CHAPITRE XL
La placce de Darwin dans le mouvement évolutioniste.
Pour beaucoup de gens, darwinisme et évolution désignent une seule et même chose. Après ce qui vient d'être dit ici même sur le mouvement évolutioniste pré-darwiniste et la distinction à faire entre les doctrines de la descendance avec modification et de la sélection naturelle, il est presque inutile d'a: jouter que les deux choses sont tout à fait séparées etséparables, mème en restant dans les limites étroites de la biologie pure. Le darwinisme n'est qu’une branche de l’évolution organique; la théorie, considérée dans son ensemble, doit beaucoup à Darwin, mais elle ne lui doit pas tout. Il y a eu des biologues évolutionistes avant même la publication de l'Origine
des Espèces ; il y a aujourd'hui encore des biologues évolutionistes qui refusent d'admettre la vérité de la grande découverte de Darwin et qui s’en tiennent fermement à la foi primitive telle qu'elle a été exposée par Érasme Darwin, Lamarck ou Robert Chambers.
Il est donc bien nécessaire de distinguer nettement le darwinisme et toute la théorie du développement organique à laquelle il appartient, de l'évolution en général considérée comme un système cosmique unique universel, embrassant toutes choses. Ce système lui-même s’est lentement formé pendant les deux siècles précédents, développement progressif de l'esprit collectif scientifique et philosophique de l’humanité, dû, dans sa totalité, non à un seul penseur supérieur, mais se résumant enfin dans notre siècle, dans la personne et l’enseignement de M. Herbert Spencer plus complètement que dans tout autre. En réalité, quelque intimement que nous unissions le nom de Dar win au mot «évolution », ce terme luimême (dont la vogue est presque entièrement due à l'influence de M. Spencer) ne se rencontre que rarement sur les lèvres de Darwin, ou sous sa plume, Il parle plutôt de développement ou de sélection naturelle que d'évolution : il s'occupe bien plus de modification biologique que d'évolution cosmique. Deman-
dons-nous donc, en partant du point de vue plus large de l'accomplissement d'une grande et profonde révolution mentale, qu'elle est la place exacte de Charles Darwin dans le mouvement évolutioniste des deux derniers siècles ?
L'évolutionisme, tel qu’on l’entend généralement, estcomme une manière d'envisager pour nous-mêmes l'histoire de l'univers, une tendance, une disposition d'esprit, et, peut-on presque dire, une habitude de la pensée, plutôt qu'une croyance définie, ou un corps de dogmes. L’évolutioniste regarde le cosmos comme une série continue se développant régulièrement sous l'empire de lois naturelles, définies. Il voit dans ce tout, non un chaos contenu par l'intervention constante d’une puissance externe, sage et bienveillante, mais un vaste agrégat d'éléments originaux opérant perpétuellement leur propre et toujours renouvelée distribution, suivant les forces qui leur sont inhérentes. [l regarde le cosmos comme une collection presque infinie d'atomes matériels, animés par une somme totale presque infinie d'énergie potentielle,
Au commencement, si loin que peut remonter hypothétiquement la vision mentale de l’astronome, la matière qui compose aujourd’hui l'univers semble avoir existé à l'état nébuleux et fort diffus. Cependant la force de gravitation dont était doué primitivement
chaque atome de la masse, fit que ces atomes se groupèrent graduellement autour de certains centres fixes et définis, qui devinrent dans la suite des temps les noyaux des futurs soleils. L'énergie potentielle primitive de désunion des atomes se changea en énergie actuelle de mouvement, à mesure qu'ils se rapprochèrent de plus en plus les uns des autres autour d'un centre commun, et en énergie moléculaire ou chaleur, lorsqu'ils se heurtèrent et prirent corps autour du noyau se durcissant, Ainsi naquirent les étoiles et les soleils composés de nuages enflammés d'atomes dans un état constant de concentration progressive, s’amassant autour de la surface solide du globe, et leur stock d'énergies associées rayonnant dans l’impalpable et hypothétique éther environnant. Voilà le résumé, nécessairement bref et superficiel, de la théorie nébulaire de Kant et de Laplace, corrigée et agrandie par la théorie moderne de la corrélation et de la conservation des forces. Appliquée au système solaire dont notre planète est un membre composant, la doctrine de l'évolution (sous sa forme la plus ancienne) nous enseigne à envisager ce groupe secon laire comme le résultat final d'une seule grande nébuleuse diffuse, qui étendait au commencement sa masse, semblable à un nage d'une inconcevable ténuité, au moins aussi loin de
