CHARLES DA WIN
l'expérimentateur; et, pendant les dernières années, chaque jour apportant la preuve de l'extension de la foi populaire en la nouvelle doctrine et de l'extinction de la répugnance et du sourire avec lesquels on l'avait d'abord accueillie dans le monde peu savant, procurait au grand naturaliste une nouvelle jouissance.
Un an après, en 1876, parut l'ouvrage intitulé : Des Effets de la Fécondation croisée et directe dans le Règne végétal, En ce qui concerne le monde végétal et surtout ses divisions supérieures, ce volume a une grande importance théorique; il jette encore par occasion, une grande lumière sur cette étrange distinction des sexes qui a lieu dans le règne animal et dans le règne végétal et qui, dans chacun d'eux, accompagne, on peut presque dire nécessairement, le développement supérieur et la complexité d'organisation. Le grand résultat obtenu par Darwin à la suite de ses longues et laborieuses expériences sur ce sujet intéressant, fut cette preuve splendide de la loi que la fertilisation croisée produit un rejeton plus beau et plus vigoureux, tandis que la fécondation directe amène la dégénérescence et conduit à l'extinction finale.
Là comme ailleurs cependant, le principe exposé par Darwin ne naquit pas spontanément, comme Minerve de la tête de Jupiter, déesse toute formée, sans cause, inexplicable : il naquit lentement du déve-
VICTOIRE ET REPOS, 201 loppement et de la modilication apportés aux investigations antérieures des premiers biologues. A la fin du siècle dernier, dans l’année terrible, en 1793, un tranquille botaniste allemand Christian Conrad Sprengel, publia à Berlin son long ouvrage peu remarqué bien que très intéressant sur la Fécondation des Fleurs. Pendant l'été de 1789 alors que toute l'Europe était remuée par la nouvelle que la Bastille avait été emportée d’assaut et qu'une nouvelle ère commençait pour l'humanité, l'observateur poméranien, tranquille et paisible, notait dans son jardin ce fait curieux, que beaucoup defleurs ne peuvent être fécondées sans le secours des insectes qui transportent le pollen des étamines d’une fleur sur la surface sensible ou ovaire d'une autre. Il conclut de ce fait que la sécrétion du miel ou nectar dans les fleurs, les artifices par lesquels il est protégé contre la pluie, les brillantes couleurs de la corolle, et le daux parfum qu'elles distillent, sont autant d'adrois stratagèmes de la nature qui assurent la fertilisation de ces fleurs par les insectes quiles visitent. DeplusSprengel observa que beaucoup de fleurs ne sont que d'un seul sexe, et que dans plusieurs autres les deux sexes n'arrivent pas simultanément à maturité; « de sorte. que, » dit-il, «la nature semble avoir voulu que pas une fleur ne puisse être fécondée par son propre pol-
len, » En réalité, dans quelques cas, comme il le prouva par des expériences sur le narcisse jaune, les plantes fécondées par leurs propres étamines n'arrivent pas à donner une seule graine. « Sprengel, » s'écrie son habile successeur Hermann Müller, « était donc bien près de reconnaitre nettement ce fait que la fertilisation directe amène de plus mauvais résultats que la fécondation croisée, et que tous les arrangements qui favorisent la visite des insectes sont précieux pour la plante elle-même, simplement parce que les insectes-visiteurs opèrent la fécondation croisée! » Comme dans beaucoup d’autres cas précurseurs, on doit encore remarquer ici que l'idée de Sprengel était entièrement téléologique : il concevait la nature comme animée par un principe créateur spécial, poursuivant délibérément un résultat particulier; tandis que Darwin arrivait plutôt à cette conclusion, que la fécondation croisée, en fait, produit actuellement des résultats avantageux, et que par conséquent les plantes qui varient le plus dans un sens favorisant la visite des insectes, sont aussi particulièrement heureuses dans la lutte pour l'existence contre des compétiteurs n'ayant pas varié dans le même sens, On retrouve encore ici la substitution, habituelle à Darwin, d’une cause efficiente à une cause finale.
