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CHAPITRE IX

La théorie de la sélection sexuelle.

Le volume de Darwinsur la Descendance del Hommr, renferme aussi l'admirable traité de la sélection sexuelle. L'auteur avait déjà appuyé brièvement sur ce genre de sélection dans l'Origine des Espèces; mais comme, à son avis, cette sélection est l'instrument principal de la production des différences secondaires qui séparent une race d'hommes d’une autre, il jugea nécessaire de l’étudier davantage dans son action sur la formation et le développement des espèces humaines.

Chez beaucoup d'espèces d'animaux, surtout parmi les animaux supérieurs, les mâles et les femelles ne s'unissent pas au hasard, il y a choix et recherche. Dans beaucoup de cas, comme pour le cerf et l’antilope, les mâles luttent entre eux pour la possession

des femelles. Dans d'autres cas, comme pour l’oiseaumouche, les mäles déploient toutes leurs beautés, tous leurs avantages devant les femelles assemblées. Dans le premier cas le vainqueur obtient sa compagne, dans le second les femelles elles-mêmes choisissent dans le groupe le compétiteur le plus beau, celui dont la personne leur plait le mieux. La sélection sexuelle, dont je viens de citer des cas spéciaux, repose sur les avantages que possèdent certains individus sur d’autres du même sexe et de la même espèce, etuniquementen vue de l'accouplement, Dans tous les cas semblables, les mâles ont acquis des armes offensives ou défensives, ou des ornements pouvant charmer le regard, non parce qu'ils sont plus aptes à survivre dans la lutte pour l'existence, mais parce qu'ils ont gagné un avantage sur les autres mâles de la même espèce, et qu'ils ont transmis cet avantage à leurs descendants du même sexe qu'eux.

De mème que l'homme peut améliorer la race de ses coqs de combat, en choisissant pour la reproduction ceux de ces animaux qui sont victorieux dans les batailles, de mème, à l'état sauvage, ce sont les mâles les plus forts, les plus vigoureux, ou les mieux armés, qui l'ont emporté sur leurs compétiteurs plus faibles ou plus lâches. De même que l’homme peut douer de beauté, ou de ce qui est beauté pour son

LA THÉORIE DE LA SÉLECTION SEXUELLE. ÎN9 goût, ses volatiles mâles en choisissant des sujets remarquables par leur pl'mage, leur port, leurs barbes, ou leurs crêtes, de même les femelles des oiseaux ont, à l'état sauvage, par le choix constant des males les plus attravants, ajouté à leur beauté et à leurs accessoires ornementaux. C’est de ces deux manières, suivant Darwin, qu'une sélection limitée a lentement développé des armes comme les cornes des buffles, les andouillers des cerfs, les défenses des sangliers, et les ergots des oiseaux de combat, en même temps que le courage, la force et l'humeur querelleuse qui sont toujours associés à ces organes spéciaux. C'est elle encore qui a développé le plumage ornemental du paon, du faisan, et des oiseaux de paradis, la voix de l’alouette, de la grive, et du rossignol, les vives couleurs de la face du mandrill, et le parfum attrayant du chevrotain porte-muse, des serpents, et de certains papillons. Quand un des deux sexes possède quelque qualité décorative ou attrayante que n'a pas l’autre, Darwin attribue ce don spécial soit à la loi du combat, soit à l'action lente du choix fait par les femelles exigeantes.

On peut trouver les germes dela théorie de la sélection sexuelle, comme ceux d’autresthtoriesdeCharles Darwin, dans un passage prophétique de la Zoonomie de son grand-père. Les cerfs, nous dit le médecin de

Lichtield, sont pourvus d'andouillers «afin de pouvoir se disputer entre eux la possession exclusive des femelles qui, ainsi que les dames au temps de la chevalerie, attendent le vainqueur. Les oiseaux qui ne portent pas de nourriture à leurs petits et qui par conséquent ne se marient pas, sont armés d’ergots afin de pouvoir se battre pour la possession exclusive des femelles, comme le font les coqs et les cailles. I] est certain que ces armes ne leur sont pas données pour se défendre contre d’autres adversaires, puisque les femelles des mêmes espèces ne sont pas armées de même. La cause finale de cette dispute entre les mâles semble être que la propagation de l'espèce doit ètre réservée au plus fort et au plus actif, afin que l'espèce soit par là améliorée, »

On doit cependant remarquer qu'Érasme Darwin introduit ici la notion métaphysique et téléologique d'une cause finale, ce qui impliquerait l’idée que la lutte entre les mâles est ordonnée du dehors en vue d’un but expressément indiqué d'avance; au lieu que Charles Darwin, ne dépassant jamais le monde des phénomènes, regarde plus logiquement la lutte ellemême comme une cause efliciente, ayant pour résultat la survivance des plus forts ou des plus beaux suivant les cas. Cette distinction est fondamentale ; elle montre l'abime qui sépare l'esprit essentiellement

LA THÉORIE DE LA SÉLECTION SEXUELLE, 187 téléologique du xvrr° siècle, de l'esprit philosophique et scientifique essentiellement positif du xix°,

