‹ Charles DarwinChapitre 39 sur 90 · OPINIONS RELIGIEUSES · texte numérisé non relu

OPINIONS RELIGIEUSES

compagnons de. voyage, qui étaient pourtant des croyants. C'est de 1836 à 1839 que Darwin a le plus réfléchi aux questions religieuses, et c'est de cette époque que date la modification de ses idées. De chrétien il devint déiste : il sentait la nécessité d'un créateur, étant donnée la création ; d'un législateur, en considérant les lois grandioses qu'il déchiffrait; mais il ne croyait pas à une intervention occasionnelle de ce législateur, et estimait que les lois suivent toujours leur cours, sans intervention de celui qui les a formulées dès le début. Il revient souvent * sur ce point, et pense que la mort d'un être particulier n'est pas plus nécessaire, à un moment donné, que la variation d'un individu ou la création d'une espèce nouvelle n'est spécialement voulue. C'est un résultat des circonstances et non d'une volonté spéciale. « 11 m'a toujours paru, dit-il, écrivant à une dame qui lui fait part de ses inquiétudes, il m'a toujours paru plus satisfaisant de considérer Fimmensc quantité de douleur et de souffrance qui existe dajns ce monde comme le résultat inévitable, de la suite naturelle des faits, c'est-à-dire des lois générales, plutôt que comme le résultat de l'intervention directe de Dieu, bien que ceci rie soit point logique — je le sais — quand il s'agit d'une divinité omnisciente. » Et ailleurs : <( Je ne puis me persuader qu'un DteU bienfaisant et tout-puissant ait créé les ichneutnons (animaux parasitaires vivant aux dépens des che*

nilles qulls détruisent) de propos délibéré, avec la volonté expresse qu'ils vivent dans les corps des chenilles, ni que les souris doivent servir de jouet aux chats. y> Et encore : a: La foudre tue un homme bon ou mauvais, par suite de Faction très complexe de lois naturelles... ». Darwin ne croyait donc pas à l'intervention de la divinité ; pour lui. Elle a formulé des lois qui vont leur chemin, sans s'en détourner jamais, et, à ce titre, il ne peut être considéré conrnie chrétien. « Mais, dit-il, dans mes plus extrêmes fluctua- • tiens je n'ai jamais été un athée ; je n'ai jamais nié l'existence de Dieu. Je crois qu'en général, et surtout à mesure que je vieillis (il écrit en 1879), mais non toujours, l'agnosticisme représenterait le plus correctement l'état de mon esprit. » Écrivant à un eune Hollandais, il disait : a L'impossibilité de concevoir que ce grand et étonnant univers avec nos moi conscients a pu naître par hasard me paraît être le principal argument pour l'existence de Dieu » ; et, dans une autre lettre, il s'exprimait ainsi : c< Je crois que la théorie de l'évolution est tout à fait compatible avec la croyance en Dieu; mais il faut se rappeler que la définition de ce que l'on entend par ce nom varie selon les personnes. » Il y aurait bien des pages intéressantes à citer dans la correspondance de Darwin, se rapportant à cette grave et délicate matière, mais nous devons nous contenter de ces citations et indications sommaires. Darwin

OPINIONS RELIOIEUSES. 83

est un déiste, et non un athée, comme cela se répète couramment.

Darwin est mort le 19 avril 4882, d'une maladie de cœur. Dans le dernier mois de sa vie il se plaignait d*une faiblesse assez grande et de troubles du côté du cœur, troubles se manifestant par des éblouissements et des vertiges. Il vit la mort venir et ne la craignit point, et expira au milieu des siens. Sur la proposition de divers membres du Parlement, il fut inhumé à Fabbaye de Westminster, entouré de ses pairs et de ses disciples, sir John Lubbock, Hooker, Huxley, le duc d'Argyll, Wallace. Il repose non loin de Newton, et c'est un honneur pour cette sépulture royale qu'elle ait été ouverte à ces rois de la pensée.

Les œuvres de Darwin ont suscité des orages formidables, et l'apaisement est encore loin de régner dans le monde des naturalistes et des philosophes. Quelle que puisse être la portée do ces œuvres, quelle qu'en doive être la fortune, il est du moins un point sur lequel tous devront être d'accord, surtout quand ils auront lu la correspondance de Fillustre savant, c'est la bonne foi, la sincérité profonde de Darwin. Elle éclate à chaque phrase avec une candeur inaltérable. Si l'on joint à cela le charme, la cordialité, qui sont si profondément empreints dans le caractère de Darwin, on comprendra qu'il soit peu de lectures aussi attachantes, et que véri-

tablement, comme nous le disions, Tafifection et la

sympathie le disputent à Tadmiration. C'est un éloge

rare, que peu parmi les grands ont su mériter.

Nous ne saurions mieux terminer cette partie biographique de notre travail qu'en citant une phrase, par lui ajoutée à son autobiographie : a: Pour moi, dit-il, je crois avoir bien agi en conservant entièrement et régulièrement ma vie à la science. Je n'ai pas le remords d'avoir commis quelque grand péché. Mais j'ai maintes et maintes fois regretté de n'avoir pu faire plus de bien direct à mes semblables. ]> Au risque d'affaiblir par le commentaire Padmirable phrase qui précède, nous dirons qu'elle suffit à montrer qu'en Darwin le cœur était à la hauteur du génie.

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