CHAPITRE VII
Commencement de la révolution darwiniste.
L'Origine des Espèces tomba dans le monde scientifique comme une graine de moutarde sur un bon terrain bien préparé ; la plante qui en sortit grandit rapidement et devint un arbre grand et magnifique, qui couvrit de ses branches déployées toute la surface de la terre.
Le sol avait été soigneusement remué auparavant ; Lamarck et Saint-Hilaire, Spencer et Chambers, avaient labouré, hersé en toute diligence ; les intelligences étaient prêtes à s’assimiler la nouvelle doctrine. Mais la semence elle-même était bien celle qu'il fallait pour le moment, elle contenait le principe vi- Vifiant qui lui permit de croître là où d'autres germes
s'étaient desséchés, ou n'avaient produit que des fruits chétifs ou prématurés.
Deux autres circonstances contribuèrent au succès, l’une extérieure, l’autre intérieure.
Premièrement, une considération extérieure, c’est la moins importante. Darwin était connu pour son sérieux et son savoir. Sa théorie fut accueillie avec une considération universelle, grâce au respect qu'inspirait l’auteur. Herbert Spencer était connu comme philosophe, et la nation anglaise, pratique avant tout, se défie des philosophes; ceux-ci sondent trop profond et s'élèvent trop haut pour que les personnes sensées puissent les suivre dans leur essor. Robert Chambers, l’auteur inconnu des Vestiges de la Création, était un demi-savant léger; et l'on disait tout bas que les faits cités par lui n'étaient pas toujours exacts; or, l'ombre d’une inexactitude, fut-elle présentée par des anges ou par des hommes comme Newton ou Gœthe, fait frémir les savants sévères. Mais Charles Darwin était un personnage connu, un membre de la Royal Society, l’auteur distingué d’un travail sur les récifs de corail et les conques anatifères, un grand géologue, ua grand biologue, un grand observateur, et un collectionneur infatigable. Son livre arriva entre les mains du public, déjà admis officiellement. Darwin était le père de la théorie naissante; Lyell
et Hooker étaient ses parrains. Le monde ne pouvait pas affecter de mépriser le contenu de l'ouvrage; il ne pouvait pas traiter l’auteur de rêveur intelligent ou d’amateur un peu fou, ou le ranger suivant la formule anglaise redoutable parmi les « purs théoriciens. »
Passons à la seconde considération. Le livre luimême est un des plus grands, des plus savants, des plus lucides, des plus logiques, des plus imposants, des plus concluants qui ait paru dans le monde entier, Pas à pas, principe par principe, Darwin prouve chaque fait avant de passer au suivant. Jamais on n'avait assemblé et rangé en ordre de bataille un nombre aussi considérable d'arguments en faveur d'une théorie biologique. Ceux qui ont quelque disposition pour apprendre et comprendre furent convaincus par la force de l'argumentation; les autres furent subjugués et réduits au silence par le poids, l'autorité et la quantité de savoir déployés. Une chaude bataille s’engagea sans doute immédiatement autour de l’heureux volume; mais ce fut une de ces batailles que provoquent seulement les grandes vérités, où la victoire est prévue, et où la haine des assaillants fait le plus grand éloge de la valeur des assaillis,
Darwin lui-même, dans sa tranquille maison de
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campagne de Down, fut étonné du rapide succès de son œuvre. La première édition parut à la fin de novembre 1859; elle fut immédiatement épuisée; on dut en faire à la hâte une seconde au commencement de janvier 1860. En moins de six semaines, le livre était devenu célèbre, et Darwin se trouvait le centre d’une contestation européenne soulevée avec beaucoup d’aigreur, sur la vérité ou la fausseté de sa théorie. Dans le monde entier, darwinisme et évolution devinrent deux termes Synonymes. Les mêmes gens qui attribuaiententièrement la Réformation protestante à Luther, et la philosophie inductive à Bacon, crurent aussi, dans la simplicité de leur cœur, que tout le grand mouvement évolutioniste avait pour origine