DARWIN DANS LE MOUVEMENT ÉVOLUTIONISTE, 229 son centre maintenant occupé par le soleil, que le point le plus éloigné de l'orbite de Neptune, la plus éloignée des planètes connues. Dans cette immense périphérie, la masse s’est peu à peu concentrée, devenant de plus en plus dense, sur son centre, laissant derrière elle, à des intervalles irréguliers, des anneaux concentriques de matière nébuleuse, qui, une rupture s’opérant au point le plus faible, se sont durcis et concentrés autour de leur propre centre de gravité, pour devenir Jupiter, Saturne, la Terre ou Vénus. La masse principale et centrale, se retirant toujours sur elle-même, tout en laissant échapper la matière des masses planétaires, a formé, à la fin, le soleil, le grand maitre, le grand centrelumineux de notre système. Quelques soient les modifications que les découvertes récentes de la science sur la nature des comètes et des météores, et sur la surface du soleil, aient fait subir à la conception évolutioniste primitive du développement et de l'histoire du système solaire, ce système reste cependant au point de vue pratique et lorsqu'on s'adresse à un public étendu, le meilleur et le plus simple tableau mental du type général de l'évolution astronomique. Car l'idée essentielle qu'il imprime dans l'esprit c’est que les planètes dans leurs différents orbites et avec leurs
satellites sont dues, non à une volonté externe ni à
une création spéciale leur ayant assigné les places exactes où nousles voyons aujourd'hui, maisà l’œuvre lente et régulière des lois physiques pré-établies, en vertu desquelles chaque planète est arrivée naturellement, par la force seule des circonstances, à avoir le volume, le poids, l'orbite, la position qu'on leur connaît aujourd’hui.
La géologie a appliqué une conception semblable à l'explication de l'origine et de la formation de la terre avec son enveloppe extérieure telle que nous la voyons aujourd’hui. Acceptant de l'astronomie la notion de la condition primitive de notre planète, sphère refroidie de matières incandescentes, la géologie achève l’histoire de notre planète en montrant comment les deux grands environnants, l’atmosphérique et l'océanique , le gazeux et le liquide, se sont graduellement formés autour d'un noyau solide ; comment la croûte dure de la masse centrale a été plissée en chaines de montagnes et en vallées profondes, ici élevée en forme de plateau, là creusée pour servir de lit à l'Océan; comment des dépôts ont lentement couvert le fond de la mer, comment les forces volcaniques ou la pression latérale ont soulevé ces dépôts pour en faire des pics alpins ou des continents épais. C'est surtout Lyell qui a introduit dans la science de la géologie le principe d'uniformité ou
DARWIN DANS LE MOUVEMENT ÉVOLUTIONISTE. 231 d'évolution, qui substitua aux cataclysmes fréquents et aux créations renouvelées des anciens géologues, la grande conception d'une action continue produisant par des causes comparativement infinitésimales mais s’accumulant, des effets qui finissent par atteindre des proportions colossales,
Puis ici, la biologie entre en scène avec sa splendide explication de la vie organique, due surtout d'après elle à l’action secondaire de l'énergie solaire rayonnant sur la croûte extérieure de la planète se refroidissant et se développant. En tombant sur les cellules des plantes vertes les plus simples, la lumière puissante du soleil sépara le carbone de l'oxygène dans l'acide carbonique flottant dans l’atmosphère, et le mêla à l'hydrogène de l’eau dans les tissus de l'organisme pour composer l’amidon ou tout autre produit organique, différant des substances inertes qui l'environnent surtout par la possession de l'énergie solaire emmagasinée. Sur cette énergie produisant des matières nutritives ainsi amassées, l’animal à son tour se nourrit et engraisse, réduisant ainsi ce qui était auparavant potentiel en mouvement actuel, tout comme la machine à vapeur réduit l'énergie solaire latente du charbon en feu visible, en mouvement visible, dans son fourneau et son mécanisme. La biologie n’a pas encore pu nous expliquer com-
