L’HOMME ET LES THÉORIES TÏUNSEORMISTES
quelles habitudes nouvelles auraient perfectionné le cerveau au point d’assurer à ces chimpanzés transformés un empire incontesté sur les autres. lise borne à admettre cette supériorité, et à montrer qu elle a pour conséquence le refoulement et l’arrêt du développement des races inférieures, l’extension et le perfectionnement de plus en plus grand de ces singes demi-hommes, qui deviendraient plus tard des hommes complets (1) .
Ainsi Lamarck nous donne un singe pour ancêtre. Une croyance presque générale attribue la même opinion à Darwin. Or, le savant anglais n’a rien dit de pareil. Bien plus, cette manière d’envisager la question est incompatible avec sa doctrine. Celle-ci conduit sans doute à rattacher nos propres origines au grand arbre delà vie générale ; mais aussi elle isole forcément le rameau humain de la branche représentée par les divers groupes simiens.
En effet, la loi de caractérisation permanente, conséquence nécessaire de la sélection, ne permet pas aux descendants d’un être à type caractérisé de se mêler aux représentants d’un autre type. Quoique admettant les modifications secon-
(1) On ne saurait trop dire jusqu’à quel point Lamarck croyait à sa conception. Il la présente tout à fait comme une hypothèse. « Telles seraient les réflexions qu’on pourrait faire, dit-il en manière de conclusion, si l’homme, considéré ici comme la race prééminente en question, n’était distingué des animaux que par les caractères de son organisation, et si son origine n’était pas différente de la leur. »
daires, cette loi ne laisse jamais s’effacer l’empreinte originelle. Au point de vue de la caractérisation progressive et des rapports déterminés par cette loi, ce qui s’est passé chez les êtres vivants rappelle, pour ainsi dire, ce qui se passe dans notre société entre élèves d’un même lycée qui, au sortir des bancs, embrassent des carrières différentes. Le polytechnicien ne retrouvera plus ses condisciples devenus étudiants en droit ou en médecine. Lui-même ne tarde pas à se séparer de ses contemporains passés à l'école de Metz, à celle des ponts ou des mines, tandis qu’il a luimême opté pour la marine. Une fois engagés chacun dans leur voie, ils ont beau avancer, ils restent séparés. Le magistrat ne saurait devenir médecin d’un hôpital ; le marin peut passer amiral, il ne sera jamais ingénieur en chef, pas plus que celui-ci ne saurait aspirer aux épaulettes de général, au bâton de maréchal. L’élève de Saint-Cyr et l’officier du génie ou d’artillerie, arrivés au même grade, ont entre eux leur passé, leurs tendances et leurs connaissances spéciales. Toute grossière qu’ elle est, cette comparaison donne une idée approximative de la manière dont la doctrine de Darwin explique l’origine, la formation, la séparation des groupes. La nature des carrières correspond à la différence des types organiques.
Or, depuis bien longtemps les études de Vicq d’Azyr, de Lawrence, de Desmoulins, de Serres, confirmées par les travaux plus récents de Duvernoy, d’Owen, de Huxley, de
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Gratiolet, d’Alix, ont mis hors de doute l’extrême ressem- «
blance des matériaux anatomiques de l’homme et des singes ; mais en même temps cet ensemble de recherches a fait ressortir de plus eu plus la différence des plans réalisés avec ces matériaux. Dans le corps de l’un et des autres, on trouve les mêmes éléments, et l’on peut suivre la comparaison os par os, muscle par muscle, nerf par nerf. Mais tout est disposé pour faire du premier un marcheur et des seconds autant de grimpeurs. Le gorille et le chimpanzé, ces singes anthropomorphes dont on a tant parlé, sont sans doute supérieurs à leurs frères les cynocéphales et les macaques. Toutefois, pour s’être perfectionnés à certains égards, ils n’ont pas changé de type fondamental, et ne peuvent avoir précédé dans l’évolution darwinienne un organisme de marcheur. Devinssent-ils les égaux des hommes, ils resteraient des hommes grimpeurs .
Depuis longtemps, j’ai montré que la doctrine de Darwin, logiquement appliquée au type humain, conduit tout au plus à regarder l’homme et les anthropomorphes comme les termes extrêmes de deux séries qui auraient commencé à diverger au plus tard dès l’apparition du singe le plus inférieur. Telle est aussi la conclusion à laquelle sont arrivés les darwinistes sérieux qui avaient semblé un moment prêts à se laisser séduire par la pensée d’une origine simienne.