Avant Sprengel lui-même, Kôlreuter avait reconnu en 1761, que la nature évite la fécondation directe; et ses observations sur le croisement et l'hybridité furent fort prisées de Darwin lui-même et lui suggérérent dans sa jeunesse bien des sujr' ;ructueux d'investigation originale. En 1799 André Knight, suivant en Angleterre la mème voie que Sprengel en Allemagne, déclara comme résultat de ses expériences répétées sur le pois des jardins, que pas une plante ne se féconde elle-même pour la perpétuité des générations. Mais la loi de Knight n'ayant pas été liée à quelque grand principe fondamental de la nature passa presque entièrement inaperçue du mondescientifique jusqu’à la publication de l'Origine des Espèces, un demi-siècle plus tard. On traita de même l'ouvrage si intéressant et si curieux de Sprengel sur la fécondation des fleurs. Le monde n'était pas prêt à comprendre l'étude séparée des problèmes fonctionnels liés aux relations des êtres organisés; c'est pourquoi Knight et Sprengel restèrent oubliés sur Îles rayons poudreux les plus élevés des bibliothèques publiques, pendant que les ouvrages biologiques secs et systématiques de l’époque s’étalaient sur les principales tables de lecture. Toutes ces études sépartes et indépendantes étaient cependant nécessaires comme + préparation à la grande généralisation finale que le
monde attribue dans sa totalité à une intelligence unique, organisatrice et supérieure.
Mais dans l’Origine des Espèces Darwin ne fit que reprendre et étendre la loi de Knight; ilen fitun principe naturel général, pénétrant tout, et l’affermit sur des fondations biologiques plus larges et plus sûres en le liant intimement à sa grande et lumineuse doctrine de la sélection naturelle. [l sauva bientôt de l'oubli le curieux ouvrage de Sprengel en montrant par des détails minutieux, dans son livre sur les orchidées, par quels étonnants artifices les fleurs cherchent à s'assurer le concours des insectes pour la fécondation de leurs graines. Dans la Variation des Animaux et des Plantes sous l'Influence de la Domestication, Darwin montra de plus que le mariage entre les membres d'une même famille diminue la force et la fécondité du produit, tandis que le croisement avec une autre famille produit au contraire les meilleurs résultats physiques possibles sous tous les rapports. Enfin dans les £ffets de la Fécondation directe et croisée il prouva par une série d'expériences soigneusement faites et souvent répétées, que l'infusion de sang nouveau (pour parler ainsi) est essentielle à la production de rejetons vigoureux. Et, pour employer ses propres paroles si énergiques : « La nature abhorre la fécondation directe perpétuelle, »
Le résultat immédiat de ce nouvelet plus rationnel exposé de la loi de Knight, fut de tirer Sprengel des rayons élevés où il languissait ignoré depuis soixantedix ans, et de provoquer la formation de toute une nouvelle école de botanistes ardents, prêts à creuser la question qu'il avait posée sur les rapports des insectes et des fleurs. Toute une littérature naquit de l'étude de ce sujet charmant et longtemps négligé ; voici les noms des principaux explorateurs de ce nouveau champ d'étude : Delpino en Italie, Hildebrand et Hermann Müller en Allemagne, Axel en Suède, Lubbock en Angleterre, Fritz Müller dans l'Amérique du Sud. Darwin vit cette question lui être enlevée des mains, pour ainsi dire, avant d’avoir eu le temps de la traiter; car le principal ouvrage de Iildebrand date de 1867 et celui d'Axel de 1869; ils sont donc de plusieurs années antérieurs à l'essai définitif que publia Darwin sur ce sujet dans les £fets de la Fécondation directe et croisée. Il n’y a peut-être pas de fait montrant plus clairement la vive impulsion donnée aux recherches botaniques, que celui-ci: d'Arcy Thompson, dans son appendice au bel ouvrage de Müller sur la Fécondation des Fleurs, a pu réunir une liste ne contenant pas moins de huit cent quatorze ouvrages ou mémoires importants, se rapportant à cette étude botanique spéciale, et ayant presque tous paru après la
