‹ Charles Darwin et ses précurseurs françaisChapitre 19 sur 24 · POUVOIR DE LA NATURE ET DE L’HOMME. — CONCLUSION · texte numérisé non relu

POUVOIR DE LA NATURE ET DE L’HOMME. — CONCLUSION

Variété, race, espèce, telle est la filiation qu’ont suivie, d’après les doctrines de la transformation lente, toutes les formes vivantes issues des proto-organismes de Lamarck ou du prototype de Darwin. Arrêtons-nous un instant à chacune des trois étapes assignées par ces théories à cette évolution progressive, en nous attachant surtout à Phistoire des animaux.

J’ai déjà dit comment le naturaliste français explique l’ apparition de la variété. Le désir, le besoin, développés sous l’influence des conditions extérieures, sont les premières causes delà modification d’une forme préexistante ;

1 habitude leur vient en aide; l’hérédité, accumulant des ellets inappréciables dans chaque génération considérée isolément, rend manifeste des changements d’abord insensibles.

De pareils phénomènes supposent, on le voit, des individus déjà entrés dans la vie active et dont tous les organes sont par conséquent bien formés. Ils sont impossibles chez l'embryon. Selon Darwin, qui accepte ici la manière de voir de Geoffroy Saint-Hilaire, c’est au contraire chez ce dernier que se manifestent les variations initiales. Selon lui encore, ces variations ont d’ordinaire pour cause une altération des organes reproducteurs mâles et femelles, altération existant avant l’acte de la conception. Les changements de types remonteraient ainsi aux parents eux-mêmes. — Il est certainement possible que cette explication ait quelque chose de fondé. Pourtant, lorsque Darwin invoque à l’appui de son opinion l’infécondité d’animaux réduits en captivité, et qui, bien portants d’ailleurs, cessent de se reproduire, l’analogie me paraît bien vague et bien lointaine.

Dans toute cette partie de son livre, le savant anglais cherche à diminuer le plus possible le rôle joué par le milieu extérieur dans la production des variétés. — Il me semble difficile d’accepter ses restrictions sur ce point. Les observations faites par Geoffroy jusque chez l’homme luimême, les expériences qu’il avait commencées sur les œufs

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de poule et que i\I. Dareste (1) a reprises avec tant de persévérance et de talent, ont incontestablement mis hors de doute l’action exercée par les agents du dehors. En faisant simplement varier l’intensité ou le mode d’application de la chaleur, le second de ces expérimentateurs en. est arrivé à produire presque à coup sûr la plupart des monstres à un seul corps qui peuvent se présenter chez les oiseaux, à reconnaître le mécanisme de leur formation et l’enchaînement des altérations les plus légères aux déformations les plus graves. On ne saurait nier ici l’action directe de l’agent extérieur sur le germe lui-même en voie de développement, et évidemment les modifications tératologiques ainsi obtenues sur un œuf sont indépendantes de toute action venant des parents.

Or, Darwin lui-même reconnaît le lien intime qui rattache la variété à la monstruosité. Celle-ci n’est bien souvent que l’exagération de celle-là. Des causes sans cesse en action, et que nous voyons être assez puissantes pour déformer complètement les organismes, doivent à plus forte raison les faire souvent varier. Les poulets créoles perdant leur duvet de naissance et restant nus jusqu’à l’apparition des vraies plumes, les cochons sauvages des hauts

(1) Les recherches de M. Dareste ont été commencées il y a près de quinze ans. Les résultats en ont été communiqués à l’Académie des sciences à diverses reprises et sont dispersés dans plusieurs volumes des Comptes rendus.

plateaux des Cordillères acquérant au contraire une espèce de laine sous Faction d’un froid modéré, mais continu, nous fournissent des exemples de ce phénomène (1).

C’est donc aux actions de milieu, s’exerçant immédiatement sur l’embryon des ovipares, et par l’intermédiaire de la mère sur celui des vivipares, que nous reporterons généralement les modifications individuelles qui constituent les variétés.

Du reste, les explications peuvent différer ; le fait luimême est indiscutable. Quelles que soient les théories, tous les naturalistes sont ici d’accord. Ces modifications peuvent toucher à la monstruosité ou bien être à peine assez accentuées pour se distinguer des traits individuels. Dans le premier cas, si elles se propagent par la génération, elles constituent d’emblée une race, et parfois une de celles qui s’éloignent le plus du type spécifique.

De pareilles races très -anormales se sont produites peut-être même en dehors de Faction de l’homme. Telle pourrait bien être l’origine de la race de bœufs gnatos , littéralement bœufs camards, et qu’on aurait pu nommer à juste titre bœufs-dogues , car ils présentent dans leur espèce les traits caractéristiques de ce chien. Cette race, dont j’ai déjà parlé, paraît s’être formée parmi les troupeaux

(1) Recherches sur quelques changements observes dans les animaux domesliques transportés de l’ancien monde dans le nouveau continent, par M. Roulin. ( Mémoires des savants etrangers à V Académie des sciences , t. V.)

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à demi sauvages des Indiens du sud de la Plata. Elle a la taille moins élevée, les formes plus trapues que les autres races du pays. La tête, le museau surtout, sont considérablement raccourcis; la mâchoire inférieure dépasse la supérieure, et la lèvre, fortement relevée, laisse les dents à nu. A ces caractères extérieurs correspond une charpente osseuse qu’Owena fait connaître (1), et dont on peut résumer les caractères en disant que, dans la tête du gnato, presque pas un os ne ressemble à l’os correspondant du bœuf ordinaire. 11 est assez difficile de croire que personne ait jamais eu intérêt à conserver et à multiplier cette forme semi-monstrueuse du bœuf, qu’on s'est mis à détruire dans le bassin de la Plata dès qu’on a donné des soins plus réguliers à l’élevage du bétail. Les gnatos se sont probablement développés tout à fait spontanément.

Il n'en est pas ainsi des ancons ou moutons-loutres. Ceuxci proviennent d’un bélier né en 1761 dans la ferme de Seth-Wright (Massachusetts). Cet animal possédait les proportions bien connues du chien basset. La brièveté de ses membres, l’empêchant de franchir les clôtures, présentait un avantage. On l’employa comme reproducteur, et quelques années après ses descendants formaient une race parfaitement assise (2). Ici l’homme est intervenu et a em-

(1) Catalogue descriptif de la collection ostëologique du Collège des chirurgiens.

(2) Prichard, Histoire naturelle de l'homme , t. I.

ployé la sélection. Il a agi de même pour les moutons mauchamp , que M. Graux a obtenus d’un bélier né en 1828 au milieu d’un troupeau de mérinos ordinaires, avec une toison soyeuse au lieu de laine proprement dite (1). Aujourd’hui non-seulement cette race est entièrement constituée ; mais de plus elle a donné naissance à des sous-races déjà distinctes. Si Mmu Passy avait conservé et élevé ses poulets couverts d’un duvet « si épais et si doux, qu’il res- » semblait au poil d un chat » et se laissait peigner avec un peigne fin, nous aurions certainement une race galline de plus, extrêmement curieuse et dont nous connaîtrions exactement la date de naissance (2).

