Vie et Correspondance, t. 1, p
maux fossiles recouverts d'une armure semblable à celle des armadillos actuels, puis par l'ordre selon lequel les animaux d'espèces presque semblables se remplacent les uns les autres à mesure que l'on avance vers le sud du continent (de l'Amérique du Sud), et enfin par le caractère sud-américain de la plupart des espèces des îles Galapagos, et plus spécialement par la façon dont elles diffèrent légèrement entre elles sur chaque île du groupe : aucune de ces lies ne paraît être très ancienne au point de vue géologique. Il est évident que ces faits et beaucoup d'autres analogues ne peuvent s'expliquer que par suppo sition que les espèces se modifient graduellement. »
Ayant exposé plus haut les conditions dans lesquelles V Origine fut écrite et publiée, et l'accueil qui lui fut fait, nous n'avons ici qu'à faire connaîlre brièvement l'idée principale de ce livre superbe qui souleva tant d'admirations et tant d orages, et dont la publication demeure l'un des grands événements scientifiques de notre siècle.
Le point de départ de la théorie darwinienne, c'est la variabilité naturelle des êtres, variabilité dont il a amplement démontré l'existence dans, son livre sur la Variation. Cette variabilité, certainement plus grande chez les êtres domestiqués ou cultivés, est surtout le résultat de petites différences dans les conditions d'existence, comme l'ont montré de nombreuses observations, et de petites
différences dans le milieu. Ces différences sont infinies, môme dans des cas où il semblerait n'en point exister : différences d'alimentation, de sol, d'aération, d'humidité, etc., et leur action se manifeste par les différences souvent marquées que l'on observe dans les plantes provenant de graines d'un même fruit, ou les animaux d'une même portée, et les espèces sauvages témoignent d'une variabilité pareille à celle des espèces domestiquées. L'étude de certaines familles végétales en particulier montre bien combien cette variabilité peut être considérable, à en juger par le nombre des variétés créées par les botanistes dans certains genres. Ces variétés ne sont pour Darwin autre chose que des espèces en voie de constitution, et elles se développent en vertu du principe de la sélection naturelle. Quelques mots d'explication sont nécessaires ici. 1\ est incontestable que, malgré le nombre considérable des représentants de la plupart des espèces sur terre, ce nombre est infinitésimal par rapport à celui qui pourrait exister si la progéniture de cellesci arrivait toujours à l'âge adulte.
Il y a une destruction énorme de germes et aussi de jeunes êtres. Cette destruction est le résultat de la lutte pour l'ejcistence. Toutes les plantes d'une même espèce, par exemple, ont de mêmes besoins : toutes sont donc des ennemies l'une pour l'autre, car elles se gênent mutuellement, et cela si bien
qu'il n'en arrive à vivre qu'un 1res petit nombre relativement. Quelle est la cause qui donne à ce petit nombre cet avantage? La sélection naturelle, avons-nous dit, c'est-à-dire la survivance du plus apte. Entre tous les représentants d'une même espèce, ceux-là seuls survivront qui seront plus aptes à vivre, c'est-à-dire chez qui des variations naturelles seront survenues qui leur conféreront quelque avantage marqué sur les autres. H est bien certain que parmi les variations que tout individu peut présenter, et présente réellement, il en peut être d'indifférentes, il en peut être d'utiles, ou encore de nuisibles. Les variations utiles — qu'il s'agisse de la couleur, de la forme ou dé tout autre élément — conféreront, à ceux qui les présentent, un avantage marqué sur les autres êtres de même espèce, en les protégeant contre les ennemis de celle-ci, ou en leur facilitant la fuite ou l'alimentation, etc. Voilà donc, sur l'ensemble des individus faisant partie d'une même espèce, et ayant par suite les mêmes besoins et craignant les mêmes dangers, une petite élite qui vient de se. constituer, et qui consiste en un certain nombre d'individus qui, naturellement et spontanément — j'entends par là que la cause nous en échappe pour le moment, — ont présenté certaines variations, lesquelles ne sont point nécessairement identiques, d'ailleurs; ces variations, peut-être très différentes de nature et de
degré, leur sont d'une utilité certaine en ce sens qu'elles facilitent la vie ou la reproduction, par exemple, ou bien les mettent à l'abri de certains
Tig. 16. — Coq de la rare de Hambourg. (D'après Darwin, Variation, t. I, p. 248.)
dangers, ou encore les mettent en état de vivre dans des conditions qui ne leur sont habituellement pas favorables. Cette petite élite va vivre à coup sûr, au lieu qu'une partie de ses congénères, moins favorisés, va périr. En somme, il restera l'élite, et
une certaine quantité du vulgum pecus. Tout cela croît, grandit, arrive à Tâge reproducteur. Supposons qu'il s'agisse de plantes, pour mieux préciser les idées. L'époque de la floraison est venue. Le pollen des fleurs va se répartir un peu partout : une partie fécondera la fleur d'où il est né; une autre, transportée par le vent, les oiseaux ou les insectes, , fécondera d'autres fleurs. Le pollen de l'élite, transporté sur les stigmates du vulgaire, fécondera ce dernier, et les chances pour que la variation présentée par celle-ci se reproduise dans cette deuxième génération sont faibles. Mais, si le hasard fait que le pollen d'un individu présentant une variation avantageuse déterminée vienne à féconder l'ovaire d'un individu présentant la même variation, il y a des chances plus grandes pour que la progéniture issue de cette union manifeste également celle-ci, à des degrés divers d'ailleurs, et cette progéniture aura, sur celle qui n'a point varié, ou n a pas varié utilement, un avantage marqué.