publication de l’Origine des Espèces ; tant était vaste la surface sur laquelle s'était étendue l'influence darwiniste, tant était profonde cette influence dans toutes les branches de la biologie et de la psychologie. Chacun des derniers ouvrages de Darwin est le plus souvent le développement d’un chapitre ou d'un paragraphe de l'Origine des Espèces ; ou, pour parler plus correctement, la mise en œuvre des matériaux réunis pour une partie spéciale de la grande encyclopédie projetée de l’évolutionisme, dont l’Origine des Espèces n’était qu’un bref résumé préliminaire, une grossière esquisse. Ainsi l’ouvrage sur les Orchidées publié en 1862 est ébauché dans une partie du chapitre consacré aux difficultés que rencontre la théorie de la sélection naturelle; le livre intitulé : Mouvements et Ilabitudes des Plantes grimpantes (1865) est en abrégé dans le chapitre sur les modes de transition; le livre sur la Variation des Animaux et des Plantes sous l'Action de la Domestication (1868) est sorti de l'amas de pièces justificatives réunies pourle premier chapitre del'Oriqine des Espèces; on trouve le germe de la Fécondation directe et croisée (1876) dans un passage du chapitreiv sur le croisement entre les individus. Il est vraiment heureux que Darwin ait commencé par publier le résumé le plus court et le plus maniable; la moitié est souvent meilleure que le tout, dit un sage proverbe
VICTOIRE ET REPOS, 207 grec; etlemondequidévorale premierexposédu principe darwiniste aurait peut-être été effrayé si on lui avait demandé d'absorber séparément les gigantesques traités dans lesquels .'auteur chercha ensuite par trois fois à vaincre tous ses ennemis, et par trois fois à tuer les morts.
Cependant, chaque fois qu’un nouveau traité de Darwin venait prouver que ses ressources étaient inépuisables, l’oppositionfaiblissait davantage, l'acceptation deses principes devenait de plus en plus générale, jusqu’à ce qu'enfin, ne pas être darwiniste füt synonyme, parmi les biologues au moins, d'être un homme arriéré, incapable de suivre le mouvement progressiste du temps. En 1874Tyndall prononça son fameux discours au meeting de l'Association Britannique à Belfast ; en 1877 dans une occasion semblable, Allen Thomson qui présidait le meeting à Plymouth, et qui avait la réputation d’être un adepte peu convaincu, marqua son adhésion cordiale aux principes darwinistes par son discours sur le Développement des Formes de la Vie animale. Une nouvelle génération élevée dès le commencement à l’école évolutioniste, etcomposée d'hommes comme Romanes, Ray Lankester, Thistleton Dyer, Balfour, Sully et Moggridge,entourait maintenant le maître; dans toutes les directions il pouvait voir lasemence qu’ilavait plantée, maintenantarrosée
9208 CHARLES DARVWIN.
et nourrie dans un sol nouveau par une centaine de jeunes disciples ardents et enthousiastes. Mème en France, pays toujours peu perméable aux idées d'origineétrangère, les belles et sympathiques traductions du colonel Moulinié commençaient à gagner à la nouvelle foi bien des jeunes disciples ; pendant qu’en Allemagne les excellentes traductions de Victor Carus avaient immédiatement fait « essaimer » les biologues teutons enthousiastes dans le camp de Darwin. De toutes les parties du monde des correspondants envoyaient à Darwin de nouveaux faits, de nouvelles applications de sa théorie; et il vit si rapidement des disciples spécialistes lui prendre la besogne des mains, qu’il abandonna complètement sa première intention de publier en détail les faits sur lesquels il avait construit son premier livre, et se contenta de traiter minutieusement quelques parties de l'œuvre qu’il avait rèvée, comme spécimens de la méthode évolutioniste,
En 1877, pour accomplir son nouveau projet, Darwin publiasonlivresurles Différenteslormesde Fleurs, dans lequel il étudiait le vieux problème des différences qu'il y a entre les fleurs des plantes d’une même espèce. On sait depuis longtemps par exemple que les primevères ont deux formes; dans l’une le sommet du pistil en forme de pin, est à l'ouverture du tube de la corolle et les étamines sont cachées à