le livre perfide et dangereux de M. Darwin. Le fait est que, quelque profonde que fut l'impulsion parmi les hommes de science en faveur de l’évolution, avant l'apparition de l'ouvrage de Darwin, ce ne fut que cet ouvrage qui eut le don d’émouvoir le public général non scientifique comme l'aurait fait ‘un grand tremblement de terre. Il devait nécessairement ètre écrit, et cependant il était complètement inattendu. Personne ne soupÇonnait l'existence de cette force révolutionnaire colossale, mais cachée, qui avait gagné en puissance pendant les longues années où elle était restée enfouie dans les entrailles
de la terre ; et maintenant que cette force éclatait au dehors, on sentait le terrain, jusqu'alors solide, de la sécurité dogmatique, s'effondrer réellement, et on ne savait de quel côté se retourner et se rattacher solide. ment. Ce furent naturellement les intérêts théologiques qui se sentirent les plus attaqués. Les cinq premiers chapitres de la Genèse, ou plutôt la croyance en leurcaractère scientifique et historique, déjàsapée par les révélations de la géologie, devait, semblait-il aux défenseurs de l'orthodoxie, être finalement détruite, si l'hypothèse darwiniste était généralement admise. La première ressource de l’orthodoxie menacée est toujours de nier les faits allégués; la seconde, c’est defaire tardivement un replâtrage quelconque à l’aide d’un modus vivendi artificiel. Dans cette occasion, l’orthodoxie agit exactement selon son habitude : mais on doit ajouter à son crédit, qu’elle finit par céder gracieusement devant l'opinion unanime des savants. Vingt-trois ans plus tard, quand tout ce «ui était mortel de Charles Darwin fut porté avec pompe dans son dernier lieu de repos, à l'abbaye de Westminster, l'orthodoxie éclairée, oubliant généreusement les disputes passées, ratifia la trève sur le corps dugrand leader, et, surmontantses premières craintes à propos des interprétations naturalistes, accepta sans réserve sa théorie comme n'étant pas « néces-
sairement hostile aux principales vérités fondamendales de la religion. » Rendons justice aux vaincus de cette lutte mémorable. Les ecclésiastiques suivirent respectueusement jusqu'au tombeau, avec une noble et franche inconséquence, les restes honorés du maitre dont, un quart de siècle avant, ils craignaient que la doctrine ne vint ruiner les fondements traditionnels de toute religion et de toute morale. Mais si l'attaque fut chaude, la défense le fut aussi grâce à l'assistance prêtée par des forces considérables et amies. Quelques-uns des naturalistes de la génération antérieure, il est vrai, tinrent ferme pendant un temps plus ou moins long ; quelques-uns même n'entrèrent jamais dans le nouveau camp, mais furent laissés en arrière comme des traînards, dans la marche en avant, par les biologues plusjeunes, qui les laissèrent isolés sur les hauteurs de l’officialisme austère. Leur affaire, c'était d’étiqueter, de classer, etnondes'aventurer au loin dans lesrégionsdela spéculation philosophique. Plusieurs des hommes d'un certain âge avaient de fait perdu cette élasticité d'intelligence qui est nécessaire pour admettre de nouveaux principes fondamentaux opposés à ceux auxquels on est habitué. Un esprit arrivé au dernier point de l'extrême maturité estendurci; il peut s’assimiler de nouveaux faits, de nouveaux principes d’une
importance secondaire, mais non une nouvelle théorie synthétique du monde. De plus, quelques-uns des penseurs les plus âgés s'étaient entourés d'un cercle de principes etd’idées opposées qu'ils n’avaient ni le courage ni la force intellectuelle de rompre; d'autres étaient embarrassés par les restrictions religieuses, et incapables de se délivrer des liens de l'orthodoxie étroite. Malgré cela, même parmi ses contemporains et ses aînés, Darwin trouva bien des esprits préparés à recevoir son hypothèse lucide et lumineuse ; pendant que les naturalistes plus jeunes, avec la plasticité de la jeunesse, s'assimilaient avec rapidité les grandes variétés que leur présentait le maitre.
Sir Joseph Hooker et le professeur Huxley furent des premiers à donner leur adhésion, et à se placer hardiment à côté de l’innovateur pour défendre la nouvelle foi. En juin 1859, un an à peu près, après la lecture des mémoires de Darwin et de Wallace à la Linnean Society, et cinq mois avant la publication de l'Origine des Espèces, Huxley fit à la Royal Institution une leçon sur les Types persistants de la vie animale et se déclara contre la vieille et stérile théorie des créations successives, en faveur de la nouvelle et fructueuse hypothèse des modifications graduelles, En décembre 1859, un mois après l'appari-
tion de l'ouvrage de Darwin, Hooker publia son Introduction à la Flore de l'Autralie; dansla première partie de cette œuvre, il se faisait le champion de la croyance à la descendanceet à la modification des espèces, et appuyait ses vues de nombreuses observations originales du domaine de la botanique. Pendant quinze ans, comme le fait observer Darwin avec reconnaissance dans son introduction à l’Origine des Espèces, ce savant botaniste qui connaissait la théorie encore secrète de la sélection naturelle, avait mis à la disposition de son auteur ses trésors de science et son excellent jugement. Bates, l'explorateur du bassin de l’Amazone, continuait ses études qui l'avaient amené à trouver sa belle théorie de l’imitation. Les faits relatifs aux étranges déguisements que revêtent souvent les oiseaux et les insectes, avaient longtemps occupé son esprit perspicace, etil salua avec joie la découverte d'un nouveau principe qui lui permettait de classer ces faits. Pour Herbert Spencer, évolutioniste dans l’âme dès le commencement, la nouvelle doctrine de la sélection naturelle fut un puissant allié qui l’aida d'une façon inattendue, à déchiffrer les graves et importants problèmes qui l'occupaient en ce moment. Dans ses Principes de Biologie, alors en voie de composition, il adopta tout de suite etutilisa avec toute la perspicacité et la vigueur de sa grande intel-
COMMENCEMENT DE LA RÉVOLUTION DARWINISTE, 151 ligence synthétique et analytique, la nouvelle vérité, [ publia la première partie de son important ouvrage trois ans après l'Origine des Espèces, en 1864. C’est à Spencer que nous devons cette lucide expression de la survivance du plus apte quireprésente même mieux que l'expression de Darwin, la sélectionnaturelle, V'élé-, ment essentiel ajouté par l'Originé des Espèces à la conception primitive de l’évolution.
L'Association Britannique pour l’Avancement des Sciences tint son grand congrès annuel à Oxford, l’été qui suivit la publication du livre de Darwin. Ce congrès fut orageux, on se le rappelle. L'ouvrage sur l'Origine des. Espèces fut discuté et attaqué devant la section de biologie, présidée, ce qui est assez étrange, par l’ancien professeur de Darwin à Cambridge, le professeur Henslow. Bien que pourvu d'un bénéfice et d’une dignité ecclésiastique, Henslow eut la hardiesse et la franchise d'avouer qu'il acceptait les conclusions de son célèbre élève. Huxley, Lubbock et Hooker suivirent son exemple. En somme, les évolutionistes étaient déjà prédominants, les jeunes intelligences, spécialement, saisirent rapidement, l'aliment que leur fournissait si généreusement le nouvel évolutionisme.
