyage, concordent entièrement avec tout ce. que j’avais appris antérieurement sur cette question.

PIGEONS, CHIENS, BLÉ

cette facilité de croisement que Darwin invoque en parlant des races colombines. La chèvre, le bœuf, le porc, ont donné des races marronnes sur divers points du globe ; et, le dernier surtout, en se rapprochant du sanglier, en acquérant aussi des caractères en harmonie avec le climat, a néanmoins conservé des traces irrécusables de son ancienne servitude.

Ces considérations doivent suffire pour montrer qu’en attribuant une origine multiple aux quelques espèces domestiques dont le point de départ est inconnu, on va à remcontre de toutes les analogies tirées de celle dont l’unité spécifique est hors de doute; qu’en rattachant chacune de ces espèces aune souche unique, on a pour soi toutes ces analogies.

Il y a plus, l’histoire récente de quelques espèces nous apprend comment ont pris naissance chez d’autres ces races anormales, dont la multiplicité spécifique des origines est incapable de rendre compte, au dire de Darwin lui-même. En voyant Xancon reproduire chez le mouton les jambes et le corps du basset, en retrouvant dans le bœuf gnato les caractères extérieurs et ostéologiques du bouledogue, nous comprenons aisément ce qui a dû se passer chez le chien (1). Pour qui se place à notre point

(1) La race ancon ou race loutre de moutons a pris naissance dans le Massachusetts en 1791. Le bœuf gnalo (bœuf camard), sur lequel je reviendrai plus loin, apparaît d’une manière erratique dans nos troupeaux d’Europe

de vue, l’analogie et l'induction, partant de faits précis, permettent donc de résoudre des questions reconnues inabordables par l’hypothèse que je combats.

En résumé, tout nous ramène à voir l’expression de la vérité dans le langage ordinaire et accepté par nos contradicteurs eux-mêmes, langage qui comprend sous une même dénomination spécifique les races canines, bovines, ovines, porcines, de même que nous n’avons qu’un seul nom pour désigner l’ensemble des races de pigeons. 11 faut, ou bien renoncer à chercher dans nos races animales domestiques des exemples d’hybridation, ou bien admettre autant d’espèces que l’on compte de formes héréditaires bien tranchées. Mais, si l’on se place à ce point de vue exclusivement

(Nathusius cité par Darwin). M. Dareste a récemment étudié un jeune veau né aux environs de Lille, et qui présentait tous les principaux caractères du gnato de la Plata ( Rapport sur un venu monstrueux; Archives du Comice agricole de V arrondissement de Lille , 1867). Cette race a été décrite avec détail par Darwin, qui Payait observée à Buenos-Ayres dans les troupeaux des Indiens à demi sauvages au sud de la Plata (Darwin, Journal of Researches into th:c natural Uislory and Geology, chap. vin, et Delà variation des animaux et des plantes, t. I, chap. m). A. l’époque où M. Lacordaire visita ces régions, elle paraît avoir été assez répandue, si bien que quelques personnes, oubliant l’origine tout européenne du bétail américain, la croyaient indigène ( Une eslancia, dans la Revue des deux mondes, 1833). Il existe aussi au Mexique, comme nous l’apprend une communication faite à l’Académie des sciences par M. Sanson dans la'séance du 8 mars 1869, une race de gnatos qui se distingue de celle de Buenos-Ayres par l’absence des cornes ( Comptes rendus des séances de V Académie).

PIGEONS, CHIENS, BLÉ

morphologique pour le chien, le porc, le cheval, on ne peut agir autrement pour le lapin, l’âne, l’oie, le canard, le pigeon. On est conduit alors à séparer en espèces distinctes des êtres dont la filiation est bien connue, et qui descendent incontestablement d’une espèce unique sauvage vivant encore cà coté de nous.

Il me semble difficile que cette dernière conséquence soit acceptée par les morphologistes les plus décidés. Pourtant elle ressort irrésistiblement de leurs doctrines dès qu’on les applique aux questions spéciales dont nous possédons le mieux les données essentielles. Je me crois donc autorisé à dire que ces doctrines ont pour fondement avant tout notre ignorance même, et n’ont de valeur apparente que lorsqu’il s'agit de ce que nous ne connaissons pas.

Telles sont les conclusions générales qui ressortent de tous les faits empruntés au règne animal. Chez les végétaux, l’influence plus facile et plus forte du milieu, la multiplicité correspondante des variétés et des races naturelles ou artificielles, la facilité que la greffe, le marcottage et les autres procédés de reproduction fournissent pour multiplier les plus graves comme les plus légères variations, viennent compliquer singulièrement les phénomènes. Néanmoins, en les étudiant avec attention, on est conduit exactement aux mêmes résultats indépendamment des analogies qu’on peut légitimement établir d’un règne à l’autre en pareille matière.