De pareils faitsjettent un jour très-grand sur la plupart des questions que soulèvent l’origine et la nature de la race. L’analogie autorise évidemment à admettre que ce qui s’est passé dans une espèce peut se reproduire dans une autre espèce appartenant au même type général. La variabilité, les lois de l’hérédité agissant soit librement, soit sous la direction de l’homme, suffisent donc pour expliquer l’ap-

(1) Bulletin de la Société d’ acclimatation, t. I.

(2) C’est en 1852, dans ses couvées d’arrière-saison, que Mn,e Passy vit apparaître un assez grand nombre d’individus présentant ce singulier caractère. Malheureusement elle les sacrifia, craignant de compromettre la pureté de sa belle race cochinchinoiSe [Bulletin de la Société à’ acclimatation, 1854). Le même phénomène paraît s’être produit la même année chez M. Jobnslon.

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parition de races de chiens présentant des caractères analogues à ceux que nous venons de décrire chez le gnato et Tancon. Â plus forte raison, peut-on les invoquer avec confiance, quand il faut rendre compte de cas beaucoup plus simples, quand il s’agit de chercher comment ont pu se produire des formes bien moins anormales.

Darwin reconnaît, du reste, ce mode de formation des races reproduisant un caractère apparu subitement; seulement il n’en tire pas la conclusion que je viens de formuler et qu’il me semble difficile de combattre. Il lui échappe pourtant une réflexion qu’il serait aisé de prendre pour un aveu. « Si, dit-il,- les races ancon et mauchamp avaient » apparu il y a un ou deux siècles, nous n’aurions aucun » document sur leur origine, et les mauchamps surtout » eussent sans aucun doute été regardés par plus d’un » naturaliste comme la descendance de quelque forme pri- » mitive inconnue, ou au moins comme le produit d’un » croisement avec cette forme (1) . »

Cette conclusion eût été en effet inévitable pour quiconque méconnaît plus ou moins la distinction de l’hybridation et du métissage et se laisse guider par la morphologie. A ce titre, Darwin lui-même l’aurait probablement adoptée. Mais le physiologiste l’aurait repoussée; car le croisement du mauchamp, de V ancon, avec les autres mou-

(1) De la variation des animaux et des plantes , t. I, chap. ni. ÜUATREFAGES. 20

tous a tous les caractères du métissage, et non pas ceux de l’hybridation. Il en est de même pour le gnato, dont on eût certainement fait, non pas seulement une espèce, mais un genre à part, et qui se croise avec le bétail ordinaire aussi facilement que le font les races entre elles (1). Qu’on reporte sa pensée, en tenant compte de la réflexion de Darwin, sur nos porcs, nos bœufs, nos chiens, et l’on verra qu’ici encore l’analogie parle entièrement en notre faveur.

Les races extrêmes n’apparaissent pas toujours ainsi d’emblée. Le plus souvent même elles sont le fruit des modifications successivement accumulées pendant un nombre indéterminé de générations. Dans son mémoire sur les pigeons, Darwin a suivi avec beaucoup de sagacité et montré de la manière la plus précise la succession des actes et des phénomènes qui ont amené la constitution des principales

(1) Lacordaire nous apprend qu’à la l'iata quelques personnes ont voulu voir dans le gnato une race indigène. On oubliait que tous les bœufs américains sont venus primitivement d’Europe, et qu’en particulier tous ceux du bassin de la l’iata descendent d’un taureau et de huit vaches amenés à l’Assomption en 1558 parles frères Goës. Depuis cette époque, il est devenu fort rare dans ces contrées, puisque M. Martin de Moussy n’a jamais eu occasion de l’observer ( Bulletin de la Société d'anthropologie, t. 1). Ce fait s’explique par l’habitude qu’on a prise de tuer tout jeune veau qui présente les caractères de cette race (renseignement communiqué par M. Levavasseur). Cette coutume elle même s’est certainement établie par suite de la difficulté qu’on éprouvait à nourrir ces animaux en temps de sécheresse, la forme de leurs mâchoires les empêchant de brouter aussi aisément que les bœufs ordinaires. (Darwin, Journal of llcsearches , et De la variation des animaux et des plantes.)

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races actuelles. Ce qu’il dit de cette espèce s’applique certainement à tous les cas analogues* La sélection volontaire, mais d’abord inconsciente, cherchant seulement à améliorer dans un sens vaguement déterminé des formes déjà existantes; puis la sélection méthodique, raisonnée, se proposant un but bien défini, tels sont essentiellement les moyens mis en œuvre par l’homme pour produire les types étranges du pigeon messager, du pigeon grosse gorge, du pigeon paon... Ces races diffèrent les unes des autres nonseulement par tous les caractères extérieurs, mais encore par des modifications atteignant le squelette lui-même, et le naturaliste le plus sévère les placerait certainement dans autant de genres différents, s’il les rencontrait à l’état sauvage. Des documents historiques ont d’ailleurs permis à Darwin d’établir qu’une partie de ces races remonte tout au plus à deux ou trois siècles, et qu’il en est de bien plus jeunes, quoique aussi solidement assises aujourd’hui. — Toute cette partie de l’œuvre de l’éminent naturaliste est du plus haut intérêt, et je suis heureux de me trouver ici en pleine communauté d’idées avec lui.

Le biset, père de tous nos pigeons, présente aussi des races sauvages et des races marronnes (I). Comment ontelles pris naissance?

(1) Les races sauvages sont celles qui n’ont jamais été domestiques Les races marronnes ou libres sont celles qui descendent d’individus domestiques, mais qui ont reconquis leur liberté et sont retournées à l’état sauvage.

A peu près uniquement, répond Darwin, par la sélection naturelle. — Je reconnais de grand cœur le rôle important dévolu à celle-ci. La lutte pour l'existence remplit ici le rôle de l’éducateur qui choisit dans sa volière ou son troupeau les plus forts, les plus robustes individus pour perpétuer l’espèce, qui consomme les moins bien venus ou les met hors d’état de se reproduire.

Mais je ne puis accorder au savant anglais que les conditions d’existence jouent dans la constitution des races naturelles un rôle aussi restreint qu’il paraît l’admettre dans certains passages de son livre. Je crois fermement au contraire à la puissance extrême de ces conditions, agissant soit directement, soit indirectement. ïl y a plus : bien loin d’être subordonnées à la lutte pour l’existence et à la sélection. ce sont elles qui en commandent les circonstances et les résultats. N’est-il pas évident que pour les animaux comme pour les plantes, les conditions de supériorité, et par conséquent de survie, seront non -seulement différentes, mais opposées, dans un désert aride ou au milieu de marais fangeux, sous le pôle ou sous l’équateur ?

Des conditions générales différant à ce point ne sont pas nécessaires lorsqu’il s’agit d’êtres vivants que leur nature soumet d’une manière presque absolue aux influences de milieu. Les végétaux sont essentiellement dans ce cas. Fixés au sol qui les nourrit, ils sont, pour ainsi dire, façonnés quelquefois par lui ; incapables de se défendre

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contre l’atmosphère, ils présentent souvent des témoignages irrécusables de l’action modificatrice qu’elle exerce sur eux. La belle expérience de M. Decaisne sur les plantains d’Europe, dont j’ai parlé plus haut, les observations de M. Gubler sur quelques plantes naines, suffisent pour mettre dans tout son jour ce fait général.

