‹ Charles DarwinChapitre 30 sur 90 · TRAVAIL DE · texte numérisé non relu

TRAVAIL DE

mes animales. L'œuvre est commencée en mai 1856, et poursuivie jusqu'en 1858, sans autres interruptions que celles que nécessite la santé de Darwin. Au début, il croit pouvoir faire bref, mais il s'aperçoit bientôt qu'il lui faudra donner de grands développements pour soumettre au lecteur l'état complet de la question. Le travail avance lentement : il y a des contretemps, parfois des erreurs qui désolent Darwin, l'obligeant à reprendre les questions qu'il croyait résolues. « Je suis, écrit-il, le chien le plus misérable, le plus embourbé, le plus stupide de toute la Grande-Bretagne, et je suis près de pleurer d'ennui sur mon aveuglement et ma présomption. Il y a de quoi me faire déchirer mon manuscrit et tout planter là en désespoir de cause . »

En revanche, aussi, il a dès jouissances profondes, tant son travail l'intéresse, une fois les obstacles surmontés. Mais, en 1858, un incident se produit qui change ses plans. Un naturaliste anglais, Wallace, alors dans l'archipel Malais, lui adresse un mémoire manuscrit Sur la tendance des variétés à s^ écarter indéfiniment du type originel. Ce mémoire — publié depuis — contient presque toute la théorie de Darwin, moins les exemples et les applications. L'ayant lu, comme Wallace l'en prie, il écrit aussitôt à Lyell (18 juin 1858) :

« Je n'ai jamais vu de coïncidence plus frappante; si Wallace avait eu le manuscrit de mon esquisse

écrite en 1842, il n'aurait pu en faire un meilleur résumé. Ses propres termes sont les titres de mes chapitres. Je vous prie de me renvoyer le manuscrit ; il ne me dit pas qu'il désire le publier, mais naturellement je lui écrirai et je lui offrirai de l'envoyer à n'importe quçl journal. De la sorte, toute mon originalité, quelle qu'elle puisse être, va se trouver anéantie, bien que mon livre, s'il a jamais quelque valeur, n'en doive aucunement souffrir, car tout le travail consiste dans Tapplication de la théorie. J'espère que vous approuverez l'esquisse de Wallace et que je pourrai lui dire ce que vous en pensez. »

Cette lettre caractérise Darwin, et la dernière phrase est encore bien de lui : la question de priorité lui paraît secondaire, l'essentiel est que la théorie soit publiée. Il faut dire, du reste, que dans cette circonstance, où tant de savants se fussent disputés et eussent récriminé sans fin — nous en avons chaque jour des exemples à propos de découvertes secondaires, — Darwin et Wallace se sont conduits d'une façon particulièrement^ noble et généreuse, comme il convient à des esprits vraiment élevés. En fait, tous deux étaient arrivés, d'une façon indépendante, aux mêmes conclusions : Darwin avait certainement la priorité réelle, car le sujet l'occupait depuis plus de vingt ans, mais "Wallace le plaçait dans une situation fausse par l'envoi de ce

PUBLICATION DE WALLAGE. 63

matiuscrit, dont il ne demandait d'ailleurs pas la publication. Darwin pouvait parfaitement publier soit son esquisse de 1844, soit un mémoire plus étendu : il n'y songe pas; dès le début il pense à faire publier le mémoire de Wallace. Le cas est embarrassant, et il en écrit à Lyell une semaine après :

« L'esquisse de Wallace ne contient rien qui ne soit déjà plus développé dans mon esquisse copiée en 1844, et dont Hooker a pris connaissance il y a une douzaine d'années. Il y a environ un an, j'ai envoyé à Asa Gray un résumé de mes vues, dont j'ai gardé la copie (à cause de notre correspondance sur plusieurs points), de sorte qu'il m'est possible d'affirmer avec vérité et de prouver que je n'emprunte rien à Wallace.

(L Je serais très heureux de publier maintenant une esquisse de mes vues générales en une douzaine de pages environ, mais je me demande si je puis le faire honorablement. Wallace ne parle pas de la publication, et je vous envoie sa lettre. Comme je n'avais aucune intention de publier une esquisse, puis-je le faire honnêtement maintenant que Wallace m'a envoyé un aperçu de sa doctrine? Mais il m'est impossible de discerner si en publiant maintenant je n'agirais pas d'une façon vile et mesquine. Cela a été ma première impression, et je me serais certainement guidé sur elle si je n'avais reçu votre lettre. »

Lyell lui conseillé de publier tout de suite. Darwin hésite, et il se fait nombre d'objections : • « Wallace pourrait dire : « Vous n'aviez pas l'inten- « tion de publier un résumé de votre théorie avant le « moment où vous avez reçu ma communication. Est- « il honnête à vous de retirer un avantage de ce que « je vous ai communiqué mes idées librement, sans « que vous me les ayez, il est vrai, demandées, et de « m'empècher ainsi de vous devancer? » L'avantage que je retirerais serait d'avoir été décidé à publier par le fait que je sais, d'une manière privée, que Wallace est dans la même voie que moi. Il me semble dur d'être obligé de perdre mon droit de priorité, qui date de plusieurs années ; mais, d'un autre côté, je ne puis croire que ceci rende ma cause plus juste. liCS premières impressions sont généralement les bonnes, et dès le début j'ai pensé qu'il serait peu honorable à moi de publier maintenant. »

; Après consultation avec Lyell et Hooker, il finit cependant par se décider, avec peine il est vrai, car, dit-il dans son autobiographie, <c je pensais que M. Wallace pouvait trouver mon procédé injustifiable : je ne savais pas alors combien noble et généreux est son caractère ».

Suivant le conseil de ses amis, il rédige donc un résumé qui accompagne le travail de Wallace, et les deux œuvres sont présentées à la séance de la Société Linnéenne du 4" juillet 1858. Cette solution

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