La sélection naturelle est donc la survivance, de préférence aux autres êtres, de ceux qui présentent' une variation avantageuse; c'est en quelque sorte le choix opéré par la nature, dans la répartition de la vie. Elle la retire à ceux qui ne se trouvent pas bien équipés, ou, pour parler plus juste, la vie se retire de ceux-ci, pour se réfugier chez ceux qui sont bien pourvus. De même que, dans les
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sociétés humaines, ceux-là seuls réussissent à vivre, et à bien vivre, qui, grâce à un avantage quelconque,
Fig. 17. — Coq de race espagnole. (D'après Darwin, Variation, 1. 1, p. 247.)
acquis ou héréditaire, sont mieux doués par leur force, leur intelligence où leur fortune, de même, parmi les animaux et les plantes, ces individus ou
ces variétés surtout survivent, qui ont présenté une variation qui les différencie avantageusement du reste, et leur permet de lutter, de se nourrir et de se reproduire dans de meilleures conditions.
Apparition de petites variations, inutiles, utiles ou nuisibles, chez les êtres vivants (fait prouvé par l'observation) ; avantage conféré, dans la lutte pour l'existence, aux êtres présentant des variations utiles, et désavantage incombant à ceux qui ne les présentent point, ou en ont d'inutiles ou nuisibles; transmission des variations identiques des parents à la progéniture de ceux-ci, d'où prédominance de vitalité et survivance plus facile de celleci dans la lutte pour l'existence : voilà en somme l'idée fondamentale de ïOrigine des Espèces, cellesci ayant été créées et étant chaque fois créées par l'intervention de la sélection naturelle. Il n'y a entre la variété et l'espèce que des différences secondaires, la variété étant une espèce au petit pied; et, pour Darwin, les différences entre les groupes zoologiques plus étendus sont de la même nature que les différences d'espèce à variété.
Étant donné que la variabilité est infinie, Darwin en arrive — par des considérations qu'il ne serait pas possible de résumer ici — à développer l'hypothèse qu'en définitive tous les êtres vivants et fossiles descendent, selon toute vraisemblance, d'un être très simple, ayant vécu au début de l'univers.
Dès le début les différents individus de cette espèce auraient présenté, comme les espèces actuelles, des variations légères et différentes, qui auraient amené la constitution de variétés distinctes, et celles-ci en
Fisr. 18. — Coupe de crftnes, grandeur naturelle, vus de côté. En haut, coq huppé; en bas, coq de Cochinchine. (D'après Darwin, Variation, t. I, p. 287.)
faisant de même, ainsi que les millions de générations qui en descendent, auraient peu à peu produit la variété infinie que nous voyons aujourd'hui. C'est là une vue des plus hardies, et que Darwin a soutenue pour deux raisons. D'une part, il considère
que sa théorie permet d'invoquer pareille explication, et que certains faits bien avérés viennent h l'appui de celle-ci. D'un autre côté, Tétude de la géologie révèle, à chaque pas, l'apparition d'espèces nouvelles dans les couches successives qui forment Técorce terrestre, et, si ces espèces ne sont point les descendants modifiés des êtres qui les ont précédées, il faut qu'elles aient été créées par un acte spécial de la Divinité. Or cette idée répugne fort à Darwin. Il ne croit pas à cette intervention continuelle de Dieu, et préfère de beaucoup admettre que le législateur a dès le début donné les lois qui régissent la matière vivante et son constant perfectionnement, sans qu'il lui ait fallu de temps à autre remettre les mains à l'œuvre, dans un but d'ailleurs inexpliqué.
Nous venons de dire que certains faits bien avérés viennent à l'appui de la théorie de Darwin, de son hypothèse de l'enchaînement des formes vivantes. Ces faits sont les suivants. Si l'on étudie l'embryogénie des animaux vertébrés, par exemple, on reconnaît que, malgré les différences considérables qui séparent le singe du cheval, le cheval de l'oiseau, l'oiseau du reptile, le reptile du poisson et du batracien, lorsqu'ils sont adultes, il existe dans le développement de l'œuf fécondé, du fœtus de ces divers êtres, des phases pendant lesquelles il est difficile ou impossible, si l'on n'est prévenu, de
dire si Tembryon considéré appartient à Tun ou à Fautre des animaux cités, tant la ressemblance est grande. Le fœtus humain, par exemple, présente à tel moment de sa formation certains des caractères du poisson et du batracien, au point de vue du système circulatoire. Les faits de ce genre abondent, et on les considère comme indiquant d'une façon évidente une parenté étroite entre les êtres qui les manifestent. Si les vertébrés supérieurs présentent à une certaine phase de leur développement une disposition qui demeure caractéristique du poisson adulte, c'est qu'ils descendent de poissons modifiés. Il est difficile de comprendre la raison d'être de ces analogies passagères entre le singe, par exemple, et le poisson, s'il n'y a pas quelque lien de parenté entre eux, et ces analogies sont très nombreuses, non seulement entre les différents vertébrés, mais entre les mollusques, les crustacés, les insectes, et même, mais à un moindre degré, entre ces différents groupes d'animaux.