M. Gubler a montré qu’en s’élevant sur la pente des montagnes, certaines plantes ne subissent pas seulement une réduction de taille considérable, mais qu’en outre les principaux organes, et jusqu’aux parties essentielles de la fleur, sont atteints. M. Decaisne a fait plus : il a reproduit par un simple changement dans les conditions d’existence plusieurs formes d’une même plante existant dans la nature et qu’on avait prises pour autant d’espèces proprement dites. Il a récolté en rase campagne les graines d’un plantain appartenant à l’une des espèces les plus généralement admises; il les a semées et élevées au Muséum en imitant autant que possible les conditions particulières aux terrains où poussent les formes les plus distinctes de ce genre. Par cela seul, il a obtenu sept de ces formes prétendues spécifiques. Or, il s’agissait ici de différences sérieuses et bien faites pour excuser les botanistes qui, jugeant par les caractères morphologiques seuls, avaient vu là des espèces diverses. De l’une à l’autre de ces plantes, petites-filles de la même mère, on rencontrait des feuilles rondes et courtes on assez longues pour

servir de fourrage, disposées en rosette écrasée on allongées en une touffe droite et fournie; la plante était entièrement glabre ou couverte de poils ; la racine, annuelle chez les unes, était vivace chez les autres. Tous ces traits étaient héréditaires, et reproduisaient ceux des races naturelles vivant dans des conditions semblables à celles qu’avait artificiellement reproduites l’habile expérimentateur. Évidemment ils étaient dus à ces conditions mêmes (1).

La sélection joue certainement un rôle considérable dans les expériences inverses, pour ainsi dire, et quand il s’agit d’obtenir des races s’écartant parfois d’une manière étrange des formes naturelles. Cependant il faut le plus souvent lui venir en aide et transformer d’abord les conditions d'existence.

Lorsque Vilmorin voulut mettre hors de doute l’origine de nos carottes cultivées en les tirant directement de la carotte sauvage, il échoua tant qu’il se borna à choisir avec soin ses porte-graines et à multiplier les soins d’élevage. Il dut surtout le succès de sa tentative à la pensée qui lui fit garder pendant l’hiver quelques individus tardifs qu’il repiqua au printemps, Il obligea ainsi une plante annuelle

(1) L'expérience de M. Dccaisne explique très-bien comment sir W. Herbert s’est mépris et a regardé de simples métissages comme des hybridations. Il est clair que si le botaniste anglais avait croisé ensemble les formes de plantain dont il s’agit ici, il aurait cru avoir opéré sur des espèces , tandis que l’expérience aurait en réalité porté sur des races.

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à dépenser sa vie en deux ans. C’est ainsi seulement qu’il parvint à transformer une racine extrêmement grêle, dure et coriace, en ce légume savoureux et tendre que nous connaissons tous. Quatro générations suffirent dès lors pour produire ce changement (1). Par des procédés semblables, M. Carrière a transformé en cinq ans le radis sauvage (Raphanus raphajiisfrt/m), regardé par tous les cultivateurs comme une mauvaise herbe. Entre les mains de cet habile jardinier-chef des pépinières du Muséum, une racine immangeable et pesant au plus 32 grammes, s’est métamorphosée en un légume excellent , dont le poids varie de 300 à 600 grammes et plus (2) . Tous ces résultats ont été obtenus avant tout par suite du changement dans les conditions d’existence imposé à ces végétaux, qu’on a rendus bisannuels, d’annuels qu’ils étaient naturellement. La sélection n’a exercé qu’une action secondaire.

Il serait facile de citer bien d’autres faits de ce genre à l’appui de ma manière de voir, qui fut au fond celle de Billion comme de Geoffroy, et les plus frappants peut-être seraient fournis par Darwin. Aussi dans la discussion que je pourrais soulever à ce sujet, trouverais-je des auxiliaires jusque chez ses plus dévoués disciples. Je me borne à mentionner Mlle Royer, qui se sépare ici complètement du

(1) Notices sur V amélioration des plantes par le semis.

(2) Origine des plantes domestiques démontrée par la culture du radis

sauvage.

savant qu’elle interprète. Dans une note assez étendue où elle discute la question d’une manière générale, elle arrive à conclure que « les conditions complexes de la vie déter- » minent et règlent toute variation en premier comme en » dernier ressort » . Ces quelques mots résument d’une manière fort heureuse tout ce que nous savons sur cette grave question.

Au reste, il me semble que, sur cette question, nous serions aisément d’accord, et que la différence des appréciations entre Darwin et moi tient surtout à ce que le savant anglais donne aux expressions de milieu , de conditions d'existence , un sens plus restreint que je ne le fais (1). A bien des reprises, et surtout dans son livre sur V Influence de la domestication , il atténue lui-même ce qu’ont évidemment d’exagéré quelques-unes de ses assertions relatives au peu d’influence des actions de milieu , et il admet qu elles commandent la transformation des races les plus accusées (2). Il admet aussi qu’elles jouent un rôle prépondérant dans leur formation. Je me borne à citer un exemple.

(1) Ces expressions doivent être prises dans un sens absolu et comprendre tout ce qui peut exercer une influence directe ou indirecte sur l’être vivant. On n’a aucune raison pour exclure des conditions d’existence d’un être quoi que ce soit pouvant avoir sur lui une action, et c’est l’ensemble de ces conditions qui constitue le milieu où il vit.

(2) De la variation des animaux et des plantes. Voyez surtout ce que dit l’auteur au chapitre xii, Des conditions de vie capables d'annuler les lois de l'hérédité, et au chapitre xxn, Des causes de la variabilité.

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Chez toutes les espèces qui ont. vécu constamment en pleine liberté, on constate un fait que j’ai déjà indiqué et dont il reste à faii e ressortir l’importance. En tant qu’elles sont comparables par le degré d’organisation à nos espèces domestiques, aucune d’entre elles ne présente de variations à beaucoup près aussi nombreuses ni aussi considérables que ces dernières. En outre, lorsqu’une partie des représentants d’une espèce est passée sous l’empire de l’homme, tandis que le reste conservait son indépendance, on reconnaît aisément que les premiers ont à tous égards beaucoup plus varié que les seconds. Il suffit de citer comme exemple les canards, les oies, les lapins, dont l’unité d’origine est admise par tout le monde, et toutes celles de nos plantes cultivées dont la souche sauvage est connue.