moitié du tube; dans l’autre les rôles sont renversés, les étamines sont exactement à la place du pistil, Déjà en 1862, Darwin avait montré dans le Journal of the Linnean Sociely que cet arrangement curieux était dû à ce qu'il assurait mieux la fécondation croisée, chaque fleur ne pouvant être fécondée que par un pollen distinct apporté d’une autre fleur. Dans une suite de mémoires lus devant la même société, de1863 à 1868, il avait étendu cette explication à d’autres fleurs ayant des formes multiples comme les lins, les lysimaques, les auricules, les trèfles des marais, et d’autres plantes bien connues. Enfin, en 1877ilréunit en un de ces volumes à la couverture verte si familiers aux lecteurs anglais, toutes ses observations sur cette étrange question, et prouva par des exemples abondants que la diversité des formes esttoujours due à l'avantage, fixé par la sélection naturelle, que donne l'assurance de la fécondation croisée, en produisant toujours des graines plus belles et plus fortes. Toute variation, mème particulière, qui aide à assurer l'infusion d'un sang nouveau, est certaine d'être favorisée dans la lutte pour l'existence à cause de la vitalité supérieure de la famille qu'elle engendre. Mais c’est un fait digne de remarqe, montrant bien l'extrème minutie de la méthode de Darwin s'exerçant sur une petite échelle, et en même temps sa faculté rare de
s'élever jusqu'aux plus grandes généralisations, que de constater que le volume consacré par lui à l'examen d’un moindre facteur du problème des avantages héréditaires, a presque autant de pages que la dernière édition de l’Origine des Espèces elle-même. Telle était la richesse du stock d'observations et d'expériences qu'il pouvait prodiguer pour résoudre un simple petit problème.
Les recherches les plus originales et les plus minutieuses abondent plus encore dans l'ouvrage publié par Darwin en 1880 sur La Faculté du Mouvement chez les Plantes, ouvrage dans lequel il donne le résultat d'innombrables observations sur les mouvements rotatoires qui semblent involontaires et qui cependant ont un but, des racines croissantes et des jeunes tiges des pois et des plantes grimpantes. Quiconque désire savoir sur quels solides fondements, sur quel amas de faits incontestables, le grand biologue édifie ses vastes théories, ne peut rien faire de mieux que de lire ce remarquable volume publié par l'auteur quelques temps après avoir dépassé ses soixante-dix ans.
C’est la même année (18S0) que Iluxley lut devant la Royal Institution, son fameux discours sur l'avènement du siècle de l’Origine des Espèces. Le moment était favorable pour passer en revue les progrès silencieux et presque inaperçus d'une grande révolution.
VICTOIRE ET REPOS. 211 Vingt et un ans s'étaient écoulés depuis que le père de l’évolutionisme scientifique moderne avait lancé dans le monde son ouvrage d'essai. Pendant ces vingt et une années, la pensée humaine avait tourné autour comme sur un pivot invisible, et un nouveau ciel et une nouvelle terre étaient apparus aux veux des prophètes et des penseurs, Vingt et un ans aupaavant, en dépit de l'influence de Hutton et de Lyell, l'histoire passée de la terre apparaissait à la généralité, comme une série de catastrophes hideuses et sans lo. Des créations subites, des destructions complètes, des cataclysmes qui affectaient le mondeentier, suivis d'une renaissance générale de la flore et de la faune entremèêlées, voilà, dit Huxley, les données gtologiques mises à la mode, par le génie puissant mais appliqué mal à propos de Cuvier. Vingt et un ans plus tard les adversaires eux-mêmes avaient abandonné la partie qu’ils considéraientcomme perdue. Quelques savants hésitaientilest vrai,comme MivartetMeehan, et tout en acceptant la doctrine de l'évolution plus ou moins sous sa première forme, refusaient cependant sur un point ou sur un autre leur assentiment à la doctrine toute darwiniste de la sélection naturelle. D'autres, comme Wallace, faisaient une réserve spéciile au sujet du développement de l'espèce humaine, qu'ils supposaient dû à des causes autres que celles
qu'on attribue au développement du reste du monde organique. Cependant, en somme, le monde biologique était favorable à l'évolution prise sous une forme ou sous une autre, et les chicaneurs eux-mêmes n'osaient plus suggérer que tous les systèmes de création avaient été emportés en bloc, puis refaits sous des formes nouvelles, à l’époque suivante, selon la croyance presque universelle parmi les géologues, jusqu'au moment précis de la publication du chetd'œuvre de Darwin.
