QUATREFAGES
S06 DISCUSSION DÈS bOCtRIr^KS TRANStOtlMlfeTES.
Idîis a tbus Ifes cai-acières du métissage, et non pas ceux de rhybridèitiott. Il 6n est de même ponv le gnato, doilt od eût tertaîneinent fait, non pas seulement une espèce, mais xm genfe à part, et qui se eroise avec le bétail ordinaire aussi fâtilemeht que le font les races entre elles (1). Qu'on reporte sa pensée, en tenant bompte de la réflexion de Dal'Win, sur nos porcs, nos bœufs, nos chiens, et l'on verra qu*iti encore TanalOgle parle entièrement en notre faveur. Les races extrêmes n'apparàisseht pas toujours ainsi d'emblée. Le J)lus souvent même elles sont le fruit des modifications subcessivement accumulées pendant un nombie indéterminé de générations. Dans son mémoire sur les pigeons, Darwin a suivi avec beaucoup dfe sagkclté et montré de la manière la plus précise la succession des actes et des J)hénomènes qui ont amené la constitution des principales
(i) Lacordaire nous apprend qu'à la Plala quelques personnes ont voulu voir dans le gnato une race indigène. On oubliait que tous les bœufs américains sont venus primitivement d'Europe, et qu'en particiilier tous ceux du bassin de la Plata descendent d'un tnitrean et de huit vachef; amenés à l'Assomption en 1558 parles frères Cioës. Depuis ceUc époque, il est devenu fort rare dans ces contrées, puisque M. Mnrlin de Moussy n'a jamais eu occasitHi de l'dbsërver {Bulldliû tfc in Société (Vanihropotogiti, t. I). Ce fait s'explique pnr l'habitude qu'on a prise de tuer tout jeune veau qui présente les caractères de celle race (renseignement communiqué par M. Levavasseur). Cette coutume elle même s'est ccrlaihement établie par suite delà difficulté qu'on éprouvait à nourrir ces animaux en temps de sécheresse, la forme de leurs mâchoires les empochant de brouter aussi aisément que les bœufs ordinaires. (Darwin, Journal oj Re^carcha:, cl De la varialion des animavx et des plantes,)
tË MlttËU, VnmkÈ fel lÀ NÀttJllfei 80t7
races actûfelleft. Ce qti*il dit de cette esjïècë 8*ôt)pH(|tte certainement à tbus lëfi ëàs analogue;?. La Sélection volontaire, mais d*abord inconsciente, Chelcharit seulement à amêlio*rer dans un sens vaguetnènt détertiiinë des formes déjà existantes; puis là sélection méthodique, raisonnée^ se proposant un but bleu défini, tels sont essentiellement les moyens mis en œuvre par l'homme pour produire les types étranges du pigeon messager, du pigeon grosse go^ft^i du pigeon paon..* des races diffèrent les unes des autres nonseulement par tous les caractères extérieurs^ mais encore par des modifications atteignant le squelette lui^mème^ et le naturaliste le plus sévère les placerait certainement dans atit&nt de genres diffi^rents, èll les rencontrait & Tétat sauvage. Des documents historiques ont d'ailleurs permis à Darwin d'établir qu*une partie de ces races remonte tout au plus à deux ou trois siècles, et qu*ll en est de bien plus jeunes^ quoique aussi solidement assises aujourd'hui* ^ Toute cette partie de l'œuvre de l'éminent natuitdiste est dd plus haut intérêt, et Je suis heureux de me trouver ici en pleine communauté didêes avec lui.
Le biset, père de tous nos pigeons, présente aussi des races sttumges et des races marronnes (I). Comment ontelles pris naissance?
(i) Les ^aces sauvages sont celles qui n'ofii jamais été domestiques. Les l'aces marronnes oti libres sont celles qui descendent d^ndividus domestiques, mais fjtii 0ht ffecotiquls leur Hbettê el sotit ittouruêfes I Tétat sautige.
A. peu près uniquement, répond Darwin, par la sélection naturelle. — Je reconnais de grand cœur le rôle important dévolu à celle-ci. La lutte pour Texistence remplit ici le rôle de l'éducateur qui choisit dans sa volière ou son troupeau les plus forts, les plus robustes individus pour perpétuer l'espèce, qui consomme les moins bien venus ou les met hors d'état de se reproduire.
