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venteur de ces deux grandes et importantes idées. sien qu'il les admit toutes les deux comme faisant partie de sa théorie complète des choses, il ne fut pas le premier penseur qui les soutint et les proposa publiquement. Bien que grâce à lui, elles soient beaucoup plus généralement acceptées qu'auparavant, il n'eut jamais la prétention de réclamer pour lui la propriété et l'originalité de l'une et l’autre de ces théories. La grande idée qu'il a réellement produite, c'est non l'idée de la « descendance avec modification, » mais celle de la « sélection naturelle » ayant pour effet, comme il a été le premier à le prouver, de faire sortir lentement de formes plus simples des espèces définies de plantes et d'animaux adaptées précisément aux circonstances spéciales qui les environnent. En un mot la gloire particulière de Darwin c'est, non pas d'avoir suggéré l’idée que toute la variété de la vie animale et végétale a été produite par de lentes modifications d’un ou de plusieurs types originaux, mais bien d’avoir montré la nature du mécanisme qui permet d'atteindre actuellement, dans la pratique un tel résultat, par l'opération des causes naturelles. IT n'a pas inventé la théorie de l'évolution mais il l’a rendue croyable et compréhensible, [n'a pas été comme se l'naginent faussement bien des gens, le Moïse de l’évolution, le premier moteur de la
révolution biologique ; mais bien le Josué qui a conduit le monde des penseurs et de travailleurs à la pleine jouissance de cette terre promise que les premiers explorateurs n'avaient qu'imparfaitement décrite du sommet de la spéculation conjecturale.
Jusqu'à quel point l'idée spéciale à Darwin de la sélection naturelle complétait et rendait acceptable l'idée plus ancienne de la descendance avec modification, c’est ce que nous examinerons quand le moment sera venu de parler de ce grand travail qui a fait époque, L'Origine des espèces; maintenant qu’il nous suffise de faire remarquer que dans le monde où naquit Darwin, la théorie de l'évolution existait déjà, plus ou moins voilée, plus ou moins incomplète. Et puisque sa tâche dans la vie a été d'élever une simple conjecture heureuse et plausible, au rang de système biologique très soigneusement conçu et presque universellement accepté, nous devons nous arrêter un moment sur le seuil et considérer quel était l’état de la science naturelle lorsqu'apparut la grande intelligence dirigeante et organisatrice de Charles Darwin.
Depuis un temps immémorial, dans la chrétienté au moins, l'opinion générale, celle des savants comme des simples, était que chaque espèce de plantes ou d'animaux doit sa forme actuelle et son existence
LE MONDE OÙ NAQUIT DARWIN. 1 originelle à un acte distinct de création spéciale. Cette croyance naïve qui n'était soutenue par aucune espèce de certitude morale, était supposée s'appuyer sur l'autorité expresse de quelques passages obseurs du Livre de la Genèse, Le Créateur, disait-on, forma au commencement chaque espèce d’après un modèle particulier, la doua d'organes spéciaux inventés avec une sagesse suprème pour servir d'instruments à des fonctions spéciales, et lui accorda le pouvoir mystique de reproduire son semblable dans sa propre image, à toutes les géntrations, [ne survint jamais aucune variation importante dans les types ainsi constitués; toutes les plantes, tous les animaux conservèrent de siècle en siècle, toujours inaltérées, leurs formes spéciales, C'est la doctrine de la fixité et de limmutabilité des espèces, presque universellement acceptée dans le monde civilisé jusqu'à la fia du siècle dernier.
Quelque peu acceptable que paraisse aujourd'hui cette notion imparfaite, à ceux mèmes qui sont modérément au fait de l’eXtraordinaire variété et variabilité des formes vivantes, elle ne renfermait cependant probablement rien qui contredit l'expérience ordinaire de l'observateur au siècle dernier, La petite quantité de plantes et d'animaux qui lui étaient personnellement connus, étaient pour la plupart des
formes très caractérisées, très développées et qui ne pouvaient se prendre les unes pour les autres mème par un spectateur superficiel et indifférent. On peut immédiatement et à œil nu distinguer un cheval d’un âne, une vache d'un mouton, et cela sans risque d’erreur ; personne n’est dans le cas de confondre le blé et l'orge, ou d'hésiter à classer un fruit placé devant lui parmi les poires ou les pommes, les prunes ou les brugnons. La variabilité n’est pas remarquée du spectateur indifférent, comme elle l'est de l'observateur scientitique curieux et scrutateur; lorsque par hasard elle se présente d'elle-même comme lorsqu'il s’agit de chiens et de pigeons, de roses et de hyacinthes, on la mentionne sans doute, après un examen superficiel, comme un simple produit ac la sélection humaine ou d'un croisement voulu. Aux yeux de l'homme ordinaire tous les êtres vivants perçus dans lé monde externe, se rangent immédiatement parmi certains genres en tant que chiens ou chevaux, ormes ou frènes, et jamais il n’est tenté de confondre en aucune façon les unes avec les autres, les limites de ces genres.
