‹ Charles Darwin et ses précurseurs françaisChapitre 6 sur 24 · GEOFFROY SAINT-HILAIRE · texte numérisé non relu

GEOFFROY SAINT-HILAIRE

Etienne Geoffroy Saint-Hilaire est resté jusqu’à ces derniers temps, même pour beaucoup d’esprits cultivés, le représentant le plus élevé des doctrines qui reposent sur la transmutation de l’espèce, ou qui admettent cette transmutation comme une conséquence des faits observés. Cette opinion populaire s’explique en grande partie par l’éclat de la discussion qui s’éleva vers 1830 entre lui et Cuvier, discussion qui émut et partagea toute l’Europe savante (2). On l’a souvent rapproché de Lamarck, et ces deux grands

(1) Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, né à Étampes en 1772, mort à Paris en 1844. On sait qu’il a été regardé comme le rival de Cuvier; et, quoique son œuvre scientifique n’ait ni la grandeur ni la solidité de celle de son immortel antagoniste, la postérité reconnaîtra de plus en plus qu’il fut souvent dans le vrai en luttant contre l’auteur de Y Analomie comparée, du Règne animal , des Recherches sur les ossements fossiles. On ne peut, entre autres, oublier que Geoffroy Saint-Hilaire fut toute sa vie le champion convaincu de l’épigenèse. Ses idées sur l’inffuence du monde ambiant sont exagérées sans doute, mais au fond plus exactes que celles de Cuvier. Les doctrines de Geoffroy Saint- Hilaire ont été exposées dans un grand nombre de mémoires, d’articles, etc. Il avait voulu en formuler l’ensemble dans sa Philosophie anatomique ; mais elles n’ont été réellement coordonnées que dans l’ouvrage consacré à la mémoire de son père par Isidore Geoffroy (Vie, travaux et doctrines scientifiques d’Étienne Geoffroy Saint-Hilaire).

(2) Cette discussion eut pour point de départ un rapport fait à l’Académie des sciences par Geoffroy Saint-Hilaire sur un mémoire très-important de

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esprits ont été représentés comme s’étant laissé entraîner par les mêmes rêveries scientifiques. Rien n’est moins juste que ce rapprochement. Il n’existe à peu près aucun rapport entre leurs doctrines. Au point de vue théorique, Geoffroy était essentiellement l’élève de Buffon, et son fils a eu raison de faire ressortir cette filiation intellectuelle (1) .

Pour fauteur de la Philosophie anatomique , faction du milieu est la cause unique des changements éprouvés par les organismes; à ses yeux, Lamarck s’est trompé en admettant que l’animal peut réagir sur lui-même par la volonté et les habitudes. Geoffroy ne fait aucune réserve à ce sujet, et paraît par conséquent, à l’exemple de Buffon, regarder les organismes comme passifs au milieu même des transformations qu’ils subissent. Toutefois il développa la pensée de son illustre devancier. Il donna au mot de milieu une signification beaucoup plus large ; il attribua en particulier une importance considérable à la composition chimique de l’atmosphère, une prépondérance marquée aux fonctions respiratoires. « Par l’intervention de la respiration, tout se règle », dit-il. On reconnaît ici le résultat des

M. Roulin, intitulé : Sur quelques changements éprouvés par les animaux domestiques transportés dans le nouveau continent ( Savants étrangers, t. VI). Le rapport de Geoffroy Saint-Hilaire a été imprimé dans les Mémoires du Muséum , t. XVII, et dans les Annales des sciences naturelles, 1829.

(1) Vie , travaux et doctrines scientifiques d’Etienne Geoffroy Saint - Hilaire, et Histoire naturelle générale des règnes organiques , t. II.