Mais je ne puis accorder au savant anglais que les conditions d'existence jouent dans la constitution des races naturelles un rôle aussi restreint qu'il paraît l'admettre dans certains passages de son livre. Je crois fermement au contraire à la puissance extrême de ces conditions, agissant soit directement, soit indirectement, il y a plus : bien loin d'être subordonnées à la lutte pour l'existence et à la sélection, ce sont elles qui en commandent les circonstances et les résultats. N'est-il pas évident que pour les animaux comme pour les plantes, les conditions de supériorité, et par conséquent de survie, seront non -seulement différentes, mais opposées, dans un désert aride ou au milieu de marais fangeux, sous le pôle ou sous l'équateur ?
Des conditions générales différant à ce point ne sont pas nécessaires lorsqu'il s'agit d'êtres vivants que leur nature soumet d'une manière presque absolue aux influences de milieu. Les végétaux sont essentiellement dans ce cas. Fixés au sol qui les nourrit, ils sont, pour ainsi dire, façonnés quelquefois par lui; incapables de se défendre
LE MILIEU, l'homme ET LA NATURE. 309 .
contre Tatmosphère, ils présentent souvent des témoignages irrécusables de Taction modificatrice qu'elle exerce sur eux. La belle expérience de M. Decaisne sur les plantains d'Europe, dont j'ai parlé plus haut, les observations de M» Gubler sur quelques plantes naines, suffisent pour mettre dans tout son jour ce fait général.
M. Gubler a montré qu'en s'élevant sur la pente des montagnes, certaines plantes ne subissent pas seulement une réduction de taille considérable, mais qu'en outre les principaux organes, et jusqu'aux parties essentielles de la fleur, sont atteints. M. Decaisne a fait plus : il a reproduit par un simple changement dans les conditions d'existence plusieurs formes d'une même plante existant dans la nature et qu'on avait prises pour autant d'espèces proprement dites. Il a récolté en rase campagne les graines d'un plantain appartenant à l'une des espèces les plus généralement admises; il les a semées et élevées au Muséum en imitant autant que possible les conditions particulières aux terrains où poussent les formes les plus distinctes de ce genre. Par cela seul, il a obtenu sept de ces formes prétendues spécifiques. Or, il s'agissait ici de différences sérieuses et bien faites pour excuser les botanistes qui, jugeant par les caractères morphologiques seuls, avaient vu là des espèces diverses. De Tune à l'autre de ces plantes, petites-filles de la même mère, on rencontrait des feuilles rondes et courtes ou assez longues pour
3J0 DISCDSSIQDT PES !)QCTR|NE5 TBANÇrQBMISTES.
servir de fourrage, dispqsées en rosette écrasée on alIpR- Çées en uqe touffe droite et fournie; la plantq était entièrement glabre ou couverte de poils ; la rapine, auppelle chez les unes, était yiyace chez les autrcis. Tous 66^ traits étaient héréditaires, et reproduisaient çepx de^ races na^u* relies vivant dans des conditions semblable^ à celles qu'avait artificiellement reproduites Thabile expérimentateur. Évidemment ils étaient dus à ces conditions mêmes (1).
l,a sélection joue certaineuient un rôle considérable dans les expériences inverses, pour ainsi dire, et quand il s'agit d'obtenir des races s'écartant parfois d'une manière étrange des formes naturelles. Cependant il faut le plus souvent lui vepir en aide et transformer d*abord les conditions d'existence.
ILorsque Vilmorin voulut mettre hors de doute Torigine de nos carotte^ cultivées en les tirant directement de la carotte sauvage, U échoua tant qu'il se borna à choisir avec soin ses porte-graines et à multiplier les soins d'élevage. Il dut surtout le succès de sa tentative à la pensée qui lui fit garder pendant Thiver quelques individus tardifs qu'il repi({ua au printemps. Il obligea ainsi une plante annuelle
(i) L'expérience 4e M* Decaisoe explique très-bien comment sir W. Herbert 8*est mépris et a regardé de simples métissages comme des hybridations. Il est clair que si le botaniste anglais avait croisé ensemble les formes de planton dont il f'agit ici, il aurait cru avoir op6ré sur des esfècef, tandis qjae l'expérience aurait en réalité porté sur des racçs.