Linné, le grand-père de la biologie scientifique moderne, avait accepté franchement et sans réfléchir peut-être, ce dogme reçu et presque universel de la lixité et de l'immutabilité des espèces. En réalité,
LE MONDE OU NAQUIT DARWIN. Ÿ lorsqu'il définissait une espèce, un groupe de plantes ou d'animaux ayantentre eux des ressemblances assez étroites pour faire croire qu'ils pouvaient tous descendre d'un seul ancêtre ou d’un couple d’ancètres, il donnait implicitement la nouvelle sanction de sa haute autorité à l'hypothèse de la création et à la doctrine prédominante de l'immutabilité des formes organiques. Pour Linné, les espèces dans lesquelles il classait toutes les plantes et tous les animaux alors connus, étaient chacunes les descendants d’un ancôtre solitaire ou d’un couple primitif, appelé à l'existence, au commencement de toutes choses, par un arrêt direct du créateur. Il considérait le monde de la vie organique comme composé d'autant de tvpes bien caractérisés, tous séparés, distinetsetimmuables, capables chacun de reproduire son pareil ad infinitum, et incapables chacun de varier, de différer du modèle primitif, excepté peut-être dans des limites très étroites et peu importantes.
Mais vers la fin du xviu® siècle, en mème temps que se réveillait partout l’intellect humain et que s'ouvrait une ère nouvelle de libre investigation sociale, qui aboutissait à un nouvelordre de choses, le monde de la science prenaitune attitude plus critique et plus sceptique qui produisit bientôt un changement de iront notable de la part des naturalistes, à propos de
10 CIARLES DARWIN, l'origine et de la valeur des distinctions spécifiques, juffon fut le premier grand novateur en biologie qui tenta dans ur langage obscur et mal assuré, de suggérer que les espèces avaient pu sortir les unes des autres par la modification lente des formes primitives. Auteur d'essais populaires, écrivant dans la France volcanique et soumise aux prètres, de l’uncien régime, pendant les règnes contradictoires de Louis XV et de Louis XVI, et lorsqu'on ne savait si une opinion nouvelle et hétérodoxe devait conduire son auteur à la gloire, aux honneurs, ou bien à la Sorbonne et à la Bastille, Buffon entoura soigneusement ses conclusions conjecturales d’une forme souventironique, toujours étudie en vue de la défensive, Mais petit à petit, dans son grand ouvrage discursif l'Histoire naturelle (publié par volumes successifs de 1749 à 1788), il revient de nouveau à l’idée féconde que les plantes et les animaux peuvent ne pas être bornés par les limites fixes et immuables des espèces, et au contraire peuvent, partant d'un centre commun, varier dans toutes directions, de sorte qu'une espèce sous l'influence de causes naturelles, peut lentement et graduellement se dégager du type d'une autre. Il remarque que sous les diversités externes de caractère et de forme, se montre, dans
beaucoup d'animaux, une ressemblance fondamen-
LE MONDE OU NAQUIT DARWIN. {1 tale de type, ce qui suggère d'une façon irrésistible la notion nouvelle d'une descendance commune d'un seul ancètre, À ce point de vue, dit-il, non seulement l'âne et le cheval (pour prendre un passage particulier), mais l'homme lui-mème, les singes, les quadrupèdes et tous les animaux vertébrés peuvent être regardés comme formant simplement les branches divergentes d'un seul et même grand arbre. Chaque famille, croyait-il, soit animale, soit végétale, peut être sertie d'une simple souche, qui après s'être développée pendant plusieurs générations et avoir atteint sa forme la plus élevée, