CHAPITRE VIII l'œuvre psychologique
Les travaux psychologiques de Darwin tiennent en deux œuvres : l'une qui traite de l'Expression des Emotions, et l'autre qui consiste en un mémoire fort court concernant l'instinct, et dont nous ne parlerons pas ici, le travail étant incomplet, et n'ayant été publié, après la mort de l'auteur, qu*à titre d'indication des idées de Darwin sur l'évolution des instincts*.
L'ouvrage sur VExpression des Emotions ne devait être, au début, dans la pensée de l'écrivain, qu'un chapitre du livre sur la Descendance de VHomme^ mais il devint bientôt évident qu'il fallait consacrer au sujet plus qu'un simple chapitre. L'origine de cette étude psychologique remonte à 1839 j époque de la naissance du premier enfant du natu-
1. En appendice à l'œuvre de J.-G. Romanes sur VÉvoluf tion mentale chez tes animaux (trad. française par H. de Varigny; Reinwald, Paris).
raliste, qui se mit aussitôt à observer son enfeint, et à prendre des notes sur ses expressions. « Je n'aurais jamais cru, écrit-il à son ami Fox, qu'un bébé de cinq mois pût renfermer tant de choses », faisant allusion à la variété de la mimique de ce dernier. En même temps qu'il observait, il lut Tadmirable œuvre de Sir Charles Bell sur l'Expression et les moyens physiologiques qui en permettent l'existence, mais il se garda bien d'adopter l'une des principales idées de cet auteur, d'après laquelle les muscles de la face ont été créés pour les besoins de l'expression.
Ses premières notes furent réunies et publiées dans le journal anglais Mind, en 1877, mais il y joignit par la suite beaucoup d'autres faits, concernant l'homme et les animaux, et cet ensemble a constitué l'ouvrage dont nous allons dire quelques mots ici. Dans toutes ses recherches, si variées qu'elles aient été, Darwin a eu en vue bien plus la signification des faits pour ses théories générales, que le simple désir d'ajouter aux connaissances acquises. De même que les faits de dimorphisme et de trimorphisme puisent, pour lui, leur véritable intérêt dans cette considération qu'ils sont d'une importance extrême pour la question de l'espèce, de même l'étude des expressions s'éclaire pour ses yeux d'un intérêt tout particulier par le fait qu'elle vient à l'appui de ses théories sur le transformisme. Il
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n'aimé et ne recherche les faits que pour les rattacher à des théories. « Dès ma plus tendre enfance, dit-il dans son Autobiographie, j'ai eu un vif désir de comprendre et d'exphquer ce que j'avais observé, de grouper tous les faits sous quelques lois générales.... Je me suis constamment efforcé d'avoir l'esprit assez libre pour abandonner une hypothèse quelconque, si séduisante qu'elle pût être à mes yeux — et je ne puis m'empêcher d'en former sur chaque sujet, — aussitôt qu'il m'est démontré que des faits lui sont contraires *. »
L'expression des émotions, ou sentiments, quî agitent l'homme est subordonnée, selon Darwin, à trois principes généraux. — Le premier est celui des habitudes utiles à l'individu. Primitivement volontaires (acte de fixer le regard, de cligner de l'oeil quand on craint un coup, de dresser l'oreille, chez les animaux, de repousser un objet déplaisant, de fuir, etc.), ces actes se sont si bien ancrés dans notre esprit qu'ils s'exécutent d'une façon involontaire, presque inconsciente, et cela même dans les cas où ils ne sont plus utiles. C'est ainsi que le chien tourne en rond avant de se coucher, comme le faisaient ses ancêtres sauvages pour fouler l'herbe des prairies, ce qui ne lui sert de rien pour se coucher sur le sol ou sur un tapis; c'est ainsi encore que le
A. Vie et Correspondance, t. I, p. 106.
canard tadorne, lorsqu'il a. faim, sautille, corame îe faisaient ses devanciers sur le bord des plages, pour faire sortir les vers du sable. L'homme en colère serre les poings comme s'il allait s'en servir contre un ennemi : c'est une habitude ancestrale qui persiste, malgré son inutilité, dans tous les cas où l'objet de cette colère n'est point présent. Les gestes qui représentent des vestiges d'habitudes autrefois utiles — elles le sont encore, parfois — sont nombreux, et c'est l'hérédité qui en assure la transmission.