U MIIHU, t^'TO^jMF. |::T l^ NATURE. 31. V
ù dépenser sa vie en deu3f ans. C'est ainsi seuleipent qu'il parvint à transformer une rapine extrêmen^ent grÊle, dure et coriace, en ce légume savoureux et tendre que nous connaissons tons. Quatre générations suffirent dè^ lors pour produire ce changement (1). Par des procédés semblables, M» Carrière a transformé en cinq ans je radis sauvage [Raphanus raphanistrnm)^ regardé partons les cultivateurs comme une mauvaise herbe. Entre les mains de cet habile jardinier^chef des pépinières du Muséum, une racine immangeable et pesant au plus 22 grammes, s e^t métamorphosée en un légume excellent, dont le poids varie de 300 ji 600 grammes et plus (2) , Tous aes résultats ont été obtenus avant tout par suite du changement dans les conditions d'existence imposé k ces végétaux, qu'on a rendus bisannuels, d'annuels qu'ils étaient naturellement, La sélection n'a exercé qu'une action secondaire.
ïl serait facile de citer bien d'autres faits de ce genre à Tappui de ma manière de voir, qui fut au fond celle de Buffon comme de Geoffroy, et les plus frappants peut-être seraient fournis par Darwin. Aussi dans la discussion que je pourrais soulever à ce sujet, trouverais-je des auxiliaires jusque chez ses plus dévoués disciples. Je me borne à mentionner M**^ Royer, qui se sépare ici complètement du
(1) Notices $ur V amélioration des plantes par le semis»
(2) Origine des plantes domestiques démontrée par la culture du rudis sauvage.
savant qu'elle interprète. Dans une note assez étendue où elle discute la question d'une manière générale, elle arrive à conclure que « les conditions complexes de la vie détery ipinenl et règlent toute variation en premier comme en » dernier ressort ». Ces quelques mots résument d'une manière fort heureuse tout ce que nous savons sur cette grave question.
Au reste, il me semble que, sur cett^ question, nous serions aisément d'accord, et que la différence des appréciations entre Darwin et moi tient surtout à ce que le savant anglais donne aux expressions de milieu^ de conditions d'existence, un sens plus restreint que je ne le fais (1). A bien des reprises, et surtout dans son livre sur V Influence de la domestication, il atténue lui-même ce qu'ont évidemment d'exagéré quelques-unes de ses assertions relatives au peu d'influence des actions de milieu, et il admet qu'elles commandent la transformation des races les plus accusées (2). Il admet aussi qu'elles jouent un rôle prépondérant dans leur formation. Je me borne à citer un exemple.
(1) Ces expressions doivent être prises dans un sens absolu et comprendre tout ce qui peut exercer une influence directe ou indirecte sur Têtre vivant. On n'a aucune raison pour exclure des conditions d'existence d'un être quoi que ce soit pouvant avoir sur lui une action, et c'est l'ensemble de ces conditions qui constitue le milieu où il vit.
(2) De la variation des animaux et des plantes. Voyez surtout ce que dit Tauteur au cbapitre xii, Des conditions de vie capables d* annuler les lois de l'hérédité, et au chapitre xxii, Des caufies de la variabiliié.
L£ MILIEU, l'homme ET LA NATURE. 3l3
Chez toutes les espèces qui ont vécu constamment en pleine liberté, on constate un fait que j'ai déjà indiqué et dont il reste à faire ressortir Timportanoej En tant qu'elles sont comparables par le degré d'organisation à nos espèces domestiques, aucune d'entre elles ne présente de variations à beaucoup près aussi nombreuses ni aussi considérables que ces dernières. En outre, lorsqu'une partie des représentants d'une espèce est passée sous l'empire de l'homme, tandis que le reste conservait son indépendance, on reconnaît aisément que les premiers ont à tous égards beaucoup plus varié que les seconds. Il suffit de citer comme exemple les canards, les oies, les lapins, dont l'unité d'origine est admise par tout le monde, et toutes celles de nos plantes cultivées dont la souche sauvage est connue.