Darwin, avec qui je suis heureux de me trouver ici d’accord, explique une partie de ce contraste par la différence des milieux. Quelles que soient l’étendue de faire habitée par une espèce et la variété des circonstances qui peuvent en résulter, l’état sauvage entraîne une certaine uniformité dans les conditions d’existence, et chaque espèce est maintenue dans ses limites par la multitude des espèces voisines qui lui font concurrence. Par suite, les races devront être peu nombreuses. Les animaux domestiques sont soustraits à la lutte pour l’existence ; surtout l’homme les transporte avec lui, et, par la domestication, leur crée en réalité

31 h DISCUSSION DES DOCTRINES TRANSFORMISTES.

presque autant de milieux qu’ils ont de maîtres. « C’est pour » cette raison, dit Darwin, que tous nos produits domesti- » ques, à de rares exceptions près, varient beaucoup plus » que les espèces naturelles (1). » L’abeille est la seule exception réelle qu’il cite, et il serait facile* de la discuter. Cet insecte, qui se nourrit lui-même presque toujours, et qui conserve toutes ses habitudes, ne peut vraiment pas être considéré comme soumis à la domestication. Il vit à côté de nous bien plus qu’avec nous ; et pourtant tous les agriculteurs savent bien qu’il existe des races très-distinctes parmi les abeilles.

Pour qui admet la distinction fondamentale existant entre l’espèce et la race, telles que je les comprends ; pour qui tient compte de faits et de considérations que j’exposerai tout à l’heure, l’explication acceptée ici par le savant anglais est rationnelle et complète. C’est celle que j’ai toujours admise (2).

Elle me paraît moins satisfaisante pour qui se place au point de vue commun à Lamarck, à M. Naudin, à Darwin. Surtout elle est, jusqu’à un certain point, en désaccord avec

(1) De la variation des animaux et des plantes , chap. xii.

(2) J’ai indiqué la manière dont j’envisage cette question, et celles qui s’y rattachent, dans l’ouvrage intitulé : Unité de l’espèce humaine, chap. xii, 1861. Mais cet ouvrage est la reproduction textuelle d articles qui avaient paru dans la Revue des deux mondes , 1860-1861, et ces articles eux-mêmes ne sont que le résumé de mon enseignement public.

LE MILIEU, L’ilOMME ET LA NATURE. 315

toute doctrine reposant sur la lutte pour /’ existence et les conséquences quelle entraîne. En effet, la diversité des conditions imposée par l’ homme aux espèces domestiques, la protection dont il les entoure, expliquent, il est vrai, la multiplicité des variations de ces dernières, et l’existence chez elles de certaines modifications plus ou moins incompatibles avec les nécessités de la vie sauvage. Le pigeon culbutant, dont le vol est à chaque instant interrompu par les étranges mouvements d’où il a tiré son nom ; le pigeon paon, que sa queue étalée et relevée empêche de voler contre le vent, ne pourraient fuir les ennemis ailés avec la rapidité du biset. La lutte pour l’existence se présenterait donc pour eux dans des conditions très-défavorables, et ils devraient disparaître rapidement, tandis qu’ils se conservent garantis par leur esclavage même.

Mais il est des variations parfaitement indifférentes , comme celles de la couleur, qui se produisent sous l’empire de la sélection inconsciente, et même sans aucune sélection, et qui n’ont rien d’incompatible avec la sélection naturelle Il en est d’autres qui assureraient un avantage incontestable, tel que l’accroissement de la taille et des forces, et que la sélection naturelle devrait aider à se produire. Pourquoi de pareils caractères ne s’accentuent- ils jamais dans les races sauvages de manière à égaler, à surpasser même ce qu’on a constaté en ce genre dans les races domestiques ? Si les causes naturelles sont capables de transformer les races en

espèces, comment ne produisent-elles jamais, entre races spontanément dérivées d’un type spécifique, des différences comparables a celles que la domestication fait naître quand elle agit sur les représentants du même lype?

Cette question touche au fond même des doctrines que nous discutons. Elle conduit à examiner un principe qui leur est commun, et qu’on trouve formulé presque dans les mêmes termes chez tous les naturalistes qui admettent la transformation lente.

La nature, disent également Lamarck, Darwin, M. Naudin , est maîtresse du temps; elle accumule indéfiniment de petits résultats qui, s’ajoutant de siècle en siècle, atteignent des proportions que rien n’aurait pu faire prévoir. C’est ainsi qu’elle a peu à peu élevé les montagnes, creusé les mers, donné à notre globe la constitution et le relief que nous lui voyons. C’est ainsi qu’elle a également agi pour amener au point où elles sont les flores et les faunes. Toujours simple dans ses lois et procédant sans cesse du simple au composé, elle est nécessairement partie des végétaux, des animaux élémentaires; elle en a progressivement élevé l’organisation. Toute espèce réalisée a été le point de départ d’autres espèces qui lui ont succédé, et les divergences accumulées ont enfanté les types les plus divers. Ce passage d’une espèce à une autre, cette transmutation , n’ont rien d’étrange. L’homme, dont l’action est si faible et si courte, sait faire sortir des races d’une espèce préexis-

LE MILIEU, t’HOMME ET LA NATURE.

tante en mettant en jeu l’hérédité et la sélection artificielle ; comment la nature, qui dispose sans contrôle de l’espace et de la durée, n’en tirerait-elle pas aisément, presque fatalement, des espèces par l’hérédité et la sélection naturelle? Au fond, les moyens d’action sont les mêmes, et la nature, plus puissante que l'homme , doit pouvoir faire plus que lui.

Voilà le langage que tiennent les hommes éminents que j’ai le regret d’avoir à combattre.

Cette argumentation a quelque chose de plausible et est bien faite pour séduire au premier abord. .Cependant elle repose sur une assimilation qu’on ne saurait admettre dans sa généralité et sur une confusion véritable.

Il est bien vrai que l’ homme ne met en jeu que des forces naturelles; mais son intelligence intervient dans cette, mise en œuvre. Il est bien vrai encore que, dans une foule de cas, il ne saurait rivaliser avec la nature; mais il a aussi ses revanches. Il mène à bien chaque jour des œuvres qui sont au-dessus ou, si l’on veut, en dehors de celles qu’elle peut accomplir. Jamais il ne fera sortir du sol une nouvelle chaîne des Alpes; jamais les forces naturelles n’eussent élevé la digue de Cherbourg. Nous ne saurions creuser et décorer des grottes qui approchent des immenses et magnifiques cavernes de la Carniole, d’Antiparos, du Kentucky ; la nature ne percera jamais un tunnel régulier et direct comme celui du mont Cenis. Que serait-ce si l’on

mettait en ligne de compte les couvres d’art proprement dites, môme les plus simples! La nature a façonné bien des collines j a-Pelle jamais taillé une pyramide?

Sans multiplier ces exemples, il est permis de conclure que, même pour les résultats relevant essentiellement de la mécanique et de ce qui ressemble le plus à la force brutale, la nature et F homme ont leur champ propre où chacun d’eux règne à peu près en maître. 11 en est de même partout. Nos laboratoires produisent et l’industrie utilise une foule de composés chimiques qui n’existent pas, qui ne peuvent pas exister dans la nature, pas plus que celle-ci ne saurait isoler et conserver bien des corps aujourd’hui d’un emploi journalier»

Il n’est pas bien difficile de s’expliquer l’alternative de

prépondérance et de subordination que montrent ainsi les deux puissances que nous comparons.

Même dans le monde inorganique, le pouvoir de la nature est limité par l’essence et le mode d’action des forces qu’elle met en jeu. Celles-ci agissent sans cesse, toutes à la fois, luttant ou s’entr’ aidant sous l’empire de lois également aveugles et immuables. Tout effet, naturel est le produit d’une résultante .

