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LA THÉORIE DE LA SÉLECTION SEXUELLE

ainsi que nous le disent les poètes eux-mêmes, le vanneau folàtre change de crête, La loi du combat à fait naître les ergots des oiseaux de combat, et les éperons bien plus étranges qu’ont aux ailes certaines espèces de pluvier. La rivalité esthétique explique le développement musical etle plumage de l'oiseau-parasol de l'oiseau-lyre, des oiseaux de paradis, et du coq des rochers. Parmi les mammifères c’est la force plutôt que la beauté qui semble l'avoir emporté; les cornes, les défenses, les crocs, les andouillers sont la récompense spéciale des mâles victorieux. Cependant les mammifères donnent parlois aussi des signes de préférence esthétique et artistique, qui ont alors pour résultat les cornes gracieusement divisées du koudou, les glandes odoriférantes du chevrotain porte-musc ou de certaines antilopes, les couleurs brillantes du mandrill màle, etles huppes ou les moustaches detant de singes.

On doit franchement reconnaitre que l'accueil fait à la théorie de la sélection sexuelle par les biologues, fut beaucoup moins enthousiaste et moins généralement favorable que celui qu'on avait fait auparavant à la théorie plus vaste de la survivance des plus aptes. Bien des naturalistes éminents refusèrent dès le principe d'admettre les conclusions que leur proposait Darwin, et d’autres, qui d'abord semblérents’incliner

devant l'autorité suprème de la parole de Darwin, retirèrent graduellement l'assentiment qu’ils avaient donné avec répugnance à la nouvelle doctrine, et se voyant soutenus, refusèrent de croire la théorie de la sélection sexuelle définitivement admise par le tribunal suprème de la science. Plusieurs critiques commencèrent à dire que la nouvelle théorie avait été bâtie après coup par Darwin qui, disaient-ils, ne trouvant pas la sélection naturelle seule suffisante pour expliquer tous les détails de structure de l'homme, avait inventé la sélection sexuelle pour s’en servir dans les passages difficiles. Ceux qui s'exprimaient d’une façon aussi inconsidérée ne devaient avoir qu'une idée fort imparfaite de la méthode rigoureusement expérimentale de Darwin. Aussi leur opinion était-elle absolument dépourvue de fondements; la doctrine de la sélection naturelle, déjà vaguement ébauchée dans la Zoonomie d'Érasme Darwin , avait été nettement exposée dans l'Origine des Espèces, avec autant de détails et autant de soin que n'importe quel autre facteur d'importance égale, du drame biologique tel qu'il avait été exposé dans cet ouvrage qui devait servir d'introduction à d’autres. Haeckel s'était emparé de cette conception lumineuse bien avant l'apparition de la Descendance de l'Homme, l'avait remaniée dans sa Morphologie, et en avait tiré une foule de légitimcs

LA THÉORIE DE LA SÉLECTION SEXUELLE, 193 conclusions. En réalité la seule raison pour laquelle Darwin consacra tant de place dans la Descendance de l'Homme à la sélection sexuelle, c’est simplement . parce qu’il trouvait là, pour la première fois, l’occasion d'utiliser sa provision d'informations sur ce côté du principe d'évolution. La sélection sexuelle n’est nullement une conception faite après coup pour les besoins de la cause, c'est un élément composant nécessaire et inévitable de la théorie générale et complète de l'évolution.

On est cependant forcé de reconnaitre que les naturalistes n’acceptèrentpasavecenthousiasmele nouvel article de la foi évolutioniste. Beaucoup d'entre eux hésitaient; un petit nombre se rendait; la majorité se déclarait plus ou moins ouvertement, contre. Mais la foi de Darwin demeurait ferme comme un roc. « Je suis heureux que vous défendiez la sélection sexuelle; » écrivait-il quelques années plus tard dans une lettre privée; « Je n’aiaucune crainte sur son sort à venir, bien qu'elle ne soit pas en faveur aujourd'hui»; et dans la préface à la seconde édition de la Descendance de l'Homme, il fait cette remarque perçante : « J’ai été frappé de la ressemblance des critiques demi-favorables à la sélection sexuelle, avec les critiques qui ont d’abord accueilli la sélection naturelle; cette théorie telle qu'elle est peut bien expli-

quer un petit nombre de détails, mais certainement elle n’est pas applicable à tous les cas comme je l'ai fait, voilà ce qu’on dit. Ma confiance en la puissance de la sélection sexuelle n’en reste pas moins inébranlable... Quand les naturalistes se seront familiarisés avec cette idée, on l’acceptera beaucoup plus

généralement, j'en ai la conviction; déjà bien des juges compétents l'ont accueillie favorablement et acceptée. »