Darwin, avec qui je suis heureux de me trouver ici d'accord, explique une partie de ce contraste par la différence des milieux. Quelles que soient l'étendue de l'aire habitée par une espèce et la variété des circonstances qui peuvent en résulter, l'état sauvage entraîne une certaine uniformité dans les conditions d'existence, et chaque espèce est maintenue dans ses limites par la multitude des espèces voisines qui lui font concurrence. Par suite, les races devront être peu nombreuses. Les animaux domestiques sont soustraits à la lutte pour l'existence ; surtout l'homme les transporte avec lui, et, par la domestication, leur crée en réalité
31) DISCUSSION PE8 OOGTBINBS TRANSFÛBMISTËS.
presque autant de nnlieuj^ qu'ils ont de maîtres, « C'est pour I cette raison, dit Darwin, que tous nos produits domesti- » ques, à de rares exceptions près, varient beaucoup plus n que les espèces naturelles (J). » L'abeille est la seule exception réelle qu'il cite, et iJ serait facile de la discuter. Cet insecte, qui se nourrit lui-même presque toujours, et qui consente toutes ses habitudes, ne peut vraiment pas être considéré connue soumis à la domestication. Il vit à côté de nous bien plus qu'avec nous ; et pourtant tous les agriculteurs savent bien qu'il existe des races très-distinctes parmi les abeilles.
Pour qui admet la distinction fondamentale existant entre l'espèce et la race, telles que je les comprends ; pour qui tient comptjB de faits et de considérations que j'exposerai tout à l'heure, Texplication acceptée ici par le savant anglais est rationnelle et complète. C'est celle que j'ai toiyours admise (3).
Elle me paraît moins satisfaisante pour qui se place au point de vue commun à Lamarck, à M. Naudin, à Darmn. Surtout elle est, jusqu'à un certain point, en désaccord avec
(1) De la variation des animaux et des plantes^ chap. xii.
(3) J'ai indiqué la manière dont j'envisage cette question, 91 celles qui s'y rattachent, dans Touvrage intitulé : Unité de Vespèce humaine^ chap. xii, 1861. Mais cet ouvrage est la reproduction textuelle d'articles qui avaient paru dans la Revue des deux mondes, 1860-1861, et ces articles eux-mêmes ne sont que le résumé de ipon enseignement public.
toute doctrine reposant aur la lutte pour l'existence pt les conséquences qu'elle entraîne* En effet, h diversité des condition^ imposée par l'honuiie aux espèces dooiestiques, la protection dont il les entoqre, expliquent, il est vraij> ]^ multiplicité des variation^ de ces dernières, et Texistence chez elles de certaines uiodific^iiiqns plu*? oij moins incompatibles avec les îu'cessités de la vie sauvage. Le pigeon culbutant, dont le vol est à chaqup instant interrompu par les étranges mouvements d'où il a tiré son nom ; le pigeon paon, que sa queue ctalce et relevée empêche de voler contre le vent, ne pourraient fuir les ennemis ailés avec la rapidité du biset. La lutte pour l'existence se présenterait donc pour eux dans des conditions très-défavorables, et ils devraient disparaître rapidement, tandis qu'ils se conservent g^^rantis par leur esclavage même.
Mais il est des variations parfaitement indifférentes , comme celles de la couleur, qui se produisent sons l'empire de la sélection inconsciente, et même sans aucune sélection, et qui n'ont rien d'inconipatible avec la sélection naturelle Il en est d'autres qui assureraient un avantage incontestablq, tel que Taccroissement de la taille et des forces, et que la sélection naturelle devrait aider à se produire. Pourquoi de pareils caractères ne s'accentuent- ils jamais dans les races sauvages de manière à égaler, à surpasser même ce qu'on a const ces domestiques ? Si les
causes transformer les races en
espèces, comment ne produisent-elles jamais, entre races spontanément dérivées d'un type spécifique, des difTérences comparables à celles que la domestication fait naître quand elle agit sur les représentants du même type?
Cette question touche au fond même des doctrines que nous discutons. Elle conduit à examiner un principe qui leur est commun, et qu'on trouve formulé presque dans les mêmes termes chez tous les naturalistes qui admettent la transformation lente.