L’homme ne transforme ni les forces ni les lois qui les gouvernent. Mais son intelligente volonté en modifie l 'application. Par cela même, il fait varier la résultante , et, par conséquent, les effets.

LE MILIEU, L’HOMME ET LA NATURE

Souvent l'homme se borne à diriger les forces naturelles, à remplacer par la régularité ce que nous appelons le hasard, mot qui sert seulement à voiler l’ignorance. Souvent aussi il les oppose les unes aux autres ; neutralise celles qui lui nuisent, active celles qu’il juge utiles, et réalise ainsi des résultats incompatibles avec le jeu libre de ces agents. Voilà comment les fulminates, inconnus dans la nature, prennent naissance dans nos appareils pour aller ensuite amorcer le fusil du soldat ou le jouet d’un enfant; voilà comment le phosphore, dégagé de ses combinaisons, se conserve indéfiniment dans un flacon de pétrole, et, associé à un autre corps, tout artificiel aussi, forme la base de nos allumettes chimiques. Accordez à la nature autant de siècles qu’il vous plaira, mettez en jeu toutes ses puissances , tant que l’atmosphère contiens dra de l’oxygène, de l’acide carbonique, de l’eau, elle pourra amonceler des couches entières de sel; elle n’arrivera point à isoler le sodium que possèdent tous nos laboratoires et que M. Henri Deville a fait entrer dans l’industrie; elle ne pourra pas seulement fabriquer la soude caustique.

Eh bien! quand il cultive une plante, quand il domestique un animal, que fait l’homme?

Avant tout, et qu’il en ait ou non l’intention, il adoucit pour eux dans une proportion plus ou moins considérable la lutte pour l’existence, c’est-à-dire qu’il atténue ou anni-

hile une foule d’actions qu’eussent exercées les forces naturelles. Par conséquent, il en change la résultante, et place cette plante, cet animal, dans des conditions d’existence nouvelles. Quand il choisit les végétaux porte-graines, les pères et mères destinés à entretenir la population de son colombier, de sa basse-cour, de sa bergerie, que fait-il, sinon reporter sur un caractère qui lui convient la force aveugle de l’hérédité? En d’autres termes, il dirige cette force. Quand il marie ensemble les pères et les filles, les frères et les sœurs, comme l’ont fait Bakewell et les frères Collins, que fait-il, sinon concentrer toutes les forces héréditaires et en accroître l’énergie?

Ainsi, dans le monde organique aussi bien que dans le inonde inorganique, l’homme intervient avec son intelligence et sa volonté; il amoindrit ou neutralise certaines forces, et souvent, par cela même, il exalte celles dont il facilite l’action, tout en la dirigeant. Or, il ne peut agir ainsi sans modifier la résultante qu’eût produite le libre exercice de ces forces. Voilà comment il obtient des résultats qui lui appartiennent en propre, et que la nature ne saurait réaliser, quelque temps qu’on lui accorde. Voilà comment il crée ces races extrêmes, ces chiens, ces lapins, ces pigeons, ces cyprins dorés, ces fruits, ces légumes de toute sorte, dont l’équivalent ne s’est jamais rencontré a 1 état sauvage, de l’aveu même de ceux qui proclament le plus haut la toute-puissance de la nature.

LE MILIEU, LHOMME ET LA NATURE

Le mens agilat molem du poëte est scientifiquement vrai. Qu’il s’agisse des êtres vivants ou des corps bruts, l’homme est souvent plus puissant que la nature.

En revanche, ses œuvres sont relativement bien peu stables, et ne subsistent que sous la protection de celui qui leur a donné naissance. Dès que l’homme cesse de veiller sur les produits de sa propre industrie, ceux-ci retombent sous l’empire des lois générales, et plus ils sont exceptionnels, plus vite ils disparaissent ou rétrogradent vers le point de départ. En quittant nos potagers, les légumes les plus délicats redeviennent promptement de mauvaises herbes ; échappé à nos volières, le pigeon retourne au biset, et le chien marron reprend les formes et les mœurs cl’une bête féroce. Toutefois, ils gardent souvent la trace des caractères acquis artificiellement, qui n’ont rien d’incompatible avec les nouvelles conditions cl’existence; mais ceux-ci sont constamment amoindris et ramenés dans les limites que comportent les variations naturelles. Les arbres fruitiers retrouvés libres par van Mons dans les Ardennes, le pigeon marron des falaises d’Angleterre, les porcs sauvages d’Amérique, les chiens des pampas, sont autant d’exemples d’un retour imparfait aux types primitifs.

Ces retours plus ou moins complets relèvent essentiellement de la lutte pour l’existence et de la sélection naturelle; ils montrent clairement le résultat général de ces

deux grands phénomènes qui neutralisent ici jusqu’aux

lois de l’hérédité; ils nous éclairent sur leur véritable nature et sur le rôle qui leur est dévolu.

La lutte pour l’existence et la sélection naturelle sont essentiellement des agents d’adaptation. Avant tout, elles tepdent à mettre en harmonie les êtres vivants avec le milieu qui les entoure. Nous avons vu Darwin lui-même leur reconnaître hautement ce caractère. Or, le milieu étant donné, les conditions nécessaires de cette harmonisation sont identiques pour tous les individus représentant une même espèce. Par conséquent, la lutte pour l’existence et la sélection naturelle agiront chez tous les individus de la même manière et dans le même sens. Elles ne pourront donc avoir d’autre effet que de les uniformiser de plus en plus, bien loin de les entraîner dans la voie des variations. Détruisant d’ailleurs fatalement tout individu quelque peu inférieur à ses frères, elles maintiennent rigoureusement, avec la similitude des caractères, l’égalité d’énergie fonctionnelle. Ainsi s’établit et se conserve l’uniformité, si remarquable dans l’immense majorité des espèces sauvages et qui ne laisse habituellement de place qu’aux traits individuels ou à quelques rares variétés bientôt disparues (1).

(1) A peine est-il nécessaire de faire observer que, tout en signalant le fait général, je n'oublie nullement les espèces polymorphes. On sait qu’elles ont été trouvées principalement chez les invertébrés, et se rencontrent chez eux jusque dans des groupes appartenant d’ailleurs aux types élevés et les mieux définis. Je rappellerai comme exemple les résultats obtenus par Siebel chez

LE MILIEU, LHOMME ET LA NATURE

Si le milieu change, il est clair que les conditions de l’adaptation ne seront plus les mêmes. La sélection, s’accomplissant dans des conditions différentes, produira forcément des résultats plus ou moins distincts des premiers. L’organisme variera donc jusqu’à ce que l’harmonie soit rétablie; mais, ce résultat obtenu, la lutte pour l’existence et la sélection naturelle reprendront inévitablement leur rôle primitif, qui est de pousser à la stabilité, à l’ uniformité. Elles auront ainsi façonné des races naturelles ; elles n’auront pas pour cela donné naissance à des espèces.