En dépit des hésitations persistantes du plus grand nombre des chefs du parti évolutioniste, je crois probable que la prophétie de Darwin à ce sujet sera vérifiée par le verdict du temps. Car l'opposition à la doctrine de la sélection sexuelle vient presque invariablement à ce qu’il me semble, des personnes qui désirent encore élever une barrière eflicace entre l'hommeetl'animal; tandis qu’au contraire la théorie en question est presque ou tout à fait universellement acceptée par les biologues les plus rigoureusement évolutionistes, par ceux qui sont le plus libres d'idées préconçues ou d'idées téléologiques a priori spéciales, de n'importe quel genre. La moitié de la théorie, celle qui a rapport à la loi du combat, ne peut guère être mise en doute par un naturaliste compétent quelconque; l’autre moitié, qui a rapport aux préférences esthétiques supposées des femelles, est sans doute peu.

LA THÉORIE DE LA SÉLECTION SEXUELLE, 195 goütée par plusieurs parce qu’elle semble impliquer l'existence, chez les animaux inférieurs, d'un certain sens de la beauté; beaucoup d’entre nous, même aujourd’hui, ne sont pas encore préparés à reconnaitre généreusement ce sens aux animaux, Le désir de réserver à l'humanité seule les facultés les plus élevées soit des sens, soit de l'intelligence, doit être pour beaucoup dans cette répulsion éprouvée envers l'idée darwiniste de la sélection sexuelle. Les penseurs qui se reconnaissent émotionnellement gouvernés par de telles considérations, oublient que le beau n’est en somme que ce qui plait, que la beauté n'a pas d'existence externe objective, et que l'échelle du goût, chez nous et chez les animaux en général, est pratiquement infinie. Le plus grand coup qui fut jamais porté à la théorie de Darwin de la sélection sexuelle, l’a certainement été par M. Alfred Russel Wallace {et tu, Brute!) dans son remarquable et subtil article sur les Couleursdes Animaux, publié d’abord dans le Macmillan’s Magazine, puis réimprimé dans l'ouvrage délicieux sur la Mature tropicale. Dans cet essai, Wallace produitavec sa finesse, son art habituel, plusieurs objections fondamentales et qui ne sont pas de peu d'importance, contre l'hypothèse darwiniste. Mais on doit toujours se rappeler (avec tout le respect dù à celui qui découvritavec Darwin la théorie

de la sélection naturelle) que M. Wallace lui-même après avoir publié son bel essai sur le développement de l’homme, recula effravé à la fin, devant les con- . Séquences complètes de ce qu’il avait admis d’abord, et se rétracta partiellement en ces termes singuliers : « La sélection naturelle n'aurait pu que doter le sauvage d'un cerveau un peu supérieur à celui d’un singe. » Îl semble probable que c’est ce désir d'éiever une barrière solide entre l’homme et la bête en déelarant la faculté de percevoir la beauté comme l’attribut distinctif et presque divin de la race humaine, que l'on retrouve au fond de la répugnance que manifeste encore aujourd'hui toute une fraction d'hommes scientifiques pour la sélection sexuelle.

Néanmoins, un critique impartial est forcé d'admettre franchement que l’admirable théorie de Darwin de la sélection sexuelle n’a pas été jusqu'à présent aussi universellement acceptée par le monde des biologues que la théorie plus grande et plus largement applicable de la survivance du plus apte. Elle attend encore d'être pleinement reçue, ce qui arrivera sûrement et rapidement, vu ses progrès journaliers.

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