La nature, disent également Lamarck, Darwin, M. Naudin, est maîtresse du temps; elle accumule indéfinioientde petits résultats qui, s' ajoutant de siècle en siècle, atteignent des proportions que rien n*aurait pu faire prévoir. C'est ainsi qu'elle a peu à peu élevé les montagnes, creusé les mers, donné à notre globe la constitution et le relief que nous lui voyons. C'est ainsi qu'elle a également agi pour amener au point où elles sont les flores et les faunes. Toujours simple dans ses lois et procédant sans cesse du simple au composé, elle est nécessairement partie des végétaux, des animaux élémentaires ; elle en a progressivencient élevé l'organisation. Toute espèce réalisée a été le point de départ d'autres espèces qui lui ont succédé, et les divergences accumulées ont enfanté les types les plus divers. Ce passage d'une espèce à une autre, cette transmutation, n'ont rien d'étrange. L'homme, dont l'action est si faible et si courte, sait faire sortir des mces d'une espèce préexis-
Le MiLTEtJ, L*liOMME ET LA NATtJRË. M*7
tante en mettant en jeu Thérédité et la sélection artificielle ; comment la nature, qui dispose sans contrôle de l'espace et de la durée, n*en tirerait-elle pas aisément, presque fatalement, des espèces par l'hérédité et la sélection naturelle? Au fond, les moyens d'action sont les mêmes, et la nature, plus puissante que rhomme, doit pouvoir faire plus que lui.
Voilà le langage que tiennent les houimes éminents qup j'ai le regret d'avoir à combattre.
Cette argumentation a quelque chose de plausible et esl bien faite pour séduire au premier abord. Cependant elle repose sur une assimilation qu'on ne saurait admettre dans sa généralité et sur une confusion véritable.
Il est bien vrai que l'homme ne met en jeu que des forces naturelles; mdîi^ son intelligence intervient dans cette mise en oeuvre. Il est bien vrai encore que, dans une foule de cas, il ne saurait rivaliser avec la nature; mais il a aussi ses revanches. Il mène à bien chaque jour des œuvres qui sont au-dessus ou, si l'on veut, en dehors de celles qu'elle peut accomplir. Jamais il ne fera sortir du sol une nouvelle chaîne des Alpes; jamais les forces naturelles n'eussent élevé la digue de Cherbourg. Nous ne saurions creuser et décorer des grottes qui approchent des immenses et magnifiques cavernes de la Carniole, d'Antiparos, du Kentucky ; la nature ne percera jamais un tunnel régulier et direct comme celui du mont Cenis. Que serait-ce si Ton
«MB DlSOOëStOd Dfe^ bOCtRINËS ÎRAMl^rORMISTES.
fflcttait en ligne de compte les œuvres d*art proprement dites, niônie les plus simples! La nature k façonné bien des collines \ a-t-elle jamais taillé une pyramide?
Sans multiplier ces exemples, 1! est permis de conclure que, même pour les résultats relevant essentiellement de la mécanique et de ce qui ressemble le plus à la force brutale, ja nature et Thommc ont leur champ propre où chacuti d'eux règne à peu près en maître. 11 en est de même partout. Nos laboratoires produisent et Tindustrle iitllise une foule de composés chimiques qui iVexisteht pas, qui ne peuvent pas exister dans la nature, pas plus que colle-ci ne saurait isoler et conserver bien des corps aujourd'hui d'un emploi journalier.
11 n*est pas bien difficile de s* expliquer TaUfernative de prépondérance et de subordihation que montrent ainsi les ûmt ptiissances que nous comparons.
Même dans le monde inorganique, 1(? pouvolf de la nature est limité par Tessencfe et le mode d*ttction des forces qu-elle met en jeu. Celles-ci agissent sans cesse, toutes ft la Ibis, luttant ou s*entr*aidant sous l'empire de lois égalemetit aveugles et immuables. Tout effet natttrel est le produit d'une résultante.
L'homme ne transforme ni les forces ni les lois qui les gouvernent. Mais son intelligente volonté en modifie l'application. Par cela même, il fait varier la résultante, et, par conséquent, les effets.