Parmi les esprits scientifiques de premier ordre, Lyell, seul en Angleterre, influencé par des considé-
rations théologiques, recula pour un moment. Pendant toute sa vie, ainsi que nous le montrent ses lettres, le grand géologue avait senti le charme puissant de l'hypothèse de Lamarck l’attirer. Il l'avait combattu les yeux fermés, faisant un effort très grand Pour conserver ce qu'il croyait une foi plus élevée en la création divine et distincte de l'homme ; mais toujours fasciné par la Circée biologique, il y revenait comme le papillon revient à la flamme qui l’a brûlé. Dans un passage bien connu des premières éditions des Principes de Géologie, le père de l’uniformilarisme expose les raisons de sa non-acceptation de la doctrine de l’évolution telle qu'on la connaissait alors; et même lorsque la découverte de Darwin lui eut fourni des raisons qui auraient dû le gagner, une vera causa, une force assez puissante pour expliquer la modification des espèces ct l'apparition de nouvelles formes, les difficultés théologiques le firent rester fidèle aussi longtemps que possible à la vieille théorie de l’origine de l'homme qu’il aimait à décrire comme celle d'un « archange déchu. » Il lui répugnait d'échanger cette croyance aimée contre la croyance dégradante (c'est ainsi qu’elle lui apparaissait) qui faisait de l'homme un singe perfectionné. Mais à la finavec l'honnêteté intrépide d'un chercheur de la vérité, il céda lentement et à regret. Regardant
toujours en arrière avec quelque chose qui ressemblait à du remords, regrettant les théories flatteuses de notre grandeur déchue, le grand penseur dont la théorie uniformitaire de la géologie a, plus que tout autre chose, préparé les voies à l'évolutionisme de Darwin, quitta la maison de servitude et se rangea noblement du côté où son intelligence lui disait qu'était la vérité, bien que ses sentiments l'engageassent à négliger les lumières de son jugement, pour s’en tenir aux fictions qui éveillaient ses émotions. Il n’y a pas dans l’histoire de la science de figure plus pathétique que celle de ce vieux philosophe de soixante-six ans se jetant avec l'ardeur de la jeunesse dans une voie qu'il avait si longtemps considérée comme mauvaise, et attaquant vigoureusement, dans l’Antiquité de l'Homme, ce qui semblait à sa nature émotionnelle les fondements mêmes de sa croyance aimée. [Il brisa avec son passé. Et dans son langage à tournures idiotiques, il dit enfin que « au fond, nous sommes bien des orangs-outangs; » et quelque pénible que fut pour lui une rétractation, il désavoua formellement les passages de ses premiers ouvrages où il condamnait le « transformisme » et accepta, toujours un peu-à contre-cœur, la théorie qu'il avait souvent rejetée de propos délibéré.
L'Antiquité de l'Homme parut en 1863, à peu près
trois ans après l'Origine des Espèces. Depuis quelque temps on se livrait à bien des suppositions à propos des étranges haches que Boucher de Perthes venait de déterrer des dépôts d’Abbeville, masses informes, cailloux grossièrement taillés en forme dehache, que nous appelons aujourd'hui des instruments de la période de la pierre ébauchée et qui ont appartenu aux hommes de l’époque pré-glaciaire. Mais jusqu'au jour où parut le livre de Lyell, le public ne sut que penser au juste de ces objets curieux et qui avaient à peine l’air de sortir de la main de l’homme. Lyell leva tout de suite tous les doutes; son nom imposa silence aux murmures moqueurs des incrédules. Déjà, l’année précédente, le premier fascicule de l'ouvrage fameux de Colenso sur le Pentateuque, avait porté au point de vue ecclésiastique critique, un coup sérieux à la croyance en l'authenticité et à la valeur historique de la cosmogonie mosaïque. Lyell à son tour, au point de vue scientifique, démolissait complètement sa vérité littérale telle qu’on la comprenait ordinairement, en rejetant l’origine primitive de notre race dans un passé obscur d’une antiquité incalculable, Il préparait ainsi la voie au second grand ouvrage de Charles Darwin sur la Descendance de l'Homme, et, en introduisant dans son livre les obserations de Huxley sur le crâne du Neanderthal, et