ment le premier organisme est venu à exister; mais aidée par la chimie, elle a pu nous montrer en partie comment quelques-uns des corps organisés les plus simples ont pu être originairement formés, et elle ne désespère pas de nous faire voir un jour comment le premier organisme peut avoir été produit par les éléments premiers, oxygène, hydrogène, nitrogène et carbone. Darwin lui-même avec la prudence qui lui était naturelle, et la crainte qu'il avait des spéculations peu fondées, n'était pas désireux d’examiner ce problème fondamental, le plus grand des problèmes biologiques. Mème sur la question moins hypothétique : toute vie a-t-elle un point de départ unique, ou a-t-elle pour origine plusieurs ancêtres différents, c’est à peine s’il se hasarde en passant à émettre une opinion. Résistant à toute tentation de traiter ces questions épineuses, il se confina presque exclusivement dans l'étude du problème plus pratique et plus maniable de l'origine des espèces expliquée par la sélection naturelle qui se posait à chaque instant devant lui, attendant une solution. Prenant pour accordés l'existence d'un organisme originel ou d’un groupe d'organismes, le fait de la reproduction, la tendance de la reproduction à entrainer, suivant une proportion géométrique, une augmentation d’individus, il déduit de ces facteurs élémentaires le co-
DARWIN DANS LE MOUVEMENT ÉVOLUTIONISTE, 239 rollaire nécessaire de la survivance du plus apte, avec toutes les conséquences merveilleuses et d’une si grande portée, de l'adaptation au milieu, et des distinctions spécifiques. En agissant ainsi, il rendait concevable le mécanisme de l’évolution dans le monde organique, apportant ainsi à la philosophie évolutioniste du cosmos opposée à la philosophie miraculeuse, un nouvel argument tiré de la nature externe.
La psychologie entre les mains d'Herbert Spencer et de ses disciples, etavec l’aide de Darwin lui-même, avait étendu l'application du principe d'évolution aux phénomènes de l'esprit et avait montré comment se sont lentement formées, avec les éléments les plus simples du sentiment, et sous l'influence des rapports existant entre l’orgauisme sentant et le milieu naturel, les différentes facultés mentales telles qu'elles existent aujourd’hui avec leur double aspect, intellectuel et émotionnel. Elle retraçait l’origine du svstème nerveux, d'abord simple canal de communication entre une partie et une autre; puis montrait la naissance des fibres et des ganglions, les vagues commencements d’un organe externe des sens,et du cerveau interne; enfin la perfection finale de l'œil et de l'oreille, de la vue et de l’ouïe, des sentiments de plaisir et de souffrance, de l'intelligence et de la volition, La psychologie a donc fait pour la partie sub-
Jective ou mentale de notre nature complexe, ce que la biologie, telle que Darwin l’a conçue, a fait pour la partie physique ou purement organique ; elle a retracé l’histoire de l’origine et du développement de l'esprit, sans laisser un seul point obscur, depuis sa première manifestation faible et à demi-inconsciente dans le polype ou la méduse jusqu’à sa manifestation la plus élevée dans l’âme du poète où l'intelligence du philosophe.
En dernier lieu, la sociologie a appliqué la méthode évolutioniste à l'étude de l’origine et du développement des sociétés humaines, avec leurs langues, leurs coutumes, leurs arts, leurs institutions, leur organisation gouvernementale et ecclésiastique. Prenant à la biologie le sauvage considéré comme un produit développé et bien doué de la famille desanthropoiïdes, la sociologie montre par quelles causes les sauvages se sont réunis petit à petit pour former les tribus et les nations, comment ils ont fondé la famille communale, polygame ou monogame; comment ils ont appris à se servir de feu, d'outils, de poteries, de métaux; comment ils sont arrivés à perfectionner leur langage oral et leurs gestes; commentils ont inventé l'écriture et se sont élevés jusqu'à la science, la philosophie, la morale, la religion. Dans ce genre particulier de recherches, le dernier qui reçut une nou-
DARWIN DANS LE MOUVEMENT ÉVOLUTIONISTE. 239 velle impulsion de la méthode évolutioniste, les noms les plus connus sont ceux de Tylor, Lubbock et Spencer en Angleterre, de Haeckel, de Mortillet et Wagner sur le continent.