Nous voyons facilement ici encore l'immense suptriorité logique de la méthode rigoureuse, allant toujours au fond des questions, de Charles Darwin, sur les suggestions vagues de son grand-père Érasme, Car alors qu'Érasme ne faisait qu'émettre une vue intéressante et originale sur l'intention supposée, dirigeant l’œuvre de la nature, Charles Darwin prouvait sa thèse point par point, avec une exactitude presque mathématique, ne laissant jamais une objection sans la réfuter, justifiant par des arguments statistiques ou inductifs, chaque pas fait vers le but. Ilentre soigneusement dans les détails concernant la proportion numérique des deux sexes dans les différentes espèces, les dates relatives de l'arrivée dans un pays donné des mâles et des femelles des oiseaux qui émigrent, la question de savoir si dans leurs longues courses les individus restent jamais sans s’accoupler, les chances qu'ont les couples les plus tôt mariés ou les plus forts de laisser une progéniture plus nombreuse ou plus forte pour les représenter dans la génération suivante. Il réunit toutes les preuves, puise à toutes les sources de valeur, afin de mieux établir sa théorie sur la rivalité des animaux, sur la cour que font aux femelles les oiseaux et les papillons, les cerfs

et les antilopes, les poissons et les lézards, Il montre par de nombreux exemples comment les mouches coquettent entre elles dans leurs jolies danses rythmiques aériennes; comment les guèpes luttent entre elles pour s'assurer la possession des femelles indifférentes; comment les sauterelles-chenilles s'efforcent de gagner leurs « fiancées muettes » par leur musique aiguë; comment les papillons-sphinx essaient d’attirer leurs partenaires par l’odeur musquée de leurs ailes colorées; et comment les empereurs et d’autres papillons volent en plein soleil pour faire briller aux yeux attentifs de leurs femelles leurs splendides couleurs. Il attribue le mème esprit d'ostentation et de rivalité au coq-faisan se pavanant devant ses poules, aux coqs de bruyère qui se réunissent pour se combattre, pour exécuter de longues rondes régulières pendant que les femelles considèrent avec une indifiérence affectée les chances et les péripéties du combat. Enfin, il remarque que des causes semblables produisent des effets semblables parmi les animaux supérieurs, surtout chez nos proches parents Îles singes, puis il arrive à appliquer ses principes solidement fondés, à l'homme lui-même, objet premier de son traité.

C'est chez les insectes etchez d'autres humblestypes de la vie animale que l’on observe les plus intéres-

LA THÉORIE DE LA SÉLECTION SEXUELLE. 189 santes des modifications dues à ce genre particulier de sélection. Les grillons, les sauterelles, les cigales sont tous fameux par leurs facultés musicales ; mais les sons eux-mêmes sont produits dans les différentes familles par des organes différents, délicatement variés. Le chant du grillon est produit par le frottement de petites dentelures situées à l'intérieur de chacune des ailes; pour les sauterelles l'aile gauche qui agit comme un archet recouvre l'aile droite qui sert de violon; tandis que chez les cigales ce sont les pattes qui sont les instruments de musique, et qui ont des excroissances élastiques en forme de lancette, le long de leur surface extérieure, que l’insecte frotte contre les nervures des ailes quand il veut charmer l'oreille et s'attirer l'affection de sa compagne silencieuse. Dans une espèce de cigale qui habite le sud de l'Afrique, le corps entier du mâle est transformé en instrument de musique, tant il est gonflé, dilaté comme une vessie transparente gonflée d'air, et ressemble à un sommier d'orgue. Chez beaucoup de coléoptères, ce sont certaines formes qui se sont développées plutôt que des couleurs ou des organes musicaux, et les mâles sont souvent remarquables par leurs cornes singulières et compliquées que l'on a comparées à celles des cerfs et des rhinocéros, et que n’ont jamais les femelles. Mais c'est parmi Îles

papillons que les goûts esthétiques des insectes ont remporté les plus grands triomphes artistiques; car ici les belles taches et les délicates arabesques dont sont ornées les ailes sont certainement ou presque certainement dues à la sélection sexuelle.

L'action lente de la sélection sexuelle se fait encore sentir chez les animaux supérieurs. Il y a longtemps qu’on a observé dans les aquariums d'appartement la danse « follement joyeuse » à laquelle se livre l'épinoche autour de la femelle qu'il a attirée dans le nid qu'il a préparé pour elle. Les riches couleurs du dragonneau mäle, les nagcoires semblables à des ailes de papillon de certains rougets, la queue ornée de dessins de certaines carpes exotiques, tout cela révèle la même influence. Notre grand lézard d'eau est paré pendant la saison des amours d’une crète dentelée bordée d'orange; dans la petite espèce ce sont les couleurs de tout le corps qui pendant cette période acquierert un noutel éclat. Les cornes étranges, les poches colorées situées sous le cou, des lézards des tropiques sont familières à tous les visiteurs des pays équatoriaux, et ne s'observent jamais que sur les mâles. Chacun sait que les oiseaux males sont dotés d’un plumage supérieur en beauté à celui desfemelles, et dont la période de plus grand éclat coïncide toujours avec celle de l’accouplement, Au printemps,

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