PHILOSOPHIE ZOOLOGIQUE
Dans ce chapitre nous allons examiner trois œuvres très connexes, et qu'il y aurait désavantage à séparer. Deux d'entre elles se groupent autour de la troisième, Tujie la précédant logiquement, et l'autre en étant le complément. La Variation des animaux et des plantes représente Tune des bases de la théorie des Espèces; la Descendance de V Homme est une application particulière des lois formulées dans VOrigine des Espèces. Ces trois œuvres n'ont pas fait leur apparition dans leur ordre logique, bien qu'elles aient été conçues dans cet ordre.
Nous avons relaté plus haut comment Darwin avait commencé en 1856 une œuvre considérable, qui ne vit jamais le jour, du moins sous la forme primitivement projetée. Cette œuvre, qui devait comprendre trois ou quatre volumes des dimensipns de VOHgine des Espèces, devait renfermer tous les faits pour et contre la variabilité des êtres et des
espèces, et l'exposé de la théorie de Darwin sur Torigine de ces dernières. Mais en 1858 se produisit l'incident que Ton sait, l'envoi par Wallace à Darwin d'un mémoire renfermant une théorie des espèces identique à celle que Darwin avait formulée dans diverses lettres à des amis et dans ses notes et résumés personnels. Sur les conseils de Lyell et de Hooker, il abandonna aussitôt son projet primitif, et — j'abrège, car ces détails ont été donnés plus haut, chapitre III — se mit à rédiger un ouvrage qui devint V Origine des Espèces, et dans lequel ses doctrines seules sont exposées, les faits sur lesquels elles reposent étant très abrégés ou laissés de côté. Ces faits, Darwin voulut cependant les faire connaître, car ils représentent en grande partie la base de sa théorie, et, quelques années après, il les publia, après en avoir encore augmenté le nombre : cette publication n'est autre que l'ouvrage sur la Variation des animaux el des plante8,q\ii précède logiquement, maisasuivi chronologiquement V Origine des Espèces. La Variation a paru en 1868, neuf ans après VOrigine. Ces neuf années ont été en partie employées par Darwin à la rédaction, à la revision de ses notes et à la récolte de faits nouveaux. Cet ouvrage a pour but, selon les expressions de l'auteur lui-même, non « la description des nombreuses races d'animaux que l'homme a réduits en domesticité, ni dès plantes qu'il est parvenu à cultiver »,... mais « d'indiquer,
Fig. 9 — Le Biset ou Columba livia, souche de toutes les races de pigeons domestiques. (D'après Darwin, Variation, p. 147 du t. I.)
à propos de chaque espèce, les faits que j'ai pu recueillir ou observer, en tant qu'ils témoignent de l'importance et de la nature des modifications que les animaux et les plantes ont éprouvées depuis qu'ils se trouvent sous la domination de l'homme, ou qu'ils jettent quelque lumière sur les principes généraux de la variation ». Autrement dit, Darwin prend un certain nombre d'espèces sauvages, et montre dans quelle mesure et parfois dans quels sens différents elles ont varié sous l'influence de la domestication ; il montre qu'elles ne sont point fixes, que l'homme, avec ou sans la conscience bien nette de ce qu'il faisait, a été un agent très actif de leurs variations, et a été et est encore la cause de la création de races nouvelles. Les faits que Darwin a recueillis sur la manière dont diverses espèces sauvages originellement se sont modifiées, et parfois a un degré considérable, sous l'influence de l'homme, ont été recueillis avec une patience admirable. Ces faits concernent nos principales espèces domestiques, le chat, le chien, le cheval, l'âne, le porc, le mouton, la chèvre, le bœuf, le lapin, les pigeons, la poule et divers oiseaux de basse-cour. Étudiant les ancêtres sauvages de ces animaux, il montre comment, sous l'influence de la domestication, d'une part, et celle de la sélection artificielle de l'autre (la sélection opérée par les éleveurs qui ne permettent d'accouplement qu'entre les animaux de même
espèce présentant telle ou telle particularité qu'ils désirent reproduire et intensifier), ceux-ci se sont
Fig. 10, — Pigeon-paon (produit en 1885, par Q. Ure).