LE MtLlMu, t'ttOMMÊ Et LA NAttlftË. SI 9
Souvent l'hominë se borne à diriger leà forces naturelles, à remplacer par la régularité ce que nous appelons le hamrds mot qui sert seulement à voiler Tignorance. Souvent aussi il les oppose les unes aux autres \ neutralise celles qui lui nuisentj active celles qu'il juge utiles, et réalise ainsi des lésultats incompatibles avec le jeu libre de ces agents. Voilà comment les fulminates, inconnus dans la nature^ prennent naissance dans nos appareils pour aller ensuite amorcer le fusil du soldat ou le jouet d'un enfant; voilà comment le phosphore, dégagé de ses combinaisons, se conserve indéflnlmeni dans un flacon de pétrole, et, associé à un autœ corps, tout artificiel aussi, fbrme la base de nos allumettes chimiques. Accorder à la nature autant de siècles qu*il vous plaira, mettez eu jeu toutes ses puissances, tant qtie l'atmosphère contiendra de Toxygène, de Taride carbonique, de l*eau; elle pourra amonceler des couches entières de sel ; elle n*ara^ rivera point à isoler le sodium que possèdent tous nos laboratoires et que M. fienri Deville a fait eritrer dans Tindustrie; elle ne pourra pas seulement fabriquer là soude Caustique.
Eh bien! quand il cultive une plante, quand il domestique un animal, que fait l'homme?
Avant tout, et qu'il en ait ou non Tintention, il adoucit pour eux dans uhe proportion plus oti moins considérable la lutte pour l'existence, C'est-à-dire qu'il atténue ou anni-
320 DISCUSSION DES BOCTBINES TRANSFORMtSTES.
hileune foule d*ACtîons qu'eussent exercées les forces naturelles. Par conséquent, il en change la résultante, et place cette plante, cet animal, dans des conditions d'existence nouvelles. Quand il choisit les végétaux porte-graines, les pères et mères destinés à entretenir la population de son colombier, de sa basse -cour, de sa bergerie, que fait-il, sinon reporter sur un caractère qui lui convient la force aveugle de l'hérédité? En d'autres termes, il dirige cette force. Quand il marie ensemble les pères et les filles, les frères et les sœurs, comme l'ont fait Bakewell et les frères Collins, que fait-il, sinon concentrer toutes les forces héréditaires et en accroître Fénergie?
Ainsi, dans le monde organique aussi bien que dans le monde inorganique, l'homme intervient avec son intelligence et sa volonté; il amoindrit ou neutralise certaines forces, et souvent, par cela même, il exalte celles dont il facilite l'action, tout en la dirigeant. Or, il ne peut agir ainsi sans modifier la résultante qu'eût produite le libre exercice de ces forces. Voilà comment il obtient des résultats qui lui appartiennent en propre, et que la nature ne saurait réaliser, quelque temps qu'on lui accorde. Voilà comment il crée ces races extrêmes, ces chiens, ces lapins, ces pigeons, ces cyprins dorés, ces fruits, ces légumes de toute sorte, dont l'équivalent ne s'est jamais rencontré à l'état sauvage, de l'aveu même de ceux qui proclament le plus haut la toute^puissance de la nature.
LE MILIBU, l'homme ET LA NATUBE. 821
Le mens agitât molem du poôte est scientifîquement vrai. Qu'il s'agisse des êtres vivants ou des corps bruts, l'homme est souvent plus puissant que la nature.
En revanche, ses œuvres sont relativement bien peu stables, et ne subsistent que sous la protection de celui qui leur a donné naissance. Dès que l'homme cesse de veiller sur les produits de sa propre industrie, ceux-ci retombent sous l'empire des lois générales, et plus ils sont exceptionnels, plus vite ils disparaissent ou rétrogradent vers le point de départ. En quittant nos potagers, les légumes les plus délicats redeviennent promptement de mauvaises herbes ; échappé à nos volières, le pigeon retourne au biset, et le chien marron reprend les formes et les mœurs d'une bête féroce. Toutefois, ils gardent souvent la trace des caractères acquis artificiellement, qui n'ont rien d'incompatible avec les nouvelles conditions d'existence; mais ceux-ci sont constamment amoindris et ramenés dans les limites que comportent les variations naturelles. Les arbres fruitiers retrouvés libres par van Mons dans les Ardennes, le pigeon marron des falaises d'Angleterre, les porcs sauvages d'Amérique, les chiens des pampas, sont autant d'exemples d'un retour imparfait aux types primitifs.