Une autre catégorie importante de faits est celle des documents géologiques. Ceux-ci fournissent en mainte occasion la preuve, par les fossiles des cou-, ches terrestres, des liens qui relient certains groupes existants, et révèlent l'existence passée d'êtres qui, par exemple, tiennent à là fois de l'oiseau et du reptile, et indiquent par là une proche parenté de ces deux classes ; en même temps la paléontQlogie
i% CHARLES DARWIN.
nous fournît,, dans de nombreuses occasions, Thistorique très étendu des transformations successives de tel animal fossile et disparu, transformations qui ont abouti à la constitution du cheval, par exemple, ou du porc actuel.
Je n'insiste pas davantage sur ces indications. Aussi bien, pour esquisser seulement les principaux arguments donnés par Darwin pour établir la réalité de la sélection naturelle — car cela a été son grand travail, — faudrait-il un espace dont je ne dispose point, et il suffit de montrer en quoi consiste cette théorie. En indiquer les applications, les preuves à l'appui, énumérer les critiquer que ses adversaires et Darwin même lui ont adressées, rechercher et signaler ce qui distingue le darwinisme des théories antérieures, dans lesquelles lamutabilité des espèces était plus ou moins admise, faire ressortir la supériorité de l'explication darwinienne de la mutabilité sur les autres, tout cela n'est point du cadre de cette étude. Ge travail a été fait, et à maintes reprises , par de nombreux auteurs *, auxquels je renverrai le
i. Parmi les ouvrages concernant le darwinisme, c'est-àdire les doctrines de Darwin sur l'évolution des êtres, sur le transformisme, j'indiquerai plus particulièrement : 0. Schmidt, Descendance et Darwinisme, et les Mammifères et leurs ancêtres géologiques ; — Haeckel, les Pî*euves du Transformisme; — de Hartmann, le Darwinisme \ — de Quatrefages, Charles Darwin et ses précurseurs français ; — L.-C. Dumont, Haeckel et V Évolution*, — Faivre, la. Variabilité des Espèces \ — Bûchner, "Nature et Science; — de Saporta et Marion, fÉvolution du règne végétal (3 volumes); — Perrier, le Darwinisme:
lecteur, et c'est pourquoi, au cours de ces pages, nous avons prêté une attention plus grande aux
Fig. 19. — Crâne, grandeur naturelle, d'un lapin sauvage. (D'après Darwin, Variation., t. I,p. 128.) Comparer avec la figure 20 et remarquer combien la boîte crânienne est relativement plus développée chez le lapin sauvage.
œuvres de Darwin, qu'à Texposé de ses théories généralement bien connues.
Il faut pourtant bien remarquer que Darwin n'a
ces volumes ont été publié? par Félix Alcan; — M. Duval, le Darwinisme (Delahaye et Lecrosnier) ; — Grant Allen, Charles Darwin (Guillaumin).
pas inventé la théorie d'après laquelle les espèces se sont engendrées les unes les autres : son mérite est tout autre, et consiste en ce qu'il indique le mécanisme de la mutabilité et de la mutation des êtres, bien qu'il ait expressément dit — et c'est un point à ne pas oublier — que « la sélection naturelle a été le principal agent de modification dans les espèces, mais non le seul ». Le principe delà sélection naturelle, tel est le grand appoint de Darwin au transformisme : mais il y a encore apporté un contingent de haute importance, un amas énorme de faits auparavant dispersés et épars, qu'il a réunis, comparés et rattachés par un lien solide. En outre, en établissant un corps de doctrine complet sur les relations des êtres organisés entre eux, Darwin a fait un grand bien aux sciences naturelles, en leur donnant un intérêt philosophique qu'elles n'avaient point, et en indiquant des voies, des points de vue et des points de départ nouveaux. Il n'est pas de livre dans ce siècle qui ait autant remué d'idées que Ta fait V Origine des Espèces; il est douteux que la révolution opérée par cette œuvre dans tous les domaines de la pensée soit de longtemps égalée.
Nous en venons maintenant à la troisième des œuvres, énumérées au début de ce chapitre, à la Descendance de VHomme^ le complément de l'Ortgfine, comme nous Tavons dit.
« Aussitôt que je fus convaincu, en 1837 où 1838,