bien d’autres faits en faveur de l’évolution, il faisait prévoir la nouvelle croyance en l’origine animale de notre race, et la servait de tout le poids de son immense réputation européenne si justement méritée. Par goût, l'application du principe de l’évolution à sa propre espèce, ne plaisait pas à Lyell. Mais avec cette parfaite loyauté qu'il partageait avec Charles Darwin, sitôt que l'évidence lui sembla indiscutable il se rendit. Par cette concession faite à contre-cœur il renforça beaucoup la position de la nouvelle croyance. « J'avoue mon crime, » écrit-il à sir Joseph Hooker, « je suis beaucoup plus attiré vers la théorie de la transmutation par mes raisonnements que par mes sentiments et mon imagination; c'est peut-être pour cela même que je vous gagnerai, à vous et à Darwin, beaucoup plus de gens que ne le ferait quelqu’un de plus jeune, comme Lubbock, ayant comparativement à abandonner un moins grand nombre de ces vieilles idées chéries qui constituaient pour moi le charme de la partie théorique de la science, dans mes jeunes années, » À Darwin lui-même il écrivait avec chagrin: « La théoriequifait descendre l'homme de la brute, a détruit beaucoup du charme de mes spéculations à ce sujet sur le passé. » Cette répugnance même prouve en faveur des théories de Charles Darwin: il n’y a pas de témoignage plus précieux en
faveur d'une cause que celui qu'elle arrache par la force morale, aux lèvres hésitantes d’un témoin mal disposé. | L'année où parut l'Antiquité de l'Homme, Huxle
publia son ouvrage sur la Place de l'Homme dans la Nature. Darwin lui-même avait toujours évité, plutôt qu’abordé, les allusions à l'application qu'on a faite de sa théorie à l'histoire de la race humaine. Il désirait que ses théories, strictement scientifiques sur Ja formation des distinctions spécifiques, fussent jugées d'après leur vrai mérite, sans qu’on s’embarrassät de considérations théologiques ou éthiques. Lorsqu'il était obligé d'aborder la question des origines humaines, son langage était réservé et conciliant, du reste, c’est à peine si on trouve dans l{
gine des Espèces quelques allusions à l'homme ou à son histoire; et, lorsqu'il a à parler du principe moteur et de la cause première du cosmos, ses remarques sont respectueuses et religieuses au sens le plus vrai de ces mots, et au plus haut degré. Mais vous ne pouvez pas soulever une tempête morale, puis essayer de diriger sa course; vous ne pouvez pas ouvrir les écluses de l'opinion ou de la spéculation, puis prétendre poser des limites au mouvement furieux ainsi provoqué. Darwin découvrit bientôt qu'on lirait dans
ses écrits des choses qui n’y étaient pas écrites, et
COMMENCEMENT DE LA RÉVOLUTION DARWINISTE. 157 qu'on verrait des conclusions implicites dans des mots qui ne formulaient rien de précis. « L'homme s'intéresse perpétuellement à l’homme » a dit un grand penseur américain; et, quelque grande vérité générale que vous lui proposiez, vous pouvez être sûr que l’homme y cherchera avant tout ce qui peut toucher à son propre bonheur ou à sa destinée. La question biologique de l'origine des espèces est des plus vastes, mais elle renferme, au milieu de beaucoup d’autres, la question de l’origine de cette très familière espèce : Homo sapiens de Linné. Quelques théologiens sautèrent immédiatement sur cette conclusion, bonne ou mauvaise, que si le darwinisme est vrai, l’homme n'est rien de plus qu'un singe perfectionné, que l'âme immortelle est un mythe condamné, que les fondements de la religion elle-même sont ébranlés, et que le flot des infidèles est sur le point de submerger la chrétienté entière de son triste nihilisme. Les savants, d’un autre côté, tirèrent cette conclusion que l’homme doit descendre, comme les autres mammifères, de quelque ancêtre commun primitif à vertèbres, et que les idées courantes sur son origine et sa destinée doivent être grandement modifiées par la croyance évolutioniste. Fe principal ouvrage du professeur Huxley fut la première manifestation de cette profonde conviction scientifique.
Pendant ce temps, dans toute l'Europe et en Amérique, on acclamait ou on condamnait chaudement la théorie darwiniste. La France, froidement sceptique et critique, plus positive qu'imaginative en matière de science, et peu portée par la nature des esprits vers l’évolution, resta presque en dehors du grand mouvement général. Çà et là pourtant on v trouve des esprits comme Gaudry, Ribot, Delbœuf (celui-ci à Liège, en Belgique), de Candolle (celui-là à Genève, en Suisse), qui adoptèrent les nouvelles idées, et par leurs contributions de faits géologiques et botaniques, aidèrent à la victoire finale. Cependant, en général, l'intelligence sèche et prudente des Français toujours enclins à une sorte d'opportunisme scientifique, préféra garder une attitude expectante et attendre les résultats du mouvement européen. Mais les philosophiques allemands, rayonnant d’enthousiasme à travers leurs myriades de lunettes, accueillirent les nouvelles idées, et proclamèrent du haut des toits que la foi évolutioniste serait la principale planche de la plate-forme en train de s'élever du Kulturkampf nouvellement excité.