Pendant ces vingt et un ans aussi, comme le fait justement remarquer Huxley, un nombre considérable de faits nouveaux avaient mis aux mains des évolutionistes une force nouvelle, et sur les points mêmes où ils s'étaient sentis les plus vulnérables. La paléontologie avait retrouvé plusieurs des anneaux manquant à la chaîne des êtres organisés et dont l’absence, dans les documents géologiques alors bien imparfaits, avait été exploitée contre l'hypothèse darwiniste dans les premiers jours de lutte et de doute. Deux ans après la publication de l'Origine des Espèces la découverte d’un être ailé et couvert de plumes, heureusement conservé pour nous dans les ardoises de Solenhofen, et dont la tête, les dents et la queue étaient celles d'un lézard, les ailes, les pattes et la poitrine, celles d’un oiseau, avait comblé l'abime qui
VICTOIRE ET REPOS. 219 séparait les oiseaux des reptiles. Quelques anntes plus tard la découverte de nouveaux reptiles fossiles, dressés sur leurs pattes de derrière comme des kangurous, et d’une structure osseuse très singulière, nous avait aidés à comprendre la nature des modifications parlesquellesles quadrupèdes couverts d'écailles avaient lentement passé pour se transformer en bipèdes couverts de plumes. En 18735 la découverte que fit le professeur Marsh dans les terrains crétacés de l'Amérique, d'oiseaux pourvus de dents, compléta la série des formes de transition dont l'absence, jusqu'à cette époque, constituait une rupture extraordinaire dans la chaîne continue du développement organique. En même temps les recherches de Iofmeister dans le règne végétal, amenaient le rapprochement intime des plantes à fleurs et des plantes sans fleurs, en prouvant que les fougères et les prèles étaient parentes et cela d’une facon fort curieuse et dont on ne se doutait pas, par les lycopodes et les mousses, des arbres les plus primitifs et les plus simples, les sapins. Les études secondaires faisaient également les mêmesprogrès. Gaudry a trouvé parmi les fossiles de l'Attique par quelles modifications ont dû passer les anciennes civettes, si peu développées, pour devenir les hyènes modernes ; dans l'Amérique occidentale, Marsh a retrouvé les traces de l'ancêtre du cheval, un tre ayant
cinq doigts aux pattes, et pas plus gros qu'un renard, puis les variétés intermédiaires n'ayant que quatre, puis trois doigts, jusqu'au type moderne avec son sabot solide, ses doigts ainsi réduits au minimum d'unité; enfin Filhol a déterré dans les phosphorites du Quercy l’ancètre commun aux plus distincts de nos carnivores, les chats, les chiens, les ours plantigrades, et les pumas digitigrades. « Pour tout ce qui a rapport au monde animal, » conclut le professeur Huxlev, en passant en revue, à cette occasion, toutes les nouvelles preuves de la vérité de la théorie, « l'évolution n'est plus une hypothèse c'est l'expression d'un fait historique. » Et il fait sur Darwin lui-même cette juste remarque : « Il a assez vécu pour voir disparaitre le dénigrement, l'opposition, et pour voir la pierre que rejetaient les constructeurs, devenir la pierre angulaire de l'édifice. »
C'esten 1881 que Darwin publia son dernier volume sur la Formation de la Terre végétale par l'Action des Vers. Dans cette monographie si singulièrement intéressante, il prend une des formes vivantes les plus basses et les plus humbles, le ver de terre commun, et par une étude complète de ses habitudes et de ses mœurs s'efforce de prouver que la terre végétale toute entière, la couche qui couvre ordinairement un sol fertile à la surface de la terre, est due à l’action longue
VICTOIRE ET REPOS. 215 mais discrète de ces architectes peu remarqués mais toujours actifs. Par les acides qu'ils secrètent ils semblent contribuer largement à la désintégration de la pierre au-dessous de la surface; par leur habitude constante de manger des feuilles tombées qu'ils trainent avec eux dans leurs trous souterrains, ils produisent des excréments de fine terre délayée, que chacun connait, et rétablissent ainsi la couche d'humus sur le rocher nu toutes les fois que celui-ci est lavé soit par la pluie soit par les torrents. Il est vrai que des recherches subséquentes ont montré la possibilité d'une couche de terre végétale existant dans certaines conditions et en dehors de l'intervention des vers de terre; mais en somme, il n’est pas douteux que, dans bien des parties du monde, la présence d’un terrain végétal et par conséquent la croissance des végétaux est entièrement due à l'activité infatigable et peu soupçonnée de ces humbles créatures.