Dans la Leçon où il a traité ce sujet, Filippi paraît d’abord
croire à cette origine, et pourtant il se rallie en concluant à une autre opinion. « Les singes, dit-il, sont le rameau » cadet et nous le rameau principal du tronc généalogique » commun (1). » Ch. Vogt, qui dans ses Leçons sur V homme avait paru un moment prêt à adopter l’hypothèse de l’origine simienne, est revenu bientôt à des idées toutes différentes. Dans le travail très-important qu’a couronné la Société d’anthropologie, tout en plaçant l’homme au nombre des primates, il n’hésite point à déclarer que les singes les plus inférieurs ont dépassé dans un certain sens le jalon d’où sont sortis en divergeant les différents types de cette famille (2). «Nous pourrons, ajoute-t-il, trouver quantité )) de formes intermédiaires entre les singes actuels, nous » n’aurons pas pour cela une solution de fait du problème ;> que nous pose la genèse du genre humain.... Encore pou- » vons-nous trouver des types fossiles qui se rapprochent » de l’homme plus que nos singes anthropomorphes, tels » que le driopithèque décrit et figuré par M. Lartet. Il n’est » pas dit pour cela que nous ayons sous les yeux un des » jalons historiques du développement humain. »
(1) L’uomo e le scimie.
(2) Mémoires sur les microcéphales ou hommes-singes. Vogt a répété cette déclaration au Congrès d’anthropologie et d’archéologie préhistoriques de Paris, séance du 30 août 1867, ainsi qu’au Congrès de Copenhague.
( Compte rendu sommaire , par M. Cazalis de Fondance, séance du 2 septembre : Matériaux pour servir a V histoire primitive et naturelle de l'homme, 1870.)
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Vogt croît, il est vrai, trouver dans le cerveau plus ou moins réduit des individus atteints de microcéphalie la reproduction par atavisme d’une disposition qui aurait été normale chez quelques-uns de nos vieux ancêtres. Par là, il fait à notre espèce l’application d’une de ces nombreuses hypothèses de détail imaginées par Darwin, et que j’ai dû négliger, parce qu’elles ne touchent pas au fond même de la doctrine (1). Il n’en reste pas moins bien clair qu’en rejetant l’origine de l’homme au delà de l’apparition des singes, en reconnaissant qu’aucun jalon entre ce point de départ indéterminé et l’état actuel n’a encore été découvert, le célèbre professeur de Genève se place en plein inconnu.
Nous retrouvons donc ici le résultat inévitable delà doctrine darwinienne, et cela explique sans doute la réserve qu’ont gardée dans cette question spéciale les darwinistes les plus décidés. Ni Lubbock (2) ni Wallace (3) n’ont
(1) Dans son histoire du paon, Darwin reconnaît que le retour entier par atavisme ne s’est jamais manifesté à la suite du croisement entre espèces; mais, s’appuyant sur un certain nombre de faits observés chez les races , et concluant de celles-ci aux premières, il admet des atavismes partiels. Prenant le genre cheval pour exemple, il explique par son hypothèse d’une origine commune et par cette espèce d’atavisme les zébrures légères qui se montrent parfois chez l’âne, les lignes dorsales de quelques chevaux, etc.
(2) Pre-hisloric Times.
(3) The Origin of Uurnan Races and lhe Antiquities of Man deduced from the theory of nalural Sélection ( lhe Antliropological Review , May 1864). — L’éminent émule de Darwin pense que l’homme a vécu sur les terrains éocènes ou miocènes, et que la sélection agissait sur lui à peu près unique-
QUATREFAGES
essayé de montrer cet être mystérieux dont les petits-fils devaient devenir les hommes que nous connaissons. Aucun n’a parlé du singe. Huxley lui-même, que des circonstances particulières et ses instincts généreux, ont cependant entraîné, cerne semble, au delà de sa propre pensée, déclare à deux reprises qu’entre l’homme et le singe il y a un abîme encore impossible à combler (1). En un mot, tous ces hommes de savoir sérieux ont fort bien compris, même au
ment de manière à perfectionner le cerveau, tandis qu’elle modifiait les formes générales des animaux. Il explique ainsi comment les plus anciens crânes humains rencontrés jusqu’à ce jour ressemblent si fort aux crânes actuels, tandis que les faunes sont fort différentes.