Pour justifier celte conclusion, je ne crains pas cl’en appeler à l’ouvrage même de Darwin, bien que l’auteur parfois ne paraisse pas très-loin d’adopter la manière de voir opposée. Pas plus que pour les animaux, il ne cite d’exemple bien constaté d’une suite de générations hybrides nées d’espèces sauvages. Les groupes de races cultivées sous le même nom spécifique lui semblent seuls témoigner en faveur des mélanges hybrides. Mais lui-même s’exprime parfois de manière à montrer qu’il hésite à formuler cette conclusion en présence de la fécondité si complète de toutes ces races entre elles. Il accepte d’ailleurs franchement le résultat des expériences qui ont démontré l’unité spécifique de quelques-uns des groupes où les formes sont le plus multipliées. Il cite sans commentaires le travail du docteur Alefeld, qui, après avoir cultivé une cinquantaine de variétés de pois (. Pisum sativum ), a conclu de ses études qu’elles appartenaient certainement à la même espèce. Il ne fait aucune objection au travail si complet de M. Decaisne (I), qui, après dix ans d’expérimentation interrompue, est arrivé à la même conclusion pour les poiriers, dont on connaît plus de six cents variétés ou de races (2) . Il aurait pu ajouter que le même expérimentateur, qu’il appelle avec raison

(1) De la variabilité dans l’espèce du poirier ; résultat d’expériences faites au Muséum de 1853 à 18(12 inclusivement. (Comptes rendus de l' Académie des sciences, séance du G juillet 1863.)

(2) Godron, De l’espèce et des races dans les êtres organisés.

PIGEONS, CHIENS, DLÉ.

« un des plus célèbres botanistes de l’Europe », a ramené à une seule sept formes de plantain extrêmement différentes, toutes fort répandues dans la nature, et que l’on considérait comme autant d’espèces distinctes (1).

Je crois inutile de multiplier ces citations. Ce qui précède suffit pour montrer combien est grande chez les végétaux la variabilité des types spécifiques, et par conséquent combien il est facile de se laisser égarer ici lorsqu’on s’en tient aux considérations tirées de la forme seule. Il est évident qu’on est exposé à chaque instant à prendre pour des hybridations vraies de simples métissages (2).

Toutefois, parmi les exemples empruntés par Darwin au régime végétal, il en est un de vraiment fondé, et qui montre bien deux espèces parfaitement distinctes ayant

(1) Je liens le chiffre de M. Decaisne lui-même, qui s’est borné à indiquer, dans le compte rendu d’une séance de la Société qu’il présidait alors, le résultat général de ses recherches. Il a reconnu dans le genre Plantago , si nombreux pour quelques botanistes, trois espèces majeures seulement. Les autres ne sont que des races ou des variétés. ( Bulletin de la Société botanique de France , séance du 20 avril 1860.)

(2) Cette observation est en particulier applicable aux expériences de sir W. Herbert, rapportées par Darwin (De l’origine des espèces, chap. vm, p. 2). D’après cet expérimentateur, il existerait certains genres de plantes chez lesquels la fécondation serait aisée et fertile en croisant des espèces différentes, tandis que les plantes fécondées avec leur propre pollen resteraient infécondes. Ces faits rappellent évidemment ceux que Darwin admet lui-même pour le croisement des races, ou ceux qu’il a fait connaître sur les plantes polymorphes, et nullement ceux que tous les naturalistes rattachent à l'hybridation.

QUATREFAGES

produit de vrais hybrides qui sont restés régulièrement féconds pendant une suite déjà considérable de générations. Ce fait, unique jusqu’à ce jour, mérite d’autant plus de nous arrêter.

La patrie origiriellO du blé, de cette céréale dont nous ne comprenons guère en Europe qu’on puisse se passer pour vivre, n’est pas encore connue avec certitude (1). De là sans doute est née la pensée qu’il pouvait bien n’être que le résultat de la transformation d’un ægilops, plante qui, quoique bien plus petite que nos diverses races de froment, leur ressemble beaucoup. Cette opinion est populaire en Syrie, où les Arabes désignent Y Ægilops ovata sous le nom de père du blé. Elle fut soutenue en \ 820 par un professeur de Bordeaux, nommé Latapie, qui disait avoir confirmé par des expériences les observations qu’il avait faites en Sicile. C’est dans cette île, pensait-il, que la transformation s’était opérée ou bien avait été reconnue pour la première fois, et il expliquait ainsi la fable de Triptolème. Bory de Saint-Vincent accueillit favorablement cette idée, qui concordait si bien avec ses théories (2). Cependant elle était tombée dans l’oubli, quand des recherches de M. Esprit Fabre (d’Agde), publiées en 185o, vinrent lui donner une importance inattendue.