L'idée de la théorie de la formation de la terre végétale par les vers de terre me paraît avoir été primitivement suggérée à Darwin par un passage d'un livre où on ne le soupçonnerait jamais d'être, de l'Histoire naturelle de Selborne par White. « Les vers de terre, » dit le naturaliste pastoral du Hampshire, « paraissent être un anneau bien petit et bien méprisable dans la chaine de la nature; cependant leur dis-
parition serait une perte déplorable. Sans parler de la moitié des oiseaux et de quelques quadrupèdes qui s'en nourrissent entièrement, les vers semblent être les grands promoteurs de la végétation, qui ne se développerait que difficilement s'ils n'étaient pas là pour percer, perlorer, amollir la terre, la rendre perméable à la pluie et aux racines des plantes, en y introduisant des brins de paille etdes débris de feuilles, et pour rejeter ces quantités de petits amas de terre qui, étant leurs excréments, sont un excellent engrais pour les graines et l'herbe. Les vers refont probablement sur les collines et les talus la terre qu'emportent les pluies; et ils empêchent probablement aussi les collines d’être submergées. Les jardiniers et les fermiers professent l'horreur des vers; les premiers parce que les vers enlaidissent leurs allées et augmentent leur travail; les seconds parce qu'ils croient que les vers mangent leurs grains verts. Mais si les vers disparaissaient, ces deux catégories de cultivateurs verraient bientôt la terre se refroidir, se durcir, manquer d'éléments fermentés, et par conséquent devenir stérile. »
Si Darwin a jamais lu ce passage intéressant, et il a dû certainement le faire à un moment ou à un autre, il semble l'avoir oublié dans sa vieillesse; car, Jui qui ordinairement reconnaissait si candidement
VICTOIRE ET REPOS, 217 et si soigneusement toutes les obligations petites ou grandes qu'il pouvait avoir envers les uns ou Îles autres, il ne fait aucune mention de ce passage dans son livre, tout en faisant quelques allusions à d'autres observations de Gilbert White sur les habitudes de moindre importance et les mœurs des vers de terre, Mais que Darwin dût ou non à White l'idée première de sa théorie sur la formation de la terre végétale, cela importe peu; ce qu'il faut remarquer, c'est que, ce qui n'était qu'une observation faite en passant, que la simple suggestion d'une idée féconde chez le ministre de Selborne, devint avec Darwin et sa manière large de traiter les choses, une théorie puissante, soigneusement élaborée, et appuyée sur de longues et patientes investigations, sur des expériences nombreuses, et sur une quantité énorme de menus faits. La différence caractérise d'une manière frappante, le point fort du génie de Darwin. En même temps que la largeur et l'universalité des penseurs les plus profonds, il avait aussi la patience merveilleuse et inépuisable du spécialiste qui n’étudie qu'à travers son microscope.