Ces retours plus ou moins complets relèvent essentiellement de la lutte pour l'existence et de la sélection naturelle ; ils montrent clairement le résultat général de ces deux grandà phénomènes qui neutralisent ici jusqu'aux
QUATftfiFAGES. 21
s 22 DISCUSSION DES DOCTRINES TRANSFORMISTES.
lois de l'hérédité; ils nous éclairent sur leur véritable nature et sur le rôle qui leur est dévolu.
La lutte pour l'existence et la sélection naturelle sont essentiellement des agents d'adaptation. Avant tout, elles tendent à mettre en harmonie les êtres vivants avec le milieu qui les entoure. Nous avons vu Darwin lui-même leur reconnaître hautement ce caractère. Or, le milieu étant donné, les condition» nécessaires de cette Jiarmonisation sont identiques pour tous les individus représentant une môme espèce. Par conséquent, la lutte pour l'existence et la sélection naturelle agiront chez tous les individus de la même manière et dans le même sens. Elles ne pourront donc avoir d'autre effet que de les uniformiser de plus en plus, bien loin de les entraîner dans la voie des variations. Détruisant d'ailleurs fatalement tout individu quelque peu inférieur à ses frères, elles maintiennent rigoureusement, avec la similitude des caractères, l'égalité d'énergie fonctionnelle. Ainsi s'établit et se conserve Tuniformité, si remarquable dans l'immense majorité des espèces sauvages et qui ne laisse habituellement de place qu'aux traits individuels ou à quelques raVes variétés bientôt disparues (1).
(1) A p«iiie est-U nécessaire de feire observer que, tout en signalant le fait général, je n'oublie nullement les espèces polymorphes. On sait qu'elles ont été trouvées principalement chez les invertébrés, et se rencontrent chez eux jusque dans des groupes appartenant d'ailleurs aux types élevés et les mieux déOnis. Je rappeUerai comme exemple (es résultaU obtenus par Sichel chez
tn muEu, l'homiie et la natuib. SIS
Si le milieu change, il est elair que les eonditions de l'adaptation ne seront plus les mêmes, La sélection, s'ae** complissant dans des eonditions différentes, produira forcément des résultats plus ou moins distincts des premiers. L'organisme variera dono jusqu'il ce que l'harmonie soit rétablie; mais, ce résultat obtenu, la lutte pour l'existence et la sélection naturelle reprendront inévitablement leur rôle primitif, qui est de pousser à la stabilité, à l'uniformité. Elles auront ainsi façonné des races naturelles ; elles n'au* ront pas pour cela donné naissance à des espèces.
Les faits ne manqueraient pas pour montrer cpie telle est l'origine de ces races sauvages parfois si difTérentes de la souche mère, et si constantes dans certaines localités, qu'on a pu s'y tromper en jugeant par la forme seule. Je me borne à citer l'exemple des cerfs de Corse et d'Algérie. Tous deux se distinguent aisément de nos cerfs d'Europe, Regardés comme indigènes, ils ont reçu des noms particuliersi et figurent comme espèces distinctes dans les écrits de plusieurs naturalistes éminents. Or, les témoignages
les hyménoptères, et spécialement son étude du genre Sphécode (Étudff$ hym^noplériquesy dans Annales de la Société entomol. de France, 1865). L*habile et patient obserYateur a constaté que le Sph. gihbus présente à lui seul quatre r^^s ou variété» principales, et seise variétés secondaires, qui presque toutes ont reçu des noms spécifiques. Chez les animaux comme chez les végétaux, ces egpàoes polyR)orp)iet sont doublement importantes, soit au point de vue dont il s'agit ici, soit surtout au point de vue du eroisement. Il est évident qu'on pourrait facilement croire avoir obtenu une kyhridationy tandis qu'on n'aurait opéré qu'un simple métissage^ si on les prenait pour sujet d'expérience.
32 â DISCUSSION DES DOCTRINES TRANSFORMISTES.
formels d'Hérodote, d' Aristote, de Polybe, de Pline, constatent qu'à Tépoque grecque et romaine le cerf n'existait ni en Corse ni en Afrique. Il faut donc admettre, ou bien qu'il y est né par génération spontanée, ou bien qu'il y a été transporté depuis le règne de Titus. En présence d'une pareille alternative, personne n'hésitera, je pense, à regarder le cerf européen comme le père de ces deux races.