Fritz Müller commença, avec toute l’ardeur d'un nouveau converti à recueillir ses Faits pour Darwin ; son frère Hermann avec une patience infatigable digne du maitre, s’astreignit à surveiller l’action in-
cessante des abeilles et des papillons dans la fécondation des fleurs. Rütimever appliquait les principes darwinistes à l'explication des rapports entre les mammifères, et Haeckel commençait son grand travail de reconstruction, l’Histoire de la Création, vaste ouvrage spéculatifqui, malgré tous ses défauts, donna une nouvelle impulsion au mouvement évolutioniste et suscita de nouvelles recherches prouvant, ou détruisant ses audacieuses visions. En Amérique, Asa Gray renforça la nouvelle croyance de toute l’autorité de son nom bien connu, et Chauncey Wright l’aida à progresser de toute la force contenue de son esprit singulier mais puissant et original, Agassiz ct Dawson hésitaient, mais Fiske et Youmans embrassaient avec ardeur la nouvelle foi. Si Boston, la ville de la critique, mettait son lorgnon et doutait, Chicago et Saint-Louis étaient disposés à se convertir. Partout Darwin et le darwinisme devenaient des mots familiers; le grand prophète de l’évolution, seul entre les fils des hommes, eut la rare fortune d'entendre son propre nom transformé de son vivant en un adjectif familier, et de lire les mots de théorie darwiniste, erreurs du darwinisme cent fois dans une journée dans chaque journal ou chaque revue.
L'Origine des Espèces fut naturellement traduite aussitôt dans toutes les langues européennes, en
russe, en francais, en hollandais, en allemand, en suédois, en italien, en espagnol, en hongrois et même franchissant les limites étroites du continent, en japonais et en indoustani. La révolution qu'opéra rapidement cet ouvrage était bien une révolution dans les différentes formes de la pensée et du sentiment,en même temps qu'une révolution dans le domaine plus restreint de la biologie. Pendant ce temps l'auteur si modeste, travaillait au milieu de ses plantes et de ses pigeons à Down, sans s’'émouvoir de la gloire européenne qu'il acquérait si rapidement, et soucieux seulement de terminer la grande œuvre qu'il avait commencée. Un peu plus de onze ans s'écoulèrent entre la publication de l’Origine des Espèces (1859) et celle de la Descendance de l'Homme (1871). Cet intervalle fut occupé par Darwin à tirer de ses vastes collections les faits qui pouvaient l'aider à compléter sa théorie de l'évolution. [regardait l'Origine des Espèces comme un simple résumé, une esquisse préliminaire de son opinion sur ces questions. « Personne ne sent mieux que moi, » écrit-il, « la nécessité de publier le détail de tous les faits sur lesquels s'appuient mes conclusions. » L'ouvrage, merveilleux de savoir, sur les Variations des animaux et des plantes sous l'influence de la domestication, qu'il publia en 1867 est le premier tome de ce traité pra-
COMMENCEMENT DE LA RÉVOLUTION DARWINISTE. 161 jeté depuis longtemps. La seconde partie, ainsi qu'il le dit à M. Fiske, devait traiter de la variation des animaux et des plantes sous l'influence de le sélection naturelle, tandis que dans la troisième partie il devait aborder les phénomènes de morphologie, de classification et de distribution dans l’espace et le temps. Ces deux dernières parties de l'ouvrage, n'ont jamais été écrites. A la vérité, elles n'étaient pas nécessaires. Les jeunes naturalistes admirent si universellement la découverte de Darwin, qu'en moins de dix ans d'innombrables ouvriers travaillaient dans toutes les directions, dans toutes les branches de la biologie et de la paléontologie, à appliquer les conséquences de la sélection naturelle. Bientôt il ne parut plus aussi nécessaire qu’au premier moment d’écrire le traité plus vaste et plus complet que Darwin avait d'abord médité de faire.
