LE MILIEU) L HOMME ET LA NÂTUEE
que l'homme est entré dans cette voie de recherches^ il a multiplié les hybrides. Il en a obtenu, parfois même sans le vouloir, comme il produit des races sans chercher à en fidre. Bien plus» il estparvenu^ une seule fois ^ il est vrai, à main» tenir pendant plus de vingt générations une lignée provenant de deux espèces distinctes et qui a échappé jusqu'à présent à la variation désordonnée comme aux phénomènes du retour. NémmoinsY jEgilops speltœformis rentre dans la catégorie de ces produits dont on doit à la volonté humdna et la formation et la durée tout artificielle* Les expériences de M. Godron montrent jusqu'à l'évidence qu'abandonnée à l'action des forces naturelles, cette race hybride disparaît trait, et probablement dès la première génération.
La seule exception connue jusqu'à ce jour conflttoae donc elle-même de la façon la plus formelle la loi générale qui ressort de tous les phénomènes résumés dans le chapitre précédent. Or, cette loi est incompatible avec toute doctrine qui, comme celles deLamarck, de Darwin, de M. Naudin, tend à confondre l'espèce et la race.
Huxley ne s'y est pas trompé* Quelque partisan qu'il soit des idées générales de son savant et ingénieux compatriote, il a fort bien compris que là est le côté faible d'une théorie qu'il défend, comme il a soin de le dire, non pas en avocat, mais en homme de science qui cherche avant tout la vérité. Dans ses appréciations générales, il fait, il est vrai, la part trop large aux caractères de morphologie
328 DISCUSSION DES DOCTRINES TRAMSFORHIStES.
anatomique, lorsqu'il déclare n'y trouver aucune objection à la doctrine de Darwin. Mais du moins il leur oppose les caractères physiologiques, surtout ceux du croisement, et apprécie ici la portée des faits à bien peu près comme moimême. Aussi, tout en rappelant les côtés séduisants de la théorie darwinienne, tout en insistant sur les horizons nouveaux qu'elle ouvre à la science, sur les progrès que, selon lui, elle ne peut manquer de provoquer, Téminent naturaliste conclut-il en disant : c J* adopte la théorie de :> M. Darwin, sous la réserve qu'on fournira la preuve que » des espèces physiologiques peuvent être produites par le » croisement sélectif (1). >
Cette réserve est certainement des plus graves. En la faisant, Huxley savait bien que pas un seul fait ne répond à son desideratum. Pourtant. elle n'atteint pas le fcmd même de la doctrine, et il en est de plus sérieuses.
Si Ton obtient jamais par le croisement de deux espèces primitivement bien distinctes une lignée intermédiaire par ses caractères, ne variant que dans les limites habituelles, se multipliant et subsistant sans fintervention de f homme, présentant avec les espèces voisines et en particulier avec les espèces souches les phénomènes de l'hybridation, on aura sans doute montré que l'art humain peut franchir la barrière qui sépare la race de l'espèce. Il resterait encore à
(1) De la place de l'homme dans la nature, chap. ii.
LE MIUEU, l'homme ET LÀ NATURE. 529
démontrer que la nature peut en faire autant. Il resterait à prouver par des faits que la résultante des forces naturelles abandonnées entièrement à elles-mêmes peut dans certains cas produire un effet semblable à celui que réalise cette même résultante modifiée par F homme, — Ce fait est bien peu probable, on en conviendra.
Fût-il acquis à la science, l'exactitude des vues de Darwin serait-elle pour cela démontrée ? — Non. On aurait seulement justifié dans une certaine mesure les idées professées par Linné dans les derniers temps de sa vie, alors qu'il regardait toutes les plantes d'un même genre comme descendant d'une souche commune par voie d'hybridation.