EXPOSITION DES DOCTE, INES TflANSFOIUMlSTES.

progrès accomplis en géologie, en paléontologie, et peutêtre l’influence des travaux de M. Adolphe Brongniart sur la flore du terrain houiller. Dans les applications de la théorie, Geoffroy ne fit pourtant guère que généraliser et reporter aux animaux supérieurs les considérations admises par Lamarck au sujet des mollusques fossiles. Encore s’exprima-t-il d’ordinaire avec une grande réserve. « C’est, » dit-il, une question que j’ai posée, un doute que j’ai émis, » et que je reproduis au sujet de l’opinion régnante (1). » Toutefois il formula dans le même travail une proposition aussi explicite et aussi étendue que possible. « Les animaux » vivant aujourd’hui proviennent, par une suite de généra- » tions et sans interruption, des animaux perdus du monde » antédiluvien. » En particulier, il fit descendre les grands sauriens, les crocodiles actuels, des crocodiles de l’ancien monde (2); mais il n’alla pas au delà. Jamais il ne prétendit faire remonter les espèces passées ou présentes à un prototype quelconque ; et, cette opinion lui ayant été prêtée, il répondit par une protestation formelle (3). Geoffroy n’a pas cherché davantage à préciser l’origine première

(1) Sur le degré d’influence du monde ambiant pour modifier les formes animales. (Mémoires de /’ Académie des sciences, t. XII.)

(2) C’est même à l’occasion de ses recherches sur des fossiles de cetle nature trouvés en Normandie que Geoffroy Saint-Hilaire fut amené à développer ses idées relatives à l’origine des espèces actuelles. ( Mémoires de l’Académie des sciences, t. XII.-)

(3) Dictionnaire de la conversation , art. Hérésies panthéistiques.

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des êtres. Il s’est montré à cet égard bien plus prudent, plus sage que Lamarck.

Dans les développements de la doctrine générale, Geoffroy est aussi d’abord plus précis que son illustre prédécesseur. Il demande des enseignements à l’embryogénie, à l’ histoire des métamorphoses, à la tératologie ou science des monstruosités. Prenant pour exemple la grenouille et l’expérience si curieuse faite par William Edwards (1), il cherche dans la nature et y trouve facilement des espèces qui reproduisent les formes successives des batraciens les plus élevés. Le protée qui vit dans les lacs souterrains de la Carniole et conserve toute sa vie les branchies des têtards est à ses yeux une sorte de larve permanente, mais capable de se reproduire, et qui n’a qu’un pas à faire pour devenir semblable à nos lézards d’eau [tritons). En s’appuyant sur ces faits, Geoffroy déclare que c’est chez l’embryon envoie de formation qu’il faut aller chercher les passages d’une

(I) William Edwards plaça dans une boîte à compartiments percée de trous et immergée dans la Seine douze têtards arrivés tout près de l’époque de leur transformation, et dont il détermina le poids. Un plus grand nombre de ces mêmes têtards furent placés dans un grand vase dont on se contenta de changer l’eau tous les jours; mais ils y subissaient l’inlluence de la lumière, et pouvaient venir respirer l’air en nature à la surface de l’eau. Ces derniers se tran'formèrent en peu de jours. Sur les douze qui vivaient en pleine eau et dans l’obscurité, deux seulement subirent la transformation normale, mais beaucoup plus lard. Dix restèrent à l’état de larves, bien qu’ils eussent doublé et même triplé de poids. ( De V influence des agents physiques sur la vie, 1824.)

espèce à l’autre, et il blâme Lamarck d’avoir cru à la possibilité des modifications chez un animal adulte.

Geoffroy s’éloigne encore de celui qu’on a pris pour son maître par sa manière de comprendre, au moins dans certains cas, la transformation des types. « Ce n’est évidem- » ment point par un changement insensible que les types » inférieurs d’animaux ovipares ont donné le degré supé- )> rieur d’organisation. » Cette déclaration est en opposition formelle avec les principes mêmes des doctrines de Lamarck, et l’on comprend sans peine ce qui a dû la dicter. En supprimant ainsi la nécessité de formes intermédiaires, en admettant la possibilité d’une modification brusque des types, Geoffroy répondait d’avance à Tune des plus sérieuses objections que soulève la théorie de la filiation lente des êtres, savoir : la difficulté de comprendre comment deux espèces, jusque-là réunies physiologiquement, en viennent à s’isoler. Lamarck, en prévoyant cette objection, en en signalant luimême la gravité, avait dû mettre en garde Geoffroy Saint- Hilaire.