graduellement modifiés, perdant certains caractères et en acquérant de nouveaux. Même phénomène chez les plantes qui, sous l'influence de la culture,
c'est-à-dire de la vie dans des conditions avantageuses, et sous la sélection de Thomme, présentent des modifications des plus considérables quand on les compare à leurs ancêtres sauvages, modifications si nombreuses parfois, qu'il semble que Thomme ait créé des espèces nouvelles. Darwin ne s'en tient pas là. Montrer que l'homme a pu par la culture, et en imposant telle union de préférence à telles autres, en fécondant tel plant individuel par le pollen d'un autre présentant la même particularité que le premier, déterminer ou rendre plus intense telle ou telle variation, est certainement très intéressant, mais ce qui l'est plus encore, c'est de montrer que des plantes, cultivées ou sauvages, peuvent, sans que l'homme agisse directement, présenter des variations spontanées, individuelles, soit sous l'influence du climat, du sol, soit sans cause extérieure appréciable; c'est de montrer que chaque plante ou animal, individuellement considéré, présente une tendance naturelle à la variabilité. Cette démonstration, Darwin l'a fournie, et, depuis lui, des milliers de faits l'ont confirmée. Il se produit sans cesse, et souvent sans cause nettement appréciable, de petites variations dans toutes les espèces végétales ou animales. Mais alors, pourquoi l'espèce reste-t-elle fixe, ou peu s'en faut? Parce que le croisement incessant qui s'opère entre les individus de même espèce tend à submerger ces petites variations qui n'ont guère de
chance de se reproduire, chez les descendants, que si les parents présentent tous deux la même variation. Si rhomme réalise à volonté ces unions, la
F'xg. 11, -^ Pigeon jacobin véritable. (D'après G. Ure.)
nature, elle, ne les peut réaliser que plus rarement, et, à supposer même qu'elle y parvienne de temps à autre, il est rare que cet heureux hasard se représente pour les descendants. Or il est nécessaire qu'il se reproduise : on ne fixe pas ainsi un caractère nouveau en une ou deux générations : il en faut beaucoup plus, et, à Tétat naturel, il fieiut des condi-
tions tout à fait exceptionnelles pour que les unions nécessaires pour ce faire puissent se réaliser. Aussi comprend-on que les variations à l'état domestique soient bien plus aisément conservées et fixées qu'à l'état naturel : l'homme contribue beaucoup à les fixer dans le premier cas, parce qu'elles lui sont avantageuses, ou lui semblent curieuses, au lieu qu'à l'état naturel, le croisement constant tend à les effacer, tout comme chez l'homme même. En somme, les êtres présentent tous une variabilité évidente, et c'est en cultivant, en fixant les variations spontanées (de cause inconnue), en déterminant l'union des êtres présentant une même variation légère, de préférence aux unions entre êtres à variation différente, ou aux unions entre êtres à variation et êtres sans variation, que l'homme a créé des races et variétés nouvelles. Cette intervention de l'homme s'appelle la sélection artificielle : sélection, parce que l'homme a opéré la sélection, le choix des reproducteurs entre tous ceux qu'il avait sous la main ; artificielle, parce que l'homme a empêché par des moyens divers les unions de nature à empêcher la fixation des caractères, des variations qu'il a désiré conserver. C'est ainsi que, sur une couvée de dix ou quinze poussins, il en met à part deux ou trois qui présentent une même particularité, et les apparie entre eux, les empêchant de s'accoupler avec d'autres.
Telle est la conclusion essentielle de la Variation.» Nous ne saurions, dans cette étude, aborder l'examen, des questions fort intéressantes soulevées par Darwin relativement au croisement, à l'hérédité, etc. :
Fi^. 12. — Pigeon grosse-gorge mâle, produit par M. Upe,en 1883; (D'après Our Fancy Pigeons de G. Ure, Dundee, 1886.)
cela nous entraînerait trop loin, et surtout nous obligerait à entrer dans un dédale de faits et de con- : tro verses dont nous ne sortirions plus; mais nous ne saurions nous dispenser de donner ici quelques exemples des faits recueillis par Darwin sut les effets
qu'a entraînés la domestication pour certaines races d'animaux bien familières à chacun.