Les faits ne manqueraient pas pour montrer que telle est l’origine de ces races sauvages parfois si différentes de la souche mère, et si constantes dans certaines localités, qu’on a pu s’v tromper en jugeant par la forme seule. Je me borne à citer l’exemple des cerfs de Corse et d’Algérie. Tous deux se distinguent aisément de nos cerfs d’Europe. Regardés comme indigènes, ils ont reçu des noms particuliers, et figurent comme espèces distinctes dans les écrits de plusieurs naturalistes éminents. Or, les témoignages

les hyménoptères, et spécialement son élude du genre Spliécode ( Éludes hymçnoplcriqucs , clans Annales de la Société enlomol. de France , 1865). L’habile et patient observateur a constaté que !e Sph. gibbus présente à lui seul quatre races ou variétés principales, et seize variétés secondaires, qui presque toutes ont reçu des noms spécifiques. Chez les animaux comme chez les végétaux, ces espèces polymorphes sont doublement importantes, soit au point de vue dont il s’agit ici, soit surtout au point de vue du croisement. Il est évident qu’on pourrait facilement croire avoir obtenu un e hybridation, tandis qu’on n’aurait opéré qu’un simple métissage , si on les prenait pour sujet d’expérience.

formels d’Hérodote, d’Aristote, de Polybe, de Pline, constatent qu’à l’époque grecque et romaine le cerf n’existait ni

en Corse ni en Afrique. Il faut donc admettre, ou bien qu’il y est né par génération spontanée, ou bien qu’il y a été transporté depuis le règne de Titus. En présence d’une pareille alternative, personne n’hésitera, je pense, à regarder le cerf européen comme le père de ces deux races.

Mais, en changeant de patrie, notre cerf a changé de caractères. En Corse surtout, il a perdu près de moitié de sa taille et transformé ses proportions générales de telle sorte, que Buffon l’appelle un cerf basset. Il a déplus modifié ses bois. A-t-il donné pour cela naissance à une espèce nouvelle? Non, car un de ces animaux, pris jeune et élevé chez Buffon, est devenu en quatre ans beaucoup plus grand, plus beau, que des cerfs de France plus âgés et regardés pourtant comme étant de belle taille (1).

La nature, avec l’aide du temps, aurait-elle complété la métamorphose, transformé plus encore le cerf de Corse, et fait de lui une espèce vraiment distincte de la souche parente? Oui, répondraient Lamarck, Darwin, M. Naudin et leurs disciples. Non, n’hésité-je pas a dire. Pour juger de quel côté est la vérité, appelons -en à l’expérience, à l’observation.

Interrogeons d’abord les résultats fournis par l’étude de

(1) Buffon, Histoire naturelle. — Isidore Geoffroy a traité cette question avec quelque détail, mais il a oublié de rappeler l’expérience si concluante de Buffon {Histoire naturelle générale, t. III).

LE MILIEU, L’ilOMME ET LA NATURE.

forme seule. Ici nous rencontrons le fait général que je signalais tout à l’heure. Dans toutes les espèces partiellement soumises, les variétés et les races sont plus nombreuses, plus tranchées parmi les représentants domestiques que parmi les représentants sauvages. L’expérience, d’accord avec la théorie, qui seule me paraît vraie, atteste que l’homme est plus puissant que la nature quand il s’agit de modifier les organismes vivants. Or, nous avons eu beau pétrir et transformer ces organismes, nous n’avons fait que des races, jamais des espèces. Comment la nature, qui ne nous a même pas égalés dans cette voie partout où nous avons pu comparer ses œuvres aux nôtres, nous aurait-elle surpassés ailleurs? Affirmer qu’il en est ainsi, c’est substituer à ce que nous savons une possibilité évidemment bien peu probable.

A ne juger que par ce qui nous est connu, la morphologie seule autorise à penser que jamais une espèce n’en a enfanté une autre par voie de dérivation ou de transformation résultant d’actions naturelles plus ou moins analogues aux procédés que nous employons pour obtenir des races.

La physiologie est bien plus explicite encore.

Constatons d’abord que, sur ce terrain-là aussi, l’homme s’est montré plus puissant que la nature. Dans nos végétaux cultivés, dans nos animaux domestiques, ce n’est pas seulement la forme qui est changée, ce sont aussi et surtout les fonctions. Si nous n’avions fait que grossir et déformer nos

fruits et 110s légumes, ils seraient restés immangeables. Il a fallu, pour les approprier à nos besoins et aux exigences de notre goût, réduire dans tous la production de certains éléments, multiplier le développement de certains autres, c’està-dire modifier la nutrition et la sécrétion. Si ces mêmes fonctions étaient restées ce qu’elles étaient chez les souches animales sauvages, nous n’aurions pas nos races de moulons à laine fine et nos moutons de boucherie, nos bœufs de labour, nos durhams et nos races laitières, nos énormes limoniers et le cheval de course ; si les instincts eux-mêmes n’avaient obéi à l’action de l’homme, nous n’aurions pas dans le même chenil le chien d’arrêt et le chien courant. — Rien de pareil n’existe dans la nature; rien ne permet de supposer que quoi que ce soit d’analogue se produise jamais spontanément.

La supériorité de l’homme n’apparaît pas moins vivement dans l’étude de la fonction la plus en rapport avec les problèmes qui nous occupent.

Les phénomènes de la reproduction touchent évidemment à ce qu’il y a de plus intime dans les êtres vivants. A l’état sauvage, les oscillations, comme nous l’avons dit, en sont fort peu étendues. Il suffit de se rappeler le petit nombre d’hybrides naturels rencontrés chez les végétaux eux-mêmes, l’ absence absolue de ces mêmes hybrides chez des représentants des plus élevés du règne animal (1). Eh bien ! dès

(1) Is. Geoffroy Saint-Hilaire, Histoire naturelle générale, chap. x.

LE MILIEU, L HOMME ET LA NATURE

que l’homme est entré dans cette voie de recherches, il a multiplié les hybrides. Il en a obtenu, parfois même sans le vouloir, comme il produit des races sans chercher à en faire. Bien plus, il est parvenu, une seule fois , il est vrai, à maintenir pendant plus de vingt générations une lignée provenant de deux espèces distinctes et qui a échappé jusqu’à présent à la variation désordonnée comme aux phénomènes du retour. Néanmoins Y Ægilops speltœformis rentre dans la catégorie de ces produits dont on doit à la volonté huinainè et la formation et la durée tout artificielle. Les expériences de M. Godron montrent jusqu’à l’évidence qu’abandonnée à faction des forces naturelles, cette race hybride disparaîtrait, et probablement dès la première génération.

La seule exception connue jusqu’à ce jour confirme donc elle-même de la façon la plus formelle la loi générale qui ressort de tous les phénomènes résumés dans le chapitre précédent. Or, cette loi est incompatible avec toute doctrine qui, comme celles de Lamarck, de Darwin, de M. Naudin, tend à confondre l’espèce et la race.