(1) De la place de l’homme dans la nature , préface de l’édition française, et chap. il. Huxley atténue, il est vrai, la signification naturelle de l'expression qu’il avait d’abord employée. Voici comment il s’exprime : « Il m’arriva un jour de séjourner durant de nombreuses heures, seul, et non sans anxiété, au sommet des Grands-Mulets. Quand je regardais à mes pieds le village de Chamouny. il me semblait qu’il gisait au fond d’un prodigieux abîme ou gouffre. Au point de vue pratique, le gouffre était immense , car je ne connaissais pas le chemin de la descente... Néanmoins je savais parfaitement que le gouffre qui me séparait de Chamouny, quoique dans la pratique infini, avait été traversé des centaines de fois par ceux qui connaissaient le chemin... Le sentiment que j’éprouvais alors me revient quand je considère côte à côte un homme et un singe. Qu’il y ait ou qu’il y ait eu une route de l’un à l’autre, j’en suis sûr; mais maintenant la distance entre les deux est tout à fait celle d’un abîme ( plainly abysmal ) » . Je me borne à faire une remarque au sujet de cette espèce de profession de foi. Quand il croyait a l’existence du sentier allant des Grands-Mulets à Chamouny, Huxley pouvait invoquer V observation, l’expérience de plusieurs centaines de personnes ; et nous venons de voir Vogt lui-même déclarer qu’on ne connaît pas même un seul des jalons qui devraient indiquer la route du singe à l’homme.
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milieu des polémiques ardentes que soutenaient quelquesuns d’entre eux, que l’origine simienne de l’homme, inacceptable à tous les points de vue, est surtout inconciliable avec la théorie de Darwin.
Gomment donc a pris naissance cette croyance populaire que Darwin faisait de l’homme le petit- fds du singe? Comment des hommes fort instruits d’ailleurs, et même quelques vrais savants, se sont-ils laissés aller un instant à soutenir une hypothèse en contradiction flagrante avec la doctrine dont ils se proclamaient les disciples? C’est qu’ encore une fois le dogmatisme et F antidogmatisme ont pris pour prétexte de leur lutte une question essentiellement scientifique qu’ils n’avaient pas étudiée, et se sont heurtés sur un terrain qui leur était également mal connu.
C’est à Oxford, dans une session de Y Association Britannique, que la querelle commença. Le lord-évêque de cette ville attaqua les idéës de Darwin avec des armes qui paraissent lui être familières. Le premier, il crut pouvoir dire que la théorie de la sélection naturelle avait pour conséquence de nous faire descendre de quelqu’un des singes vivants. Les sarcasmes de Sa Seigneurie blessèrent l’amitié dévouée de Huxley, qui, prenant la défense « du lion malade», ramassa le gant jeté avec une imprudente étour- « derie. Si j’avais à choisir, répondit-il, j’aimerais mieux » être le fils d’un humble singe que celui d’un homme » dont le savoir et l’éloquence sont employés à railler
» ceux qui usent leur vie dans la recherche de la vérité (1).» Plus tard Vogt devait aller plus loin, et déclarer « qu’il » vaut mieux être un singe perfectionné qu’un Adam dégénéré ».
Il n’est pas surprenant que bien des gens aient mal compris une question ainsi posée dès le début, et se soient crus obligés de condamner ou d’acclamer Darwin sur parole. Ils s’imaginaient défendre leurs croyances religieuses ou philosophiques. En réalité, le savant anglais n’avait pas même abordé la question des origines humaines. A peine trouvet-on dans ses écrits deux ou trois allusions très-indirectes et faites en passant à la possibilité d’appliquer ses idées générales à ce problème spécial. Si jamais il le traite avec quelque détail et en sortant du vague que ne permettrait pas un semblable sujet, on peut compter sur un travail curieux où abonderont les preuves d’un savoir immense et d’un esprit des plus pénétrants. Mais on peut aussi être certain que le maître échouera comme ses disciples ; que pour Darwin comme pour Vogt, et par les mêmes raisons, tout cet effort étayé des plus ingénieuses hypothèses n’aboutira qu’à Y inconnu.
(1) La réplique de Huxley a été rapportée avec quelques variantes; mais je suis certain d’en reproduire l’esprit, sinon les termes.