Au milieu de ces nouveaux penseurs, dont nous venons d’esquisser bien brièvement les efforts indépendants et auxquels nous devons une sublime conception de l'univers externe, Darwin prend naturellement de lui-même sa place comme le principal auteur du mouvement évolutioniste dans la science spéciale de la biologie. Dans les limites étroites de cette science, le mouvement n’est pas dû à Charles Darwin seul; mais bien à Érasme Darwin, Buffon et Lamarck; mais seul le grand naturaliste anglais moderne donne de l’évolution une explication finale et une preuve definitive. Et, de même que le mouvement évolutioniste en astronomie et en cosmogonie est légitimement associé dans notre esprit aux puissantes théories de Kant, Laplace et Herschel, de même que le mouvement évolutioniste en géologie est justement lié pour nous à la personnalité moins brillante et moins influente de Lyell,de même que ce mouvement, pour d’autres sciences qui dérivent des premières est justement associé pour nous à d’autres grands penseurs encore vivants, de mème, le mouvement évolutioniste en biologie se résume pour nous
dans le nom révéré de Charles Darwin. Car, ce que d’autres soupçonnaient, il fut le premier à le prouver; là ou d’autres spéculaient il fut le premier à observer, à expérimenter, à démontrer et à convaincre.
On doit aussi remarquer que, tandis qu'à nous qui sommes venus après, le grand et complexe mouvement évolutioniste des deux derniers siècles apparaitun etindivisible,grand et simple drame cosmique à plusieurs actes et scènes, mais pénétré d'unité, au contraire, pour ceux qui par leur coopération presque inconsciente ont lentement élevé l'édifice morceau par morceau, chaque acte et chaque scène paraissait se dérouler séparément avec sa conclusion qu'il fallait prouver, sans s'occuper desa valeuranalytiquecomme partie d'un grand poème naturel harmonieux sur la constitution des choses. Bien que l'évolution nous apparaisse maintenant comme un développement continu de l'univers dépendant de l'agrégation prépondérante de matière et de la dispersion de la force, cependant pour Kant et Laplace son côté astronomique seul semblait intéressant, pour Darwin le côté biologique, et pour tant d’autres chercheurs moins fameux, c’est le point de vue humain ou social qui monopolise tout l'horizon mental. La netteté sub- Jective des parties de ce qui n'était objectivement et d'une manière fondamentale qu'une seule et vaste
DARWIN DANS LE MOUVEMENT ÉVOLUTIONISTE. 237 révolution psychoiogique de l'esprit humain, n'a pas de meilleure preuve que ce fait: Lyell luimème, lui qui plus que tout autre à introduit l’idée de l'évolution dans la géologie, a pu persister longtemps et combattre aveuglément la théorie de l'évolution appliquée au monde organique. En réalité, ce n'est que lorsque toutes les parties de la pensée évolutioniste ont été étudiées, puis réunies par la grande intelligence universelle et synthétique d’Herbert Spencer, que l'idée de l’évolution considérée comme un tout, comme un procédé cosmique continu, a commencé à être comprise et acceptée par les intelligences d'élite qui sont à la tête des différentes sciences.
Il est encore curieux d'observer que la méthode évolutioniste a envahi chacune des sciences concrètes exactement dans l’ordre où elles sont naturellement placées dans la hiérarchie de la science. Kant et Laplace l'ont appliquée à l'astronomie avant que Lyell l'appliquât à la géologie ; Lyell l’a appliquée à la géologie avant que Darwin l'appliquât à la biologie; elle a été appliquée à la biologie (en partie du moins)par Lamarck et les Darwin avant de l'être à la psychologie par Spencer ; enfin ce n'est qu’en dernier lieu qu’elle a été appliquée à la sociologie et à d’autres sciences du mème genre par une centaine de travailleurs zélés de l'Europe contemporaine. Chaque pas
en avant aidait à faire le suivant, et, dépendant seulement du précédent, provoquait en retour le mouvement en avant qui devait naturellement suivre.