Or, l'hybridation n'intervient point dans la formation première des espèces telle que la présentent les doctrines transformistes. Pour qui admet en particulier la dérivation graduelle et lente, pour Lamarck comme pour Darwin, toute espèce nouvelle commence par une variété^ qui transmet à ses descendants ses caractères exceptionnels, et constitue d'abord une race^ distinguée seulement par des caractères morphologiques, mais destinée à s'isoler plus tard physiologiquement. C'est ce dernier résultat dont il faut prouver la réalité. Il s'agit de faire voir, non pas que deux espèces peuvent se croiser et donner naissance à une lignée à la fois distincte et féconde, mais bien qu'il arrive un moment où deux races, jusque-là fécondes entre elles, perdent 'la faculté de se croiser. Là est le vrai desideratum.
iBA DISGUMION DBS DOGTftIMBS TRÂKSFOUmTES.
Eh bien I nous savons par Darwin lui-même à quoi nous en tenir sur ce point. De toutes ses recherches^ si longues et si sérieuses, il a conclu qu on ne connaît pas un seul cas de croisement infécond entre races animales^ et qu'entre races végétales tout ce qu'il a été possible d'apercevoir, c'est une certaine inégalité de fécondité.
Voilà les faits. — Certes, quand ils sont attestés par l'auteur même d'une théorie dont ils sapent la base, on peut, on doit les regarder comme absolument inattaquables.
Lamarck semble ne pas avoir même pensé qu'il y eût là rien qui pût ébranler ses doctrinesi Darwin, au contraire, a bien compris tout ce que cette objection avait de grave, et s'est eiforcé de concilier avec sa théorie les faits que sa loyauté habituelle lui faisait reconnaître tout le premier. Pour expliquer la fécondité continue des races domestiques, il s'étaye de l'opinion de Pallas, qui regardait la domesli* cation comme tendant à accroître la fécondité, et par cela même à faire disparaître la stérilité des unions hybrides (1) . La même cause, dit Darwin, a dû entretenir la possibilité des croisements féconds entre toutes les races qui se produisent sous l'action de l'homme (2) .
J'ai quelque peine à comprendre la portée de cet argu-
(1) Pallas croyait à la multiplicité des origines pour les races domestiques, et c'est pour lever la difficulté résultant de la fécondité des races les plis différentes qu'il avait imaginé cette hypothèse.
(2) De la variation des animaux et des plantes, t. 11^ chap. xyi.
UB HIIIIU, l'homme et la NATUBfi. 381
ment ou mieux de cette hypothèse* Il serait facile de moii« trer par de nombreux exemples tirés de l'ouvrage même du savant anglais combien Faction de la domesticité diffère selon les espèces. S'il en est qui se reproduisent aisément en captivité^ s'il en est dont la fécondité s'est accrue^ il en est d'autres qui, hoi*s de l'état sauvage, deviennent entièrement infécondes, quoique jouissant d'une santé parfaite, quoique entièrement acclimatées sous tous les autres rapports à ce nouveau milieu. Il suffit de citer l'éléphant, que les Indiens ont su soumettre depuis les temps historiques,qui se plie si vite et si complètement à tout ce qu'on lui demande, qui vit plus d*un siècle en captivité. Évidemment il est placé exactement dans les conditions de nos animaux domestiques proprement dits (1). Or, dans Tlnde^ il ne se r^roduit à peu près jamais chez son maître, bien que souvent les instincts naturels semblent parler haut dans les deux sexes, au point qu'on est alors forcé de prendre des précautions spéciales (2) . On voit combien peu la règle de Pallas est applicable à Téléphant.
En tout cas, il ne peut être question de cette règle quand
(1) Isidore Geoffroy a très-juslement distingué les animaux simplement apprivoisés des animaux domesliqués. Les premiers, quoique parfaitement soumis à leur maître, ne se propagent guère en captivité. L'éléphant peut en être regardé comme le type.
(2) Crawfurd, cité par Darwin, assure qu'à l'est d'Ava Tespèce se propage parfois en captivité.
332 DISCUSSION DES DOGTKINES TKANSFORMISTES.
il s'agit des plantes ou des animaux sur lesquels Thomme n'a jamais mis la main. Quelle est donc la cause qui chez eux •vient mettre un terme à la fécondité entre races et isoler physiologiquement une espèce?