Le volume sur la variation des animaux et des plantes renferme aussi le seul traité purement spéculatif de Darwin sur la philosophie de la vie, son Hypothèse provisoire de Pangenèse dans lequel il s’efforce de rendre compte, d’après des principes philosophiques, des faits généraux d’hérédité physique et mentale. N’atténuons pas les faits et disons que ce fut son seul insuccès, et que tout le monde l’admet aujourd’hui. L'amour du biographe pour son héros
ne doit pas nousrendre aveugle; Darwin avait entrepris là une tâche ultra vires. Ainsi que nous l'avons déjà noté, son esprit, tout large qu'il fut, saisissait plutôt le côté concret que le côté abstrait des choses ; il n'avait nullement le tour métaphysique ou spéculatif. Sa théorie avortée parut, ce qui est étrange à dire, quelques années plus tard que la belle conception si complète sur les Unités Physiologiques où Herbert Spencer se mesurait précisément avec la même difficulté. Mais pendant que l’hypotèse de Darwin est brutalement matérialiste, celle d'Herbert Spencer est construite sur une perception subtile, analytique de tous les faits analogues dans la nature universelle. C’est l'exemple singulier d’une conception imparfaite etessentiellement non-philosophique, essayant de prendre la place d’une idée philosophique perfectionnée et délicate.
Auparavant, en 1862, Darwin avait publié son livre remarquable et charmant sur la Fécondation des Orchidées. Il est agréable de contempler le tableau que nous offre le naturaliste, tranquille au milieu de cet orage de médisances ecclésiastiques, d'enthousiasme scientifique, observant dans son laboratoire du comté de Kent les catasetums et étudiant, avec cette patience admirable qu'il savait si bien déployer, les minutieux détails du sujet qu’il avait choisi, la fertilisation dans
COMMENCEMENT DE LA RÉVOLUTION DARWINISTE, 163 une seule famille de plantes, très développée. Quiconque désirerait connaître toute la profondeur des recherches de Darwin dans tous les sujets d’investigation choisis par lui, ne pourrait rien faire de mieux que de parcourir ce charmant traité sur un des sujets scientifiques les plus bizarres et les plus attrayants. Il apprendra là avec quelle richesse d'inventions habiles la sélection naturelle a assuré le transport convenable du pollen fécondant des étamines aux stigmates, dans les limites d’un seul groupe de végétaux. Ici la masse fertilisante est appliquée automatiquement entre les yeux des bourdons qui visitent la fleur, puis transportée par eux sur les stigmates. Là, le pollen est lancé comme par un ressort par l’antenne douée d'irritabilité à la tête de l’insecte, instrument de fertilisation. Dans un autre cas, la lèvre de la fleur sécrète des gouttes d’eau qui forment comme un bain froid pour les abeilles qui pénètrent dans la fleur: elles y mouillent leurs ailes, et lorsqu'elles veulent sortir, ne pouvant s'envoler, sont forcées de ramper dans un passage où leur dos frotte d’abord les anthères puis le stigmate; ailleurs, le miel est caché au fond d'un tube si long que le papillon qui doit seul fertiliser la fleur, peut seul aussi le chercher avec sa trompe de dix à onze pouces de long. Darwin étudia et décrivit ces cas curieux et centautres pareils dans
ce livre qui remplit un des intervalles entre ses traités plus grands et plus vastes comme sujet,
De 1860 à 1870, les progrès du darwinisme furent rapides et continus. Un par un tous les savants se laissaient gagner par l'évidence. La géologie découvrait de nouvelles formes transitoires; de nouvelles recherches dans les pays inexplorés révélaient l’existence de nouvelles espèces et variétés intermédiaires. Pendant cette période de dix ans, Herbert Spencer publiait ses Premiers Principes, sa Biologie et une nouvelle édition refondue de sa Psyrhologie; Huxley publiait La Place de l'Homme dans la Nature, ses Leçons sur l'Analomie comparée, et son Introduction à la Classification des Animaux. Wallace donnait son ouvrage sur l’Archipel Malais et ses Contributions à la Théorie de la Sélection naturelle; Galton écrivait son livre admirable sur le Génie hériditaire dont sa propre famille est un exemple si remarquable. Tyndall et Lewes avaient depuis longtemps donné leur chaude adhésion à la révolution darwiniste. À Oxford, Rolleston élevait une nouvelle génération de jeunes biologues dans la nouvelle foi; à Cambridge, dans la vieille université de Darwin, toute une école de brillants et pénétrants physiologistes commençait à se faire compter et écouter dans le monde de la science. En anthropologie, Tylor acceptait avec joie l’aide que lui apportaient