Néanmoins l'instinct populaire qui regarde le darwinisme et l’évolution comme pratiquement synonymes, est en grande partie justifié par les faits qui accompagnent actuellement le soulèvement psycho-. logique. L'œuvre de Darwin forme en somme la clé de voûte du système évolutioniste, et mérite l'honneur qui lui a été imposé de supporter de sa propre masse la superstructure entière de la théorie de l’évolution.
Car, en premier lieu, Darwin eut à traiter de la science de la vie, science qui devait inévitablement rencontrer l'opposition la plus vive de la part desennemis de l’évolutionisme, et de la part des tendances obscurantistes. Il est vrai que tout progrès que l’on a fait faire à la science de nos relations avec l'univers a toujours excité en son temps la censure ecclésiastique ou la haine populaire. Ceux qui cherchaient à discréditer les découvertes de Copernic, de Galilée, comme diaboliques, trompeuses, opposées à la parole de la Sainte-Ecriture, se sont servis des funestes ressources que leur fournissaient les préjugés invétérés de l'ignorance humaine qui se couvrent toujours du masque des dogmes qu'on donne pour être la religion. De son
DARWIN DANS LE MOUVEMENT ÉVOLUTIONISTE. 239 temps, Newton à été blämé d’avoir substitué hardiment (ainsi que le déclaïent ses critiques) la sèche et stérile formule de la gravitation à la surveillance personnelle de la divine Providence. On a accusé Laplace d’avoir détrôné la divinité, de lui avoir enlevé le gouvernement du système céleste. Pendant près d’un demi-siècle, les premiers géologues se sont battus à propos des six jours de la création. Mais tous ces différents modes de la pensée, bien que tenus pour fort hérétiques en leur jour, n'avaient en somme attaqué que les remparts secondaires, que les ouvrages avancés peu importants de la grande place forte de l’obscurantisme dogmatique : Le Darwinisme en attaquant ouvertement les problèmes les plus secrets de la vie et de l'esprit, avait braqué son artillerie puissante sur la tour la plus haute et la mieux gardée de la forteresse elle-même. La croyance que les différentes étoiles, planètes et satellites ont, ou n’ont pas été sagement créés dans les positions qu’ils occupent aujourd'hui, avec leurs orbites actuels, leurs mouvements et relations exactement fixés d'avance, n'affecte pas dans leurs fondements, en bien ou en mal, les dogmes chéris de la foule. Mais la croyance analogue en la création distincte et séparée des plantes etdes animaux et spécialement de l'espèce humaine, est beaucoup plus inlimement liée avec toutes les conceptions religieuses
courantes. On supposait d'abord, non peut ètre sans quelque sagesse pratique, que bouleverser la foi primitive en la création spéciale des êtres vivants, c'était ébranler les fondements mêmes de la morale et de la religion révélée. « L'argument de la création faite à dessein » était regardé, de temps immémorial, comme le principal soutien de la pensée orthodoxe. Les théologiens, peu avisés en cela, avaient risqué le tout sur le dogme téléologique, et ne pouvaient se retirer sans coup férir de ce bastion si énergiquement défendu de leur principale forteresse. C'est pourquoi le principe de l'évolution eut à livrer sa grande bataille sur le terrain biologique ; et une fois la victoire gagnée sur ce point, il n’eut plus rien à craindre des préjugés aveugles établis, sur le vaste territoire qu'il réclamait comme sien.