(1) Quelques voyageurs, Olivier, André Michaux, plus récemment Atieher Éloy, ont cru reconnaître le froment sauvage clans une graminée de Perse.

(2) Dictionnaire classique d’histoire naturelle , art. Ægilops.

PIGEONS, CHIENS, lîLl

M. Fabre avait trouvé au bord d’un champ de blé la plante décrite par Requien sous un nom qui indiquait ses caractères intermédiaires entre ceux des œgilops et du froment (1) ; mais il l’avait vue sortir d’un épi de véritable Ægilops ovata , enterré par accident. Il crut à un commencement de transformation, et se mit à l’œuvre pour continuer une expérience si heureusement commencée. Pendant douze années consécutives, il cultiva les graines de son Ægilops Iriticoides , et finit par obtenir des plantes donnant un blé parfaitement comparable è, celui de certaines variétés de froment. Alors seulement il publia les résultats de ses recherches, qu’avait suivies et contrôlées un célèbre botaniste de Montpellier, Dunai (2). Les faits observés par M. Fabre étaient incontestables ; les conséquences qu’il en tirait semblaient être à l’abri de toute objection. La transformation de l’ Ægilops ovata en froment sembla un moment un fait acquis à la science ; et pourtant il n’en était rien.

Quelques particularités dans les phénomènes de cette prétendue métamorphose avaient éveillé l’attention de M. Godron, alors professeur à Montpellier. Ce botaniste éminent crut y reconnaître les caractères d’une hybridation plutôt que ceux d’une transformation graduelle. A son tour il expérimenta; et, croisant d’abord X Ægilops ovàta avec

(1) Ægilops Iriticoides.

(2) Des Ægilops du midi de la France el de leurs transformations. (Mémoires de l’Académie de Montpellier, 1853.)

le froment, il obtint Y Ægilops triticoides. Puis, fécondant de nouveau cet hybride avec du pollen de froment, il obtint un quarteron fort semblable au blé ægilops de M. Fabre (1). Ces expériences, répétées par plusieurs botanistes en France, en Allemagne, donnèrent partout les mêmes résultats (2).

La question changeait ainsi de nature, sans perdre pour cela de son intérêt. Le premier expérimentateur avait constaté la fécondité de son blé artificiel ; le second avait à s’assurer si elle se retrouvait dans son hybride. M. Godron poursuivit donc son expérience, Il continua d’élever des plantes provenant de semences obtenues par M. Fabre et par lui-même. Aujourd’hui encore il cultive les descendants des unes et des autres, et obtient tous les ans une récolte plus ou moins abondante. La forme intermédiaire de l’hybride s’est maintenue jusqu’ici dans les cultures de M. Godron. Il n’a pas observé de retour vers l’une ou l’autre des espèces parentes, comme cela a eu lieu à Montpellier et chez M. Fabre (3).

Toutefois ce résultat n’a été obtenu qu’à l’aide de soins continus et minutieux. Les expériences de M. Godron ont

(1) M. Godron a donné à cet hybride quarteron le nom d’ Ægilops speltœf or mis.

(2) M. Godron fit ses premières hybridations à Montpellier l’année même où parut le mémoire de M. Fabre. Il les a répétées à Nancy en 1857.

(3) Naudin, Nouvelles recherches sur l’hybridité dans les végétaux.

PIGEONS, CHIENS, PLÈ.

bien montré qu’abandonné à Faction des seules conditions naturelles, même sur un sol préparé comme on le fait pour le blé, YÆgilops spcliœformis disparaîtrait bien probablement dès la première année, et ne pourrait en aucun cas continuer à se propager. Cette race hybride, exception unique jusqu’à ce jour, ne dure donc que par l’intervention active de l’homme. A ce titre nous aurons à l’examiner de nouveau plus tard. Il suffit ici de constater qu’il existe sous ce rapport une différence absolue entre elle et les nombreuses races animales métisses journellement obtenues, et dont on connaît l’origine. La différence n’est pas moindre quand il s’agit de ces nombreuses races de végétaux cultivés qui se reproduisent par graines et qui constituent l’immense majorité de nos légumes. Pour admettre que ceux-ci doivent leur existence à un ancien croisement d 'espèces, il faut encore conclure en dépit des seules analogies qui permettent de jeter du jour sur ce que nous ne connaissons pas.

J’ai dû insister sur la manière dont Darwin a traité la question du croisement des espèces. On peut être beaucoup plus bref lorsqu’il s’agit du croisement des races. Ici nos opinions sont semblables, et il ne peut guère en être autrement, car les faits journaliers parlent trop haut. J’ai reproduit plus haut textuellement sa déclaration au sujet du croisement entre races domestiques animales. Il ne connaît pas un seul exemple de stérilité dans cette sorte de

métissage. 11 constate au contraire que la fertilité se ranime ou s’accroît souvent en pareil cas.