Après avoir donné les formules générales qui doivent, selon lui, rendre compte de la transformation des animaux, Geoffroy comprend, lui aussi, qu’il faut en venir à un exemple spécial. Ici il n’est vraiment pas plus heureux que Lamarck. Il avait reproché à celui-ci ses colimaçons adultes modifiant les formes de leur tête par l’influence du désir, de la volonté, et faisant naître ainsi des tentacules qui grau-

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dissent de génération en génération ; lui, il suppose un reptile qui « dans l’âge des premiers développements éprouve » une construction vers le milieu du corps, de manière à m laisser à part tous les vaisseaux sanguins dans le thorax,

» et le fond du sac pulmonaire dans l’abdomen. C’est là,

» ajoute-t-il, une circonstance propre à favoriser le déve- » loppement de toute l’organisation d’un oiseau. » La poition postérieure du poumon se transforme en cellules abdominales ou sacs aériens (1). Agissant à la manière d’un soufflet, elle envoie dans la portion antérieure ou thoracique de l’air comprimé renfermant plus d’oxygène sous un moindre volume. De là résulte un surcroît d’énergie pendant la combustion respiratoire, et par suite l’élévation de la température, des modifications profondes dans le sang, l’accélération de la circulation, l’accroissement de l’énergie musculaire, enfin « le changement des houppes tégumen- » taires en plumes » . Voilà ce que Geoffroy, entraîné par ses convictions, appelle «soulever le voile qui nous cache com- » ment la mutation de l’organisation est réellement possible ,

» comment elle fut et doit avoir été autrefois praticable » . Quant à la succession des êtres, aux relations des espèces

(1) Chez les reptiles, le poumon consiste en une grande poche sur les , parois de laquelle rampent les vaisseaux sanguins. Chez les oiseaux, il existe dans l’abdomen de grandes poches qui communiquent avec le poumon et en reçoivent de l’air qu’elles poussent jusque dans les os des membres par des canaux particuliers.

QUATRF.FAGES.

6 fi EXPOSITION DES DOCTRINES TRANSFORMISTES.

actuelles avec les espèces paléontologiques , les modifications de l’atmosphère, les progrès réalisés à la surface du -globe, soit par l’action des phénomènes naturels, soit par l’industrie de l’homme, lui en rendent aisément compte. « Ce n’est pas là, dit-il, qu’est la diffî- » culté ; l’évidence de ces raisonnements satisfait notre » raison. »

Ainsi Geoffroy Saint-Hilaire a restreint bien plus que Lamarck le champ de ses spéculations ; il s’est éloigné de lui sur plusieurs points fondamentaux ; il a introduit dans cet ordre de recherches des considérations nouvelles empruntées aux progrès les plus récents de la science et à ses propres r % herches. Considérées à distance et en bloc, ses idées n’ont rien qui répugne à l’esprit, et l’on comprend qu’ elles aient séduit bien des intelligences comme elles l’avaient entraîné lui-même. Dès qu’il tente d’entrer dans les détails, il est néanmoins forcé de s’en tenir aux assertions les plus vagues ; dès qu’il veut citer un exemple, il n’es$ certainement pas plus heureux que son illustre prédécesseur : il finit, lui aussi, par en appeler à ses convictions personnelles comme aune démonstration.

Pourtant, pas plus que Lamarck, il ne saurait sans injustice et sans erreur être rattaché à de Maillet, à Robinet. Il n’a évidemment rien de commun avec le dernier; tout en admettant les modifications brusques et individuelles, il se sépare entièrement du premier en rattachant les transmu-

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tâtions organiques aux phénomènes embryogéniques, en niant leur possibilité chez l’adulte. D’ailleurs pendant toute sa vie, Geoffroy fut le promoteur ardent des doctrines épigénistes, qu’il eut le mérite de défendre contre Cuvier. Il ne peut donc être placé que fort loin de quiconque se fonde sur la préexistence des germes.

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