Pendant des années, Darwin étudia les habitudes et les instincts des vers de terre communs, avec la mème conscience que tout autre sujet ayant occupé son intelligence. [avait coutume de dire que l'axiome
des légistes, « de minimis lex non curat, » n’est jamais vraiment applicable à la science. Déjà ‘en 1837, il avait lu devant la Société Géologique de Londres, un mémoire sur la Formation de la Terre végétale, dans lequel il développe avec quelque abondance l’idée mère de sa théorie sur l’action des vers de terre. Il y montrait que les couches de fraisil, de marne ou de cendres qu'on répand abondamment sur les prés se retrouvent quelques années après, à quelques pouces de profondeur au-dessous du gazon, formant encore ‘malgré leur enfouissement un lit régulier et presque ho'‘zontal. Cet enfoncement apparent était dû, pensais-1l, à la quantité de terre fine rejetée par les vers à la surface. On objecta à cette théorie que l’œuvre ‘qu'on supposait accomplie par les vers était hors de toute proportion raisonnable avec la grosseur et le ‘nombre des agents supposés. Mais ici Darwin était ‘dans son élément naturel, et il se sentit immédiatement à nouveau sur un terrain solide. En effet, l’importance donnée à l'accumulation d'éléments infinitésimaux si on les sépare, a toujours été la tonique, la particularité spéciale de la méthode du grand biologue. Il avait découvert cette vraie vérité, que beaucoup de petites choses font un grand tout, que l'infiniment petit, infiniment répété peut devenir dans l'iufiuité du temps, infiniment important. Et c'est
pourquoi il se mit à l'œuvre avec un mépris caractéristique du temps, pour peser et mesurer les vers et ce que rejettent les vers.
Il commença par renfermer des vers de terre dans des pots de fleurs, dans sa propre maison, et par mesurer le nombre de vers et de trous de vers contenus dans un espace donné de pâturage ou jardin, prenant pour point de départ les expériences faites si soigneusement dans ses champs à Down, et dont nous avons déjà parlé. Il essaya de tirer des conclusions de leurs sens, de leurs instincts, de leurs émotions, de leur intelligence; il les observe rentrant précipitamment dans leurs trous comme des lapins quand quelque chose les effraie, surmontant de vraies difficultés pour trainer des feuilles de formes inconnues, protégeant les entrées ouvertes de leur tunnels contre les intrus par un petit glacis militaire défensif de cailloux arrondis. [l trouva que plus de 53,000 vers en moyenne, habitent un acre de terre cultivée, et qu’une seule déjection pèse partois 85 gr. Dix tonnes de terre par acre passent annuellement par leurs corps, et sont rejetées par eux en moyenne de manière à atteindre une épaisseur de 22 pouces dans un siècle. Des observations soigneuses faites sur les pierres de Stonehenge, sur les couvertures de tuiles des constructions eflondrées, sur les ruines romaines de Silches«
ter et de Wroxeter, sur les propres champs et pâtu rages de Darwin à Down, lui permirent de conclure à la vérité de sa thèse, et de présenter au monde le ver de terre méprisé, sous un jour nouveau, comme l'ami de l'homme et de l’agriculture, comme le producteur et le conservateur de la terre végétale sur nos collines ou nos vallées, et la cause première de l'existence mème de ces pelouses qui couvrent nos champs ou nos parcs.
Ce fut son dernier travail. Une mauvaise santé persistante, des études également persistantes continuées jusqu'à l'âge de soixante-treize ans, avaient achevé de briser une constitution qui n'avait jamais été bien forte, et que consumait une activité incessante. Le mardi 18 avril 1882, Darwin fut saisi à minuit par de violentes souffrances et le mercredi suivant, à quatre heures de l'après-midi, il expira tout à coup dans les bras de son fils, après une courte mais pénible maladie. La vie de la famille de Darwin à Down était si retirée, que la nouvelle de la mort du grand biologue ne futconnue à Londres même, que deux jours après.