Son langage est moins précis quand il s’agit des végétaux, et par moments il semble admettre l’infécondité de certains métissages. Pourtant, après avoir discuté quelques rares exemples, il se borne à dire : « Ces faits relatifs aux » plantes montrent que dans quelques cas certaines varié - » tés (races) ont eu leurs pouvoirs sexuels modifiés, en ce )) sens qu’elles se croisent entre elles moins facilement et j) donnent moins de graines que les autres variétés des )> mêmes espèces (1). » Certes c’est là une conclusion que personne n’aura la pensée de contester. On reconnaît à tout moment des diffère n ces de fécondité de race à race lorsqu’on unit des individus appartenant tous deux à l’une d’elles, Que des faits analogues existent dans leur croisement réciproque, il n’y a certainement là rien qui soit en désaccord avec la distinction de la race et des espèces même les plus voisines.

Le savant anglais paraît voir dans les cas d’amoindrissement de la fécondité une sorte d’acheminement vers un isolement plus complet ; mais comment interpréterait-il les cas contraires, ceux oh la fécondité grandit sous l’influence du métissage, et qui sont de beaucoup les plus nombreux? Sans doute il y a du plus et du moins dans les

(1) De la variation des animaux et des plantes , t. II, chap. xvi.

PIGEONS, CHIENS, PLÉ. 295

phénomènes de cet ordre comme dans tous, Cependant, du minimum de fécondité continue constaté entre races aux faits qui caractérisent l’hybridation, il existe toujours une distance énorme et dont le lecteur peut juger aisément.

Ainsi, en matière de croisement, quand il s’agit des races , accord complet de toutes les opinions; accord encore à propos des espèces lorsqu’il s’agit des cas spéciaux dont on possède toutes les données ; désaccord là seulement où ces données manquent : voilà en résumé ce que constate l’ouvrage même de Darwin, ouvrage qui est sans contredit l’effort le plus sérieux qui ait été fait jusqu’à ce jour pour abaisser les barrières qui séparent la race de l’espèce. Voilà donc encore X appel à ï inconnu employé pour combattre les analogies empruntées à une foule de faits positifs.

A eux seuls le contraste que je viens de faire ressortir et la nature des arguments invoqués en faveur de la doctrine que je combats, me semblent faits pour confirmer les convictions de ceux qui croient à la distinction fondamentale de l’espèce et de la race, qui voient dans la différence des phénomènes de l’hybridation et du métissage un moyen de distinguer ces deux choses.

Est-ce à dire que ce critérium efface toutes les difficultés? Non, certes. AvecM. Decaisne, je n’hésite point à reconnaître que, lorsqu’il s’agira de ramener un nombre indé-

terminé de formes différentes à un seul et premier type spécifique, « il y aura toujours des cas douteux, même » après l’épreuve du croisement fertile dans toute la série » des générations possibles » (1). Des cas inverses se présenteront sans doute aussi. Est-ce une raison pour repousser la règle générale qui ressort d’une écrasante majorité de faits indiscutables? A ce compte, je ne sais trop quel principe pourrait être conservé dans n’importe quelle science. L’attraction elle-même n’a pas résolu toutes les difficultés de la mécanique sidérale, si simple pourtant dans ses immuables lois. A-t-elle été mise en doute pour cela? Vouloir être plus exigeant quand il s’agit des phénomènes si complexes du monde organisé serait méconnaître la nature des choses. Il ne faut pas d’ailleurs s’exagérer la portée de ces difficultés, et y voir un motif pour confondre ce qui est en réalité très-distinct. Les lacunes de notre savoir actuel ne sauraient autoriser l’adoption d’hypothèses en contradiction avec les faits acquis.

J’ai cherché à montrer l’ensemble de ceux que la science a enregistrés. Je ne crois pas possible d’aller chercher autre part les bases d’une discussion sérieuse, qu’il s’agisse du présent ou du passé. Pas plus dans le monde organisé que dans le monde inorganique, les lois générales n’ont pu changer depuis les temps paléontologiques, quelque loin-

(1) De la variabilité dans l’espèce du Poirier.

PIGEONS, CHIENS, PLÉ. 297

tains qu’ils soient par rapport à nous et à notre courte existence. En réalité, ces époques, même en leur accordant toute la durée que leur attribue Darwin, sont à peine des jours dans les années de l'univers. Pour savoir ce qui se passait alors, le seul moyen rationnel, le seul scientifique , est de prendre pour point de départ de toutes les investigations ce qui se passe encore aujourd’hui.

Page 1