En second lieu, l’évolution biologique établie par Darwin sur des bases sûres et inébranlables, devait inévitablement amener l'application de la méthode évolutioniste à la psychologie, la sociologie, la philologie, la science politique et la morale. Ici les conséquences immédiates et visibles de cette application étaient beaucoup plus frappantes et plus évidentes que celles qui suivirent l'avènement de l’idée de lévolution dans les sciences astronomiques et géologiques. Iétait possible d'accepter l'évolution cosmique, l’évo-
lution solaire et planétaire, sans accepter en même temps l’évolution appliquée au champ restreint de la vie et de l'esprit, Mais il est impossible d'accepter l'évolution biologique sans étendre en mème temps l'application du principe à la psychologie, à l'organisation sociale, au langage à la morale, enfin aux mille formes variées de la vie humaine et du développement humain. De plus, bien peu de gens sont émus par les discussions et les hypothèses sur l'origine de la voie lactée ou de l'anneau d'Orion; ils s'inquiètent fort peu des lunes de Jupiter ou des anneaux de Saturne ; ils sont fort peu curieux de connaitre la manière dont s'est formée la croute terrestre, ou la date exacte de la période crétacée; mais ils commencent à comprendre et à s'émouvoir quand vous abordez les questions pratiques de l'origine, de la nature, de l'histoire de l’homme. Le darwinisme força leur attention par son lien avec ce qui touche la race humaine; et la preuve de cette assertion, c’est que, au milieu de l'immense quantité de théories et d'idées émises par Charles Darwin, la seule qui ait réussi à attirer l’attention et aussi les railleries du public, c’est la théorie qui fait en définitive descendre l'homme d’un ancêtre semblable à un singe. L'instinct populaire, ici comme ailleurs, profondément vrai, au fond, en dépit de toute sa légèreté apparente, saisit l'élément principal
249 CHARLES DARWIN, de l’idée darwiniste, celui qui, plus que tout autre, a contribué à l'expansion féconde et merveilleuse du darwinisme dans le champ si vaste de la pensée humaine.
En résumé, ce fut la tâche de Darwin de faire descendre l'évolution du ciel sur la terre, et de traiter avec sa méthode lumineuse les sujets qui intéressent le plus l'homme simple, droit, et peu savant.
L'application du principe évolutioniste au monde de la vie, humaine ou animale, nous apparaît donc comme l’œuvre philosophique et scientifique principale du dix-neuvième siècle. Pendant toute la première moitié de notre siècle, des hommes qui font honneur à l'esprit humain, ont cherché, groupé les faits pour arriver à une explication naturelle de l'origine et du développement de la vie organique. Dans le plan immense d’un système de philosophie synthétique qu'Herbert Spencer publia comme un résumé anticipé de l'ouvrage qu'il projetait, le philosophe de l'évolution saute tout de suite des Premiers Principes de l’évolution en général, aux principes de Biologie, Psychologie et Sociologie, omettant toute allusion à l'application de l'évolution dans le champ si vaste de Ja nature inorganique; et s’il agit ainsi, c'est qu'il voyait nettement qu'il était alors et maintenant plus important d'en faire l'application au
monde organique. L'expression si suggestive de croyance, résume admirablement l'attitude générale desesprits scientifiques et philosophiques au moment précis de l'avénement du darwinisme, Kant, Laplace et Lyell avaient déjà appliqué la méthode évolutioniste aux soleils, aux planètes, aux continents; ce qu'il fallait maintenant, c'était un chef d'une science presque universelle, biologue éminent, capable de faire franchir à l'évolutionisme imparfait de Lamarck les difficultés présentées par l'explication du développement organique, et de parcourir librement les espaces sans limites de ce que Herbert Spencer a souvent heureusement appelé, les sciences super-organiques, Darwin arriva au moment voulu pour accomplir cette œuvre; et son triomphe, et les résultats obtenus lui donnent bien droit à la renommée populaire de fondateur de tout ce qu'on veut dire quand, dans la conversation ordinaire, on parle de doctrine de l'évolution.
D'un autre côté, c’est bien à Herbert Spencer, cet autre grand prophète de la foi évolutioniste, dont le nom est lié à celui de Darwin, tous deux égaux en gloire, que nous devons la conception philosophique complète et ésotérique de l’évolution, comme développement cosmique un et continu, de la nébuleuse à l'homme, de l'étoile à l'âme, de l'atome à la société.
C'est lui qui a défini l'évolution en général, comme le passage d'une homogénéité indéfinie, incohérente, à une hétérogénéité définie, cohérente, accompagnant une intégration de matière et une dispersion de mouvement, ou de force comme nous devons peutêtre aujourd'hui, dire plus correctement. Bien des sujets différents d'études sont venus se résumer dans cette magnifique loi cosmique : ce fui la tâche spéciale de Darwin de faire entrer les phénomènes de la vie organique dans le développement naturel général, invariable et nettement connu.