RECHERCHES GÉOLOGIQUES
lui avaient values ; mais certainement aussi en raison de sa grande intimité avec Lyell. A son retour de voyage, le jeune homme se lia fort avec le maître futur de la géologie, et cette liaison lui fut d'un grand secours. Lyell était à la fois une grande intelligence et un grand cœur, une âme honnête et droite. Tous deux se virent beaucoup, et ' ont échangé une volumineuse correspondance d'un prix inappréciable pour l'histoire des théories darwiniennes : il est naturel de supposer que cette intimité, qui est d'ailleurs née d'un commun intérêt pour la géologie, a, à son tour, contribué à attacher Darwin à cette science.
Les deux œuvres géologiques les plus originales de Darwin sont certainement celles qui ont pour titre les Récifs de Corail et la Formation de Vhumus par les vers de terre ; nous ne saurions passer sans nous y arrêter quelque peu.
Le travail sur les Récifs de Corail date de 4842; il a été traduit en français. Dans ce volume, Darwin propose, pour expliquer l'origine de ces récifs, qui ont si souvent intrigué les géologues, une théorie entièrement nouvelle. Le mot de corail est pris ici, j'ai hâte de l'indiquer, dans son sens le plus général, dans le sens qu'il a au pluriel, où il signifie zoophyte à squelette pierreux en général. Les coraux sont en effet les squelettes agglomérés d'êtres fort simples, de polypes vivant en société, formant incessamment
un squelette pierreux que la vie abandonne bientôt pour se porter plus loin, squelette qui va donc s'étendant sans cesse. Vivant en colonies nombreuses, ces polypes jouent un rôle géologique importantj puisqu'ils construisent ainsi des bancs calcaires d'une étendue et de dimensions considérables, bancs fort résistants et solides d'ailleurs, puisqu'il en existe depuis des périodes géologiques déjà fort anciennes. Ces bancs de corail se rencontrent en grand nombre dans l'océan Pacifique, à des distances variables de la surface de la mer, mais toujours à de faibles profondeurs (moins de 40 ou 50 mètres) en général. (Il convient de faire une réserve, car il est des polypes qui s'accommodent de profondeurs très considérables, 2000 ou 3 000 mètres; mais nous n'avons pas à nous en occuper ici.) Si lente que puisse être la croissance de ces bancs, ceuxci atteignent aisément des dimensions considérables. Leur forme varie également : les uns se trouvent le long des rivages, à une certaine distance du bord, dans. la zone d'eau peu profonde qui entoure généralement toute terre ; ils forment ainsi une frange autour des îles et ne s'interrompent qu'au débouché des rivières, car les polypes craignent l'eau douce : on les nomme récifs côtiers ou frangés. D'autres courent dans la mer, parallèlement aux côtes, à une distance variable, sans arriver au contact de celles-ci, comme les précédents, et s'élèvent jusqu'au niveau
iOO ^ CHARLES DARWIN.
des basses mers, après quoi ils cessent de s'accroître en hauteur. Mais alors les débris de toute sorte que la mer charrie s'accumulent entre ces récifs dits récifs-barrières et la côte, et il finit, avec le temps, par se former un terrain bas sur lequel, le vent aidant, des graines arrivent et germent : il se forme de la sorte une plaine basse, habitable. Darwin a rencontré de ces récifs-barrières qui ont 200 et 400 lieues de longueur, et qui se trouvent à des distances de la côte variant entre '8 et 24 lieues (Nouvelle-Calédonie, Nouvelle-Hollande).
D'autres récifs enfin ont la forme d'un anneau : on les nomme attolls. Cet anneau, plus ou moins large, consiste en une base de coraux sur laquelle se sont accumulés des sédiments de toute sorte : de la terre s'y est formée, des graines s'y sont développées, et TattoU présente l'aspect d'une île arrondie renfermant un lac salé également arrondi ; mais, avant de former cette île, l'attoU a consisté simplement en un récif de corail sous-marin, annulaire : il s'exhausse et devient terre ferme par le même procédé que les récifs-barrières.