Gomme ils ont été utiles chez tous no& ancêtres, ils se présentent chez nous tous, et se présenteront chez tous nos descendants. Il arrive souvent que ces gestes continuent à se produire à l'occasion de circonstances différentes de celles qui les provoquaient originellement, mais offrant ce caractère qu'elles amènent un état d'esprit voisin ou identique. Le chien lèche son petit pour le nettoyer, mais ce soin s'est associé avec un sentiment de tendresse pour sa progéniture; il lèche donc la main de son maître qu'il aime. L'homme détournait la tète pour refuser, pour éviter un objet dirigé vers lui : il la détourne pour refuser une proposition, ou nier une affirmation, et agit à l'égard de phénomènes immatériels tout comme à l'égard d'objets ou de gestes. Le chat a horreur de Teau; Darwin en a vu se secouer les pattes en entendant verser de ce liquide : il agissait ainsi en vertu de l'état d'esprit où le mettait ce son.
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Le second principe est celui de Yantithèse, Darwin suppose que Têtre vivant a une tendance à produire, lorsqu'il est agité de tels ou tels sentiments, des gestes opposés, contraires à ceux qu'il manifeste lorsque les sentiments contraires existant dans son esprit. Ainsi le chat fait gros dos, ronronne et se frotte à son maître, quand il est content, parce que c'est là l'opposé de l'attitude du chat en colère qui va jouer de ses griffes. Ce principe ne paraît pas très solidement assis.
Le troisième principe est qu'il y a des actions indépendantes de la volonté, de Thabitude, et qui tiennent surtout à la constitution du système nerveux. Une excitation vive se produit dans Tesprit, et engendre par cela même tantôt un dégagement de force nerveuse, laquelle s'écoule par les voies d'écoulement les plus faciles; tantôt au contraire un abaissement de cette force nerveuse. Dans le premier cas, la respiration, la circulation, le mouvement en général sont plus rapides; dans le deuxième, ils sont ralentis. Les émotions du plaisir tiennent dans la première catégorie ; le plaisir excite et stimule l'organisme : on vit plus vite, l'on s'agite — l'enfant surtout, — si bien que la fatigue survient parfois. Le chagrin, la peur, la douleur, souvent produisent au contraire une dépression de l'organisme. Ltes modifications les plus rapides sont celles qui se passent du côté de la circulation, et, quand on dit d'une émo-
lion qu'elle fait palpiter le cœur ou qu'elle rend le cœur grosj il se passe réellement des phénomènes très nets et particuliers du côté du cœur. C'est encore le cœur qui joue le grand rôle dans les larmes, car, par Tafflux du sang qu'il détermine vers les yeux, il provoque la contraction des muscles de ces organes, contraction réflexe destinée à les protéger contre cet afflux. Nous ne pouvons aborder ici par le détail l'explication physiologique des signes variés par lesquels se manifestent nos émotions si différentes et si riches en nuances délicates, mais il nous fallait indiquer les principes fondamentaux de cette explication. Notons cependant ringénieuse interprétation de la rougeur de la honte ou de la pudeur. Pour Darwin, ce n'est qu'un cas particulier de ce phénomène physiologique consistant en ce que, si nous fixons notre attention sur une partie du corps ou un organe (cœur, bouche, telle région de la peau, etc.), nous y déterminons une modification, une palpitation, un ralentissement ou une accélération au cœur, un excès de sécrétion salivaire, un afflux plus grand de sang à la peau. — Nous rougissons parce que nous sentons, ou imaginons, notre visage observé; nous portons aussitôt notre attention vers lui, et cela déterminerait la rougeur.