Mais, en changeant de patrie, notre cerf a changé de caractères. En Corse surtout, il a perdu près de moitié de sa taille et transformé ses proportions générales de telle sorte, que Buffon l'appelle un cerf basset. Il a déplus modifié ses bois. A-t-il donné pour cela naissance à une espèce nouvelle ? Non, car un de ces animaux, pris jeune et élevé chez Buffon, est devenu en quatre ans beaucoup plus grand, plus beau, que des cerfs de France plus âgés et regardés pourtant comme étant de belle taille (1).
La nature, avec l'aide du temps, aurait-elle complété la métamorphose, transformé plus encore le cerf de Corse, et fait de lui une espèce vraiment distincte de la souche parente? Oui, répondraient Lamarck, Darwin, M. Naudin et leurs disciples. Non, n'hésité-je pas à dire. Pour juger de quel côté est la vérité, appelons-en à l'expérience, à l'observation.
Interrogeons d'abord les résultats fournis par l'étude de
(1) Buffon, Histoire naturelle. — Isidore Geoffroy a traité cette question avec quelque détail, mms il a oublié de rappeler l'expérience si concluante de Buffon {Histoire naturelle générale^ t. 111).
L£ MILIEU^ l'homme ET LA NATURE. 325
forme seule. Ici nous rencontrons le fait général que je signalais tout à Thenre. Dans toutes les espèces partiellement soumises, les variétés et les races sont plus nombreuses, plus tranchées parmi les représentants domestiques que parmi les représentants sauvages. L'expérience, d'accord avec la théorie, qui seule me paraît vraie, atteste que l'homme est plus puissant que la nature quand il s'agit de modifier les organismes vivants. Or, nous avons eu beau pétrir et transformer ces organismes, nous n'avons fait que des races, jamais des espèces. Comment la nature, qui ne nous a même pas égalés dans cette voie partout où nous avons pu comparer ses œuvres aux nôtres, nous aurait-elle surpassés ailleurs? Affirmer qu'il en est ainsi, c'est substituer à ce que nous savons une possibilité évidemment bien peu probable.
A ne juger que par ce qui nous est connu, la morphologie seule autorise à penser que jamais une espèce n'en a enfanté une autre par voie de dérivation ou de transformation résultant d'actions naturelles plus ou moins analogues aux procédés que nous employons pour obtenir des races.
La physiologie est bien plus explicite encore.
Constatons d'abord que, sur ce terrain-là aussi, l'hoiûdie s'est montré plus puissant que la nature. Dans nos végétaux cultivés, dans nos animaux domestiques, ce n'est pas seulement la forme qui est changée, ce sont aussi et surtout les fonctions. Si nous n'avions fait que grossir et déformer nos
SCO DISGUMION DBS DOGTIIIPIBS TRANSFORMISTES.
fruits et nos légumes^ ils seraient restés immangeables. 11 a fallu ^ pour les approprier à nos besoins et aux exigences de notre goût, réduire dans tous la production de certains élé* mentSi multiplier le développement de certains autres, c'est* à^ire modifier la nutrition et la sécrétion* Si ces mômes fonctions étaient restées ce qu'elles étaient obes les souches aninUiles sauvages, nous n'aurions pas nos races de moutons à laine fine et nos moutons dé bouofaerie, nos bœufb de labour, nos durhams et nos races laitières, nos énormes limoniers et le cheval de course ; si les instincts eux-mêmes n'avaient obéi à l'action de l'homme, nous n'aurions pas dans le même chenil le chien d'arrêt et le chien courant. -^ Rien de pareil n'existe dans la datufe; rien ne permet de supposer que quoi que ce soit d'analogue se produise jamais spontanément.
La supériorité de Thomme n'apparaît pas moins vivement dans l'étude de la fonction la plus en rapport avec les pro^ blêmes qui nous occupent.
Les phénomènes de la reproduction touchent évidemment à ce qu'il y a de plus intime dans les êtres vivants. A VéUH sauvage, les oscillations^ comme nous l'avons dit, M sont fort ptu étendues. Il suffit de se rappeler le petit nombre d*hybrides naturels rencontrés chez lés végétaux eux-mêmes, l'absence i^solue de ces mêmes hybrides chex des repré* sentants des plus élevés du règne animal (1). Eh bien I dès
(1) l8. Geoffroy Saint-Hilaire, Histçir^ naturelle généraldy chap. x.