L'anneau est souvent parfait, mais, même quand il ne l'est pas, la forme générale est évidemment circulaire. Or comment expliquer cette forme circulaire des attolls? C'est là un point que Darwin a étudié avec une grande sagacité. Les théories proposées avant lui étaient les suivantes. Soit
ORIGINB DES RÉCIFS. iOl
un massif de polypiers en voie de croissance, ou un bas -fond quelconque, disait Ghamisso le poète naturaliste allemand. Gomme — et le fait est exact — les polypiers s'accroissent surtout du côté battu par la mer (qui leur apporte ainsi Teau la plus aérée, et la plus riche en nourriture), c'est par la périphérie de ce massif que l'accroissement doit être le plus
Pig. 3. — Mode de formation d'un altoll par affaissement d'une île avec récif-barrière. En A' A' bords du récif-barrière avec îlots de corail portant de la végétation. — C, C, lagune-chenal. — B' B', borda de l'île. — A'- A«, bords du récif formant maintenant (après affaissement dans la mer) un attoll. — C, lagune dans l'attoU. — A' A', A* A", niveau de la mer, (D'après Darwin, Récifs de Corail, p. 152.)
considérable, et, si toute la périphérie d'un massif de polypiers s'accroît plus que le centre, c'est non une pointe, correspondant au centre de Gpltii;ci jamais un,, cercle, correspondant à sa périphérie^' qiïe^r on ^oif* voir se développer le plus vite etîagpataiîtrQ ^n/prtî,^ l mier à la surface. Pour d'autres géologues, tout attoll a pour base le sommet d'un cratère volcanique sous-marin : les cratères étant généralement ronds,
les récifs qui se développent sur eux doivent nécessairement être ronds aussi. Tout autre est la théorie de Darwin. Pour lui, les attoUs marquent des points où se sont produits des affaissements de terre ferme. Supposons qu'une région terrestre de (orme quelconque, bordée de récifs de corail, vienne à s'affaisser peu à peu, à s'enfoncer dans la mer; prenons par exemple une île plus ou moins ronde : à mesure que Tîle s'enfonce — cela se fait toujours avec une grande lenteur — les polypiers, un peu enfoncés, eux aussi, au-dessous de la limite qu'ils ne sauraient franchir, recommencent à s'étendre en hauteur : le récif s'exhausse, par conséquent. Que l'affaissement continue, les polypiers pourront toujours continuer aussi à s'exhausser, c'est-à-dire à se maintenir le plus près possible du niveau de la mer, qui est le point le plus favorable à leur existence : les squelettes accumulés de leurs prédécesseurs leur servent de base comme eux-mêmes serviront de base à leurs successeurs quand ils auront péri à leur tour. En supposant ce travail se continuant pendant un temps infini, l'île s'affaissant sans cesse, mais le récif ^'^çhaûssant toujours, vient un moment où, paf êxetApïe, toutes les parties basses de l'île ont ^ièsparJi-sqù&Teai^ : les récifs persistent, s' exhaussant toujours; mais, au lieu d'être contigus à la terre ferme, comme auparavant, ils se trouvent former une ceinture plus ou moins éloignée des parties encore
émergées les plus basses de Fîle, bien qu'à une distance toujours identique du centre géométrique de la région considérée : à cette phase nous voyons une terre fenne restreinte, un piton, un pic, entouré à distance d'une ceinture de récifs. Le mouvement d'affaissement continue, la terre s'enfonce, le récif s'exhausse : vient un moment où la terre disparaît sous les eaux, le récif seul demeure, de forme à peu ,près ou tout à fait circulaire, selon la forme de la terre qu'il entourait, il demeure, seul vestige de 1 ile ou du continent englouti. Mais à la place de celui-ci, s'en formera un nouveau, sur les ruines du premier, grâce à l'attoU qui existe toujours et à la mer qui se charge de le transformer peu à peu en terre fernie, quand l'affaissement de la région engloutie aura cessé. Telle est la théorie que formula Darwin en 1842, après avoir soumis à Lyell et les faits qu'il avait observés dans le Pacifique, et l'interprétation qu'il en donnait. Il est à remarquer que, contrairement à ce qui se passe en général, cette théorie prit corps dans l'esprit de Darwin avant qu'il eût « vu un seul récif de corail » *. La théorie de Darwin a été généralement acceptée du monde scientifique, et actuellement elle est admise partout. Pour dire la vérité, cependant, je dois signaler en Angleterre une tendance marquée, en ce moment, à sou-