Voici la réponse bien instructive qu'après un minutieux examen Darwin fait à cette question fondamentale. « Les » espèces, dit-il, ne devant pas leur stérilité mutuelle à » l'action accumulatrice de la sélection naturelle, et un » grand nombre de considérations nous montrant qu'elles » ne la doivent pas davantage à un acte de création, nous » devons admettre qu'elle a dû naître incidemment pendant » leur lente formation et se trouver liée à quelques modifia » cations inconnues de leur organisation (1). »
Ai-je besoin d'insister sur la portée de ces paroles? Nous avons déjà vu Y accident invoqué comme ayant donné naissance aux caractères de supériorité qui seuls ont le pouvoir de mettre en jeu la sélection et d'enfanter des races ; nous le retrouvons comme pouvant seul isoler celles-ci et parachever les espèces. V accident ^ tel est donc le principe et la fin de la formation de toute espèce nouvelle ; la sélection n'y est pour rien, elle ne peut que façonner des races. — Voilà en réalité le dernier mot de la doctrine darwinienne, tel qu'il ressort de la déclaration formelle que je viens de citer.
(1) De la variation des animaux et des plantes^ t. II, chap. xix.
tE MILIEU, L'HOMmE et U NÀTUilÉ. 33à
Assurément l'auteur de la théorie n'acceptera pas la conséquence que je tire de ses paroles. Il ne pouvait d'ailleurs y attacher le sens réel qui ressort de notre étude. Grâce au peu de précision dans lequel il laisse ses propres conceptions dès le début de son travail (1), à la notion toute morphologique qu'il s'est vaguement faite de l'espèce, à l'obligation où il s'est placé de confondre l'espèce et la race, il assimile l'infécondité des croisements hybrides à toute autre modification physiologique accidentellement développée dans une race domestique ou existant d une espèce à l'autre dans le même genre, et ne lui accorde pas plus d'importance. « La stérilité des espèces croisées dé- » pend de la différence portant sur le système sexuel, dit-il. » Pourquoi donc leur attribuer une importance plus grande » qu'aux autres différences constitutionnelles, quelle que » soit l'utilité indirecte qu'elles puissent avoir en con- » tribuant à maintenir distincts les habitants d'une même » localité (2)?»
Cette conclusion est logique ; elle ressort inévitablement non-seulement de la théorie de Darwin, mais aussi de celle
(1) De V origine des espèces , chap. ii
(2) Variations des animatix et des plantes, chap. xix, Conclusion. — Darwin semble oublier ici que la stérilité n'existe pas seulement entre habitants d'une même localité, et que celle considération est une de celles qui Tout conduit à regarder la stérilité des hybridations comme due à d'autres causes qu'à la sélection.
S3A DISCUSSION D«8 DOGTRmi« TRABiSF0|Ui(8TES.
de Lamarck, comme de toute doctrine admettant la formation des espèces par voie de dérivation lente. Eh bien* s'il est permis déjuger d'une hypothèse par ses conséquences, celle-ci me parait de nature à éclairer le lecteur.
En fait, si dans le monde organisé il existe quelque chose qui doive frapper môme un observateur superficiel, c'est Tordre et la constance que nous y voyons régner depuis des siècles ; c'est la distinction qui se maintient entre ces groupes d'êtres que Darwin et Lamarck appellent comme nous des espèces, alors même que, par les formes générales, les fonctions, les instincts, les mœurs, elles se ressemblent à ce point qu'on a quelquefois de la peine à les caractériser. Certes, la cause qui maintient cet ordre, cette constance à la surface entière du globe, est d'une tout autre importance que n'importe quelle particularité en rapport seulement avec la vie individuelle ou Texistence toute locale d'une race domestique.
Or, cette cause est simple et unique. Supprimez l'infécon^ dite entra espèces; supposez que les mariages entre les espèces sauvages deviennent en tous sens et indéfiniment féconds, comme ils le sont dans nos colombiers, nos étables, nos chenils, entre les races domestiques, à l'instant même que va-t-il se passer ? Les barrières entre espèces, entre genres, sont enlevées; des croisements s'opèrent dans toutes les directions ; partout apparaissent des types inter» médiaires, partout disparaissent et s'effacent progressive-
LE MILIEU, l'hoMHë ex LA NATUKE. 336
ment les distinctions actuelles. Je ae vois pas où s'arrêterait la confusion. Tout au moins des ordres entiers et bien probablement les classes elles-mêmes ne présenteraient, après quelques générations, qu'un ensemble de formes bâtardes, à caractères indécis, irrégulièrement alliées et entrelacées, où le désordre irait croissant, grâce au mélange de plus en plus complet et à Fatavisme, qui bien longtemps sans doute lutterait avec Thérédité directe. — Ce n'est pas là un tableau de fantaisie. Tout éleveur à qui on demandera ce que produiraient les. libres unions entre les cent cinquante races de pigeons reconnues par Darwin, entre les cent quatre-vingts races de chiens qui ont figuré à nos expositions, répondra certainement comme moi.