Les regrets universels et le chagrin qui accueillirent cette perte dans tous les pays civilisés, sont la meilleure mesure del’immensechangementquis’était lentement produit dans le monde instruit, depuis la publication de l'Origine des Espèces. La mort de Dar-
VICTOIRE ET REPOS, 291 win n'était pas plutôt connue que tous les pays et toutes les classes rivalisèrent d'empressement pour rendre honneur au nom et à la mémoire du grand biologue. La spontanéité des manifestations de regret et de considération affectueuse qui éclatèrent à la nouvelle de la mort de Darwin, étonna mème ceux qui avaient suivi avec attention la révolution extraordinaire que l’homme lui-même avait fini par mener à bien. En Angleterre, on sentit instinctivement de tous côtés que la vraie place du grand naturaliste était à Westminster, tout près de la tombe de Newton, son immortel prédécesseur. Devant ce sentiment universel et profondément enraciné, la famille de Darwin sacrifia à regret sa préférence naturelle pour un tranquille enterrement dans le cimetière de Down. Le matin du mercredi qui suivit sa mort, les restes de Darwin furent transportés avec des marques extraordinaires de respect, et en présence de tout ce qu'il y avait de noble et de bon en Angleterre, dans un tombeau honoré dans les murs de la grande Abbaye. Wallace et IHuxley, Lubbock et Hooker, ses égaux dans le domaine de la science pure, étaient parmi ceux qui tenaient les cordons. Lowell représentait l'Amérique; des hommes d'état, des poètes, des philosophes, des théologiens, se mêlaient aux savants pressés autour du cercueil vénéré. Rien ne
manquait à la pompe, à la grandeur de la cérémonie, alors que l’orgue faisait retentir les accords de l’antienne composée pour la circonstance sur les paroles appropriées du poète Hébreu : « Heureux celui qui trouve la sagesse ! » Les intelligences étroites ellesmêmes, qui ne connaissaient encore Darwin que comme l’homme qui pensait que nous descendons du singe, étaient impressionnées par toute cette grandeur sans pareille que leur révélait la solennité de la cérémonie, et commençaient à demander avec un étonnement aveugle, ce qu'avait fait cet homme «ue tout un peuple se réjouissait d'honorer.
Aucun Anglais de la génération actuelle ne fat espérer parler de la nature morale, pure et élevée de Darwin avec la modération convenable, Son ame r de la vérité, la simplicité de son cœur, sa sincérit , sa gravité, sa modestie, sa candeur, son oubli complet de soi-même, toutes ces qualités sautent aux yeux de tous ses lecteurs, tant elles sont imprimées avec les mots. Comme ses œuvres, elles lui survivront. Mais sa bonté sympathique, sa générosité ardente, la sûreté de son amitié, la largeur et la profondeur de ses affections, la manière avec laquelle il « supportait ceux qui le blâmaient injustement, sans les blâmer en retour, » voilà ce que d’autres générations ne connaîtront pas aussi bien que les trois
générations qui ont traversé le monde avec lui. Mème parmi ceux qui ne le connaissaient pas, beaucoup l'aimaientcommeunpère; pour beaucoupquinel'avaient jamais vu, l'espoir de gagner l'attention et l'approbntion de Charles Darwin était le plus grand desstimulants à penser ou à agir. Sa bonté constante pour les jeunes gens a toujours été très remarquable: il leur parlait et leur écrivait non comme un des maitres dans Israël, mais comme un collègue dans le travail et dans la recherche de la vérité, s'intéressant à ce qui les intéressait, heureux de leurs succès, malheureux de leurs échecs, bienveillant quand ilsse trompaient. Non pas qu'il leur épargnât les justes critiques; au contraire, l'amour de la vérité était si prédominant chez lui, qu'il signalait avec une grande franchise ce quilui semblait ètredes erreurs ou de fausses interprétations dans les œuvres des autres, s’attendant complètement à ce qu'ils fussent aussi heureux lorsqu'on leur suggérait un amendement, qu'il l'était lui-mème lorsque cela lui arrivait. Ses louanges étaient aussi généreuses que sa critique était franche; et au milieu de toutes les études de sa vie laborieuse, il trouva toujours le temps dans son cabinet de Down, de lire et de commenter sérieusement n'importe quelle nouvelle étude sur les sujets qu'il avait traités, eut-elle pour auteur un débutant, Il avait cette faculté de
tout accueillir avec sympathie qui est le partage des esprits vraiment grands, ct quand il mourut, des milliers d'hommes qui n'avaient jamais contemplé sa figure sereine et ses veux paternels, sentirent qu'ils avaient vraiment perdu un ami personnel.
La grandeur n'est pas toujours jointe à la noblesse de cœur : pour Darwin, d'après le témoignage de tous ceux qui le connurent, « à une intelligence qui n'avait pas de supérieure, » était uni « un caractère plas noble même que l'intelligence, »