Les pigeons, étudiés avec un soin tout particulier par Darwin, ont une origine connue. Tous descendent d'une même souche, qui n'est autre que le Biset ou Columha livia^ le pigeon sauvage. L'anatomie et la forme de ce pigeon sont bien connues : la figure 9, page 171, en indique l'aspect général. Comparez maintenant ce pigeon avec ceux qui sont représentés pages 173, 175, 177, 179 et 181, avec le pigeon-paon, la grosse-gorge, le messager, le culbutant. Quelle différence étonnante I Assurément on les reconnaît tous pour des pigeons, mais ne présentent-ils pas une diversité étrange? Tous descendent du Biset, et tous doivent leur structure particulière à l'intervention de Thomme. Ce n'est pas que celui-ci ait créé quoi que ce soit : il a simplement fait la sélection des Bisets présentant une particularité quelconque qui lui a paru singulière; il a uni entre eux ceux qui présentaient les mêmes particularités, et celles-ci se sont trouvées non seulement transmises aux descendants de ces unions, mais rendues plus intenses, plus frappantes. Le mode de formation de ces singulières variétés de pigeons, qui remontent toutes, semble-t-il, au delà du x^ siècle, d'après les recherches de Darwin, doit avoir été le suivant.
Conservés en volière dans le pays où ils ont été
capturés — et le Biset a une distribution géographique très étendue, — les pigeons sauvages ont présenté des variations légères. Ces variations, ils les présentent à l'état naturel, comme on le peut
Fig. 13. — Pigeon messager anglais. (D'après G. Urc.)
voir en comparant ceux d'un pays avec ceux d'un autre, mais elles sont plus accentuées à Tétat domestique, et surtout si on les transporte d'un pays dans un autre, ce qui a dû certainement arriver. Dans ce dernier cas, les variations sont plus
faciles et rapides, car l'on sait qu'un changement de milieu, môme faible, facilite les modifications ou les détermine. Parmi les variations qui se sont ainsi produites — et il s'en produit toujours encore qui pourraient servir de point de départ à la création de variétés nouvelles, — il en est qui ont frappé les possesseurs des oiseaux, par leur étrangeté ou par leur beauté. Ils ont désiré les conserver, et pour cela ils ont méthodiquement amené des unions entre animaux pareillement étranges ou pareillement beaux, les empêchant de s'unir à ceux qui ne présentaient rien de particulier. De cette façon, ils ont fixé les caractères aberrants, ayant le soin d'exclure toujours les oiseaux ordinaires, et de ne s'occuper que de ceux qui sortent du commun. La mode a eu, et a encore beaucoup à faire avec la sélection des pigeons. A telle époque on recherche telle variété; à une autre, telle autre. On néglige les unes, pour développer les autres, et ce caprice de la mode est le résultat d'un caprice de la variation : il se présente tout à coup une variation nouvelle, que l'on fixe, le public s'engoue de la variété ainsi produite, et n'a d'yeux que pour elle; on la perfectionne, on l'outre, jusqu'au moment où le goût change.
C'est un art très difficile que celui de l'éleveur, un art qui demande beaucoup d'observation et d'attention, et dans lequel il faut savoir choisir intelligemment selon le but que l'on se propose! « J'en ai
Fig. 14. — Crânes de pigeons Biset, Culbutant courte face, Messager anglais et Messager bagadotten. Le cr&ne du Biset est celui du baut de la figure, et celui du Messager bagadotten est au bas. (D'après Darwin, Variation, t. I, p. 178.)
1Ô2 Charles darwin.
connu un, dit Darwin *, qui chaque jour étudiait patiemment ses oiseaux pour décider lesquels il devait accoupler ou rejeter, et à ce propos M. Eaton, un des éleveurs les plus expérimentés, dit ce qui suit : « Je dois particulièrement vous mettre en « garde contre la tendance qui pousse à vouloir « élever une trop grande variété de pigeons.... Quel- « ques jeunes amateurs trop pressés cherchent à « obtenir les cinq qualités à la fois, et, malgré toutes « leurs peines, ils n'obtiennent rien du tout. » Les cinq qualités dont il s'agit sont Texcellence de la tête, du bec, ou du plumage, etc. La citation qui précède montre assez quel soin Thomme déploie dans l'art de créer des variétés nouvelles, et, en présence de cette sollicitude, nous ne saurions nous étonner des résultats qu'il a obtenus. On se tromperait si l'on devait croire qu'il a dû, par des opérations quelconques, modifier directement ses élèves; mais, du moment où la variabilité lui est fournie par la nature même, la création des variétés n'est plus qu'une affaire de sélection judicieuse et de patience. C'est d'ailleurs si bien une question de soins et de discernement que les animaux d'une même variété — les grosses-gorges par exemple — de différents éleveurs présentent toujours de petites différences, parfois malaisées à exprimer, mais nettement appréciables.