Huxley ne s’y est pas trompé. Quelque partisan qu’il soit des idées générales de son savant et ingénieux compatriote, il a fort bien compris que là est le côté faible d’une théorie qu’il défend, comme il a soin de le dire, non pas en avocat, mais en homme de science qui cherche avant tout la vérité. Dans ses appréciations générales, il fait, il est vrai, la part trop large aux caractères de morphologie

anatomique, lorsqu’il déclare n’y trouver aucune objection à la doctrine de Darwin. Mais du moins il leur oppose les caractères physiologiques, surtout ceux du croisement, et apprécie ici la portée des faits à bien peu près comme moimême. Aussi, tout en rappelant les côtés séduisants de la théorie darwinienne, tout en insistant sur les horizons nouveaux qu’elle ouvre à la science, sur les progrès que, selon lui, elle ne peut manquer de provoquer, l’éminent naturaliste conclut-il en disant : « J’adopte Ja théorie de :> M. Darwin, sous la réserve qu’on fournira la preuve que » des espèces physiologiques peuvent être produites par le » croisement sélectif (1). »

Cette réserve est certainement des plus graves. En la faisant, Huxley savait bien que pas un seul fait ne répond à son desideratum. Pourtant elle n’atteint pas le fond même de la doctrine, et il en est de plus sérieuses.

Si l’on obtient jamais par le croisement de deux espèces primitivement bien distinctes une lignée intermédiaire par ses caractères, ne variant que dans les limites habituelles, se multipliant et subsistant sans l’ intervention de l'homme, présentant avec les espèces voisines et en particulier avec les espèces souches les phénomènes de l’hybridation, on aura sans doute montré que l’art humain peut franchir la barrière qui sépare la race de l’espèce. Il resterait encore à

(1) De la place de l’homme dans la nature, chap. n.

LE MILIEU, L’HOMME ET LA NATURE. 329

démontrer que la nature peut en faire autant. Il resterait à prouver par des faits que la résultante des forces naturelles abandonnées entièrement à elles -mêmes peut dans certains cas produire un effet semblable à celui que réalise cette même résultante modifiée par l'homme. — Ce fait est bien peu probable, on en conviendra.

Fût-il acquis à la science, l’exactitude des vues de Darwin serait-elle pour cela démontrée? — Non. On aurait seulement justifié dans une certaine mesure les idées professées par Linné dans les derniers temps de sa vie, alors qu’il regardait toutes les plantes d’un même genre comme descendant d’une souche commune par voie d’hybridation.

Or, l’hybridation n’intervient point dans la formation première des espèces telle que la présentent les doctrines transformistes. Pour qui admet en particulier la dérivation graduelle et lente, pour Lamarck ' comme pour Darwin, toute espèce nouvelle commence par une variété , qui transmet à ses descendants ses caractères exceptionnels, et constitue d’abord une race, distinguée seulement par des caractères morphologiques, mais destinée à s’isoler plus tard physiologiquement. C’est ce dernier résultat dont il faut prouver la réalité. 11 s’agit de faire voir, non pas que deux espèces peuvent se croiser et donner naissance à une lignée à la fois distincte et féconde, mais bien qu’il arrive un moment où deux races , jusque-là fécondes entre elles, perdent la faculté de se croiser. Là est le vrai desideratum .

Eh bien ! nous savons par Darwin lui-même à quoi nous en tenir sur ce point. De toutes ses recherches, si longues et si sérieuses, il a conclu qu’on ne connaît pas un seul cas de croisement infécond entre races animales, et qu’entre races végétales tout ce qu’il a été possible d’apercevoir, c’est une certaine inégalité de fécondité.

Voilà les faits. — Certes, quand ils sont attestés par l’auteur même cl’une théorie dont ils sapent la base, on peut, on doit les regarder comme absolument inattaquables.

Lamarck semble ne pas avoir même pensé qu’il y eût là rien qui, pût ébranler ses doctrines. Darwin, au contraire, a bien compris tout ce que cette objection avait de grave, et s’est efforcé de concilier avec sa théorie les faits que sa loyauté habituelle lui faisait reconnaître tout le premier. Pour expliquer la fécondité continue des races domestiques, il s’étaye de l’opinion de Pallas, qui regardait la domestication comme tendant à accroître la fécondité, et par cela même à faire disparaître la stérilité des unions hybrides (1) . La même cause, dit Darwin, a dû entretenir la possibilité des croisements féconds entre toutes les races qui se produisent sous l’action de l’homme (2) .

J’ai quelque peine à comprendre la portée de cet arguai) Pallas croyait à la multiplicité des origines pour les races domestiques, et c’est pour lever la difficulté résultant de la fécondité des races les plus différentes qu’il avait imaginé cette hypothèse.

(2) De la variation des animaux et des plantes, t. II, chap. xvi.

LE MILIEU, L’HOMME ET LA NATURE

ment ou mieux de cette hypothèse. Il serait facile de montrer par de nombreux exemples tirés de l’ouvrage même du savant anglais combien l’action de la domesticité diffère selon les espèces. S’il en est qui se reproduisent aisément en captivité, s’il en est dont la fécondité s’est accrue, il en est d’autres qui, hors de l’état sauvage, deviennent entièrement infécondes, quoique jouissant d’une santé parfaite, quoique entièrement acclimatées sous tous les autres rapports à ce nouveau milieu. Il suffit de citer l’éléphant, que les Indiens ont su soumettre depuis les temps historiques, qui se plie si vite et si complètement à tout ce qu’on lui demande, qui vit plus d’un siècle en captivité. Évidemment il est placé exactement dans les conditions de nos animaux domestiques proprement dits (1). Or, dans l'Inde, il ne se reproduit à peu près jamais chez son maître, bien que souvent les instincts naturels semblent parler haut dans les deux sexes, au point qu’on est alors forcé de prendre des précautions spéciales (*2) . On voit combien peu la règle de Pallas est applicable à l’éléphant.

En tout cas, il ne peut être question de cette règle quand

(1) Isidore Geoffroy a très-justement distingué les animaux simplement apprivoisés des animaux domestiqués. Les premiers, quoique parfaitement soumis à leur maître, ne se propagent guère en captivité. L’éléphant peut en être regardé comme le type.

(2) Crawfurd, cité par Darwin, assure qu’à l’est d’Ava l’espèce se propage parfois en captivité.

il s’agit des plantes ou des animaux sur lesquels l’homme n’a jamais mis la main. Quelle est donc la cause qui chez eux vient mettre un terme à la fécondité entre races et isoler physiologiquement une espèce?

Voici la réponse bien instructive qu’ après un minutieux examen Darwin fait à cette question fondamentale. « Les » espèces, dit-il, ne devant pas leur stérilité mutuelle à » l’action accumulatrice de la sélection naturelle, et un » grand nombre de considérations nous montrant qu’elles » ne la doivent pas davantage à un acte de création, nous » devons admettre qu’elle a dû naître incidemment pendant » leur lente formation et se trouver liée à quelques modifia » cations inconnues de leur organisation (1). »

Ai-je besoin d’insister sur la portée de ces paroles? Nous avons déjà vu Y accident invoqué comme ayant donné naissance aux caractères de supériorité qui seuls ont le pouvoir de mettre en jeu la sélection et d’enfanter des races ; nous le retrouvons comme pouvant seul isoler celles-ci et parachever les espèces. L 'accident, tel est donc le principe et la fin de la formation de toute espèce nouvelle ; la sélection n’y est pour rien, elle ne peut que façonner des races. — Voilà en réalité le dernier mot de la doctrine darwinienne, tel qu’il ressort de la déclaration formelle que je viens de citer.