Uinfécondité entre espèces a donc dans le monde organique un rôle à peu près analogue à celui que joue la pesanteur dans le monde sidéral. Elle maintient la distance zoologique ou botanique entre les espèces, comme l'attraction maintient la distance physique entre les astres. Toutes deux ont leurs perturbations, leurs phénomènes inexpliqués, A-t-on pour cela mis en doute le grand fait qui fixe à leur place le dernier des satellites aussi bien que les soleils ? Non. Peut-on pour cela nier le fait qui assure la séparation des espèces les plus voisines comme celle des groupes les plus éloignés? Pas davantage. En astronomie, on rejetterait d'emblée toute hypothèse en opposition avec le premier. Bien que la complication des phénomènes soit beaucoup
336 DISGCmStON DES DOCTRINES tRANSFOtlAltôTES.
plus grande en botmiique et en zoologie, Tétude sérieuse . conduira toujours à repousser toute doctrine en désaccord avec le second.
L'art humain pourra enfanter des résultats qui sembleront d'abord ne pas se plier aux règles de F hybridation ; il Ta déjà fait une fois, il le fera sans doute encore. Il n'aura pour cela ni changé la loi naturelle et générale, ni démontré qu'elle n'existe pas; de même qu'en dominant une force physico chimique tantôt par d'autres forces, tantôt par ses propres lois, nous ne prouvons rien contre elle et ne la modifions point.
Ce n'est pas seulement à notre époque et aux temps relativement modernes que s'applique ce qui précède.
Malgré ce qu*ont d'incomplet les renseignements empruntés à la paléontologie, cette science est assez avancée pour qu'on puisse affirmer l'existence de l'espèce aux plus anciennes périodes zoologiques. Or, le groupe fondamental des deux règnes organiques apparaît dans ces âges reculés avec tous les caractères morphologiques que nous constatons autour de nous, tantôt relativement fixe, tantôt plus ou moins variable, tantôt méritant l'épithète de polymorphe, mais pas plus que certains mollusques vivants ou que nos éponges. Quand le nombre des pièces réunies est suffisant, on constate parfois l'existence de variétés et de races groupées autour de la forme spécifique fondamentale, tout comme s'il s'agissait d'êtres contemporains. Rien ne vient
tt MILIEU, L^HOMWE ET LÀ NATURE. 337
contredire ces témoignages si positifs. Toutes choses égales d'ailleurs, les espèces fossiles sont aussi tranchées, aussi distinctes que les espèces actuelles.
Tout donc nous conduit à conclure que les lois n'ont pas plus changé dans le monde organique que dans le monde inorganique ; et que, dès les temps paléontologiques, Thybridation et le métissage réglaient le rapport des espèces et des races comme ils le font de nos jours. Admettre qu'il a pu en être autrement d*une manière soit régulière, soit accidentelle, c'est opposer à tout ce que nous savons sur le présent et le passé de notre globe, le possible ^ Y inconnu, en d'autres termes, l'hypothèse prenant pour point de départ notre ignorance même. — Entre ces deux sortes de motifs de conviction, je ne saurais hésiter.
Voilà pourquoi je ne puis trouver dans une transformation graduelle et lente l'origine des espèces ; pourquoi je ne puis accepter, même à titre provisoire, aucune doctrine reposant sur cette donnée générale, quelque séduisante qu'elle puisse paraître et de quelque grand nom qu'elle s'étaye ; pourquoi, au nom de la science ^ je crois devoir combattre le darvfinisme aussi bien que les hypothèses de Lamarck.
QUATREFAGSS. 22