les nouvelles idées, et Lubbock travaillait à son ouvrage sur l'Origine de la Civilisation, et la Condition primitive de l'Homme. Dans tous ces genres de recherches scientifiques, on retrouve l'influence exercée par le premier grand ouvrage de Darwin, et comme une préparation à la réception de son livre sur l'histoire et le développement de la race humaine. Ce qui est vrai de l'Angleterre l'est également du monde civilisé dans son ensemble; partout le grand mouvement évolutioniste s'étendait, partout l'impulsion partie de la tranquille demeure du comté de Kent, pénétrait les esprits et activait le travail des intelligences. Pourquoi l’Origine des Espèces possédait-elle cette puissance vivifiante, cette force fertilisante et communicative, plus que toutes les autres œuvres évolutionistes parues jusqu'ici? Pourquoi le monde après avoir écouté froidement Lamarck et Chambers, prètait-il si attentivement l'oreille à Darwin lorsqu'il parlait de sélection naturelle? En grande partie sans doute, parce que le moment propice était venu dans la plénitude des temps, et que le prophète était né — tous les grands mouvements couvent longtemps avant d'éclater dans toute leur force (par exemple la Réforme et la Révolution française); — mais en grande partie aussi, à cause de la nature particulière de la solution darwiniste. Il est parfaitement vrai qu'un
166 CHARLES DARWIN, esprit très distingué et profondément logique, aurait pu‘dire avant Darwin: « Dans la série physique des choses, il n’y a pas de place possible pour la création. Comment les organismes sont arrivés à être, je ne le vois pas encore exactement; mais je suis sûr qu’ils sont arrivés à l'existence par un moyen purement physique, si nous pouvons seulement le découvrir.» Un tel esprit aurait été évolutioniste avant que Darwin eut rendu intelligible le modus operandi de l'évolution. Mais peu d’esprits ont cette clairvoyance. Ils ont besoin que chaque chose leur soit prouvée par des exemples actuels. Ils ne veulent croire que lorsqu'ils ont vu ressusciter un mort. Il y a des hommes qui rejettent la doctrine indigeste de la création spéciale lorsqu'on leur a prouvé qu'elle était fausse; il yen d'autres qui ne l'admettent jamais, seulement un instant, comme concevable, Les premiers composent la masse des savants, et c’est pour eux que la conversion à l'hypothèse darwiniste fut si salutaire. Comme le remarque justement le professeur Fiske : « La vérité est que, avant 1? publication de l'Origine des Espèces, il n’y avait aucune opinion courante à ce sujet méritant le nom d’hypothèse scientifique. Que les formes les plus complexes de la vie soient sorties des formes plus simples, c'était sans doute l'opinion la plus rationnelle qu'on putavoir au sujet de l'origine
COMMENCEMENT DE LA RÉVOLUTION DARWINISTE. 107 des espèces; mais dans ur? opinion aussi vague que celle-ci, il n’y a, à vrai dire, rien de scientifique. Une hypothèse scientifique doit rattacher les phénomènes dont elle traite à « une vraie cause », et avant 1859 personne n'avaitsuggéré cette « vraie cause » de l’origine des espèces, bien que le problème fut un de ceux que chaque naturaliste philosophe avait étudié depuis ie commencement du siècle. Ceci explique comment le succès de M. Darwin fut si rapide et si complet, et comment il avait été si près d'étre devancé. » Pour résumer brièvement, a priori la création est incroyable; mais, en fait, Lamarck n’a pas su rendre l’évolution compréhensible ou donner le détail raisonné de son mode d'action, tandis que la théorie darwiniste de la sélection naturelle réussit à convaincre ceux qui attendaient une preuve a posteriori. Donc Darwin pouvait convaincre le monde alors que Lamarck n'avait fait qu'exciter l’activité des esprits dans une coterie scientifique et philosophique. Là est le vrai secret de son triomphe rapide et brillant, [ln'avait pas seulement trouvé que la chose se passait ainsi, mais encore comment elle se passait; en lngage aristotélien, il avait trouvé le r&x< aussi bien que le üx1.