(1) De la variation des animaux el des plantes, t. 11, chap. xix.

LE MILIEU, L’flOMME ET LA NATURE. 333

Assurément l’auteur delà théorie n’acceptera pas la conséquence que je tire de ses paroles. Il ne pouvait d’ailleurs y attacher le sens réel qui ressort de notre étude. Grâce au peu de précision dans lequel il laisse ses propres conceptions dès le début de son travail (1), à la notion toute morphologique qu’il s'est vaguement faite de l’espèce, à l’obligation où il s’est placé de confondre l’espèce et la race, il assimile l’infécondité des croisements hybrides à toute autre modification physiologique accidentellement développée dans une race domestique ou existant d’une espèce à l’autre dans le même genre, et ne lui accorde pas plus d’importance. « La stérilité des espèces croisées dé- » pend de la différence portant sur le système sexuel, dit-il. » Pourquoi donc leur attribuer une importance plus grande » qu’aux autres différences constitutionnelles, quelle que » soit Futilité indirecte qu’elles puissent avoir en con- » tribuant à maintenir distincts les habitants d’une même » localité (2)? »

Cette conclusion est logique ; elle ressort inévitablement non-seulement de la théorie de Darwin, mais aussi de celle

(1) De l'origine des espèces, chap. n

(2) Variations des animaux et des plantes, chap. xix, Conclusion. — Darwin semble oublier ici que la stérilité n’cxistc pas seulement entre habitants d’une même localité, et que celle considération est une de celles qui l’ont conduit à regarder la stérilité des hybridations comme due à d’autres causes qu’à la sélection.

de Lamarck, comme de toute doctrine admettant la formation des espèces par voie de dérivation lente. Eh bien, s’il est permis déjuger d’une hypothèse par ses conséquences, celle-ci me paraît de nature à éclairer le lecteur.

En fait, si dans le monde organisé il existe quelque chose qui doive frapper môme un observateur superficiel, c’est Tordre et la constance que nous y voyons régner depuis des siècles ; c’est la distinction qui se maintient entre ces groupes d’êtres que Darwin et Lamarck appellent comme nous des espèces, alors même que, par les formes générales, les fonctions, les instincts, les mœurs, elles se ressemblent à ce point qu’on a quelquefois de la peine à les caractériser. Certes, la cause qui maintient cet ordre, cette constance à la surface entière du globe, est d’une tout autre importance que n’importe quelle particularité en rapport seulement avec la vie individuelle ou l’existence toute locale d’une race domestique.

Or, cette cause est simple et unique. Supprimez l’infécondité entre espèces; supposez que les mariages entre les espèces sauvages deviennent en tous sens et indéfiniment féconds, comme ils le sont dans nos colombiers, nos étables, nos chenils, entre les races domestiques, à l’instant même que va-t-il se passer ? Les barrières entre espèces, entre genres, sont enlevées ; des croisements s’opèrent dans toutes les directions ; partout apparaissent des types intermédiaires, partout disparaissent et s’effacent progressive-

LE MILIEU, LUOMME ET LA NATUKE. 335

ment les distinctions actuelles. Je ne vois pas où s'arrêterait la confusion. Tout au moins des ordres entiers et bien probablement les classes elles-mêmes ne présenteraient, après quelques générations, qu’un ensemble de formes bâtardes, à caractères indécis, irrégulièrement alliées et entrelacées, où le désordre irait croissant, grâce au mélange de plus en plus complet et à l’atavisme, qui bien longtemps sans doute lutterait avec l’hérédité directe. — Ce n’est pas là un tableau de fantaisie. Tout éleveur à qui on demandera ce que produiraient les libres unions entre les cent cinquante races de pigeons reconnues par Darwin, entre les cent quatre-vingts races de chiens qui ont figuré à nos expositions, répondra certainement comme moi.

L’infécondité entre espèces a donc dans le monde organique un rôle à peu près analogue à celui que joue la pesanteur dans le monde sidéral. Elle maintient la distance zoologique ou botanique entre les espèces, comme l’attraction maintient la distance physique entre les astres. Toutes deux ont leurs perturbations, leurs phénomènes inexpliqués. A-t-on pour cela mis en doute le grand fait qui fixe à leur place le dernier des satellites aussi bien que les soleils ? Non. Peut-on pour cela nier le fait qui assure la séparation des espèces les plus voisines comme celle des groupes les plus éloignés? Pas davantage. En astronomie, on rejetterait d’emblée toute hypothèse en opposition avec le premier. Bien que la complication des phénomènes soit beaucoup

plus giaude ch botanique et en zoologie, l’élude sérieuse conduira toujours à repousser toute doctrine en désaccord avec le second.

L art humain pourra enfanter des résultats qui sembleront d abord ne pas se plier aux règles de l’hybridation ; il l’a déjà fait une fois, il le fera sans doute encore. Il n’aura pour cela ni changé la loi naturelle et générale, ni démontré qu’elle n’existe pas; de même qu’en dominant une force physico -chimique tantôt par d’autres forces, tantôt par ses propres lois, nous ne prouvons rien contre elle et ne la modifions point.

Ce n’est pas seulement à notre époque et aux temps relativement modernes que s’applique ce qui précède.

Malgré ce qu’ont d’incomplet les renseignements empruntés à la paléontologie, cette science est assez avancée pour qu’on puisse affirmer l’existence de l'espèce aux plus anciennes périodes zoologiques. Or, le groupe fondamental des deux règnes organiques apparaît dans ces âges reculés avec tous les caractères morphologiques que nous constatons autour de nous, tantôt relativement fixe, tantôt plus ou moins variable, tantôt méritant l’épithète de polymorphe, mais pas plus que certains mollusques vivants ou que nos éponges. Quand le nombre des pièces réunies est suffisant, on constate parfois l’existence de variétés et de races groupées autour de la forme spécifique fondamentale, tout comme s’il s’agissait d’êtres contemporains. Rien ne vient

Ife MILIEU, L’HOMME ET LA NATÜRE. 337

contredire ces témoignages si positifs. Toutes choses égales d’ailleurs, les espèces fossiles sont aussi tranchées, aussi distinctes que les espèces actuelles.

Tout donc nous conduit à conclure que les lois n’ont pas plus changé dans le monde organique que dans le monde inorganique ; et que, dès les temps paléontologiques, l’hybridation et le métissage réglaient le rapport des espèces et des races comme ils le font de nos jours. Admettre qu’il a pu en être autrement d'une manière soit régulière, soit accidentelle, c’est opposer à tout ce que nous savons sur le présent et le passé de notre globe, le possible , l’ inconnu, en d’autres termes, l’hypothèse prenant pour point de départ notre ignorance même. — Entre ces deux sortes de motifs de conviction, je ne saurais hésiter.

Voilà pourquoi je ne puis trouver dans une transformation graduelle et lente l’origine des espèces ; pourquoi je ne puis accepter, même à titre provisoire, aucune doctrine reposant sur cette donnée générale, quelque séduisante quelle puisse paraître et de quelque grand nom quelle s’étaye ; pourquoi, au nom de la science , je crois devoir combattre le darwinisme aussi bien que les hypothèses de Lamarck.

QUATREFAGES

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