ÉBAUCHES DE L' « ORIGINE DES ESPÈCES
« J'ai lu, écrit-il à Hooker, j'ai lu des monceaux de livres d'agriculture et d'horticulture, et je n'ai cessé de réunir des faits. Des rayons de lumière sont enfin venus, et je suis presque convaincu, contrairement à ropinion que j'avais au début, que les espèces ne sont pas immuables (je me fais l'effet d'avouer un meurtre). Le ciel me préserve des sottes erreurs de Lamarck, de sa « tendance à la progression "» et des (L adaptations dues à la volonté continue des animaux! etc. ^ Mais les conclusions auxquelles je suis amené ne diffèrent pas beaucoup des siennes, bien que les agents des modifications soient entièrement difféjents. Je pensé que j'ai trouvé — c'est ici qu'est la présomption — la manière très simple par laquelle les espèces s'adaptent parfaitement à des fins variées. Vous allez gémir et vous vous direz intérieurement : « Est-il possible que j'aie perdu mon « temps à écrire à pareil homme? » J'aurais pensé de même il y a cinq ans, »
Il reste cependant bien des points à élucider, et la correspondance échangée avec Hooker, dès cette époque, jusqu'en 1856, est particulièrement intéressante par la mention qui y est faite des observations et des expériences auxquelles se livre Darwin pour élever et consolider les nombreux arcs-boutants de son édifice. Ici c'est une série de lettres qui se rapportent à la distribution géographique des animaux et des plantes, et aux circonstances qui peuvent expliquer
la répartition d'espèces id«itiqùes ou voisines en des régions distantes, séparées par la mer, sujet à la fois de géologie, de zoologie et de botanique, dans lequel Darwin se complaît à l'extrême; ailleurs il s'agit de. l'explication à fournir de la diminution ou de l'extinction des espèces, etc. Toutes ces lettres, particulièrement intéressantes par la façon dont on voit Darwin successivement soulever les difficultés, les .discuter, les expliquer, suggérer des études nouvelles, des pdlnts de vue jusque-là négligés, le naturaliste les lira avec le plus grand profit. Signalons aussi celles où il parle de ses expériences sur la résistance des œufs à l'action de l'eau salée, sur la lutte des plantes entre elles, sur le transport des graines et des œufs.
Cela dure ainsi de 1844 à 1856. En 1856 Lyell, témoin éclairé et judicieux de ses efforts, lui conseille de reprendre son esquisse de 1844, de la développer dans un grand ouvrage, avec le secours des faits nouveaux dont il dispose. Darwin, après quelques hésitations, se décide à suivre ce conseil. Ce travail devait être fort étendu : réunissant les notes de Darwin, le résultat de ses expériences et observations, des citations empruntées à une foule de travaux, l'ouvrage devait former quatre volumes de la dimension de celui que nous connaissons sous le titre d'Origine des Espèces, et devait renfermer tous les faits connus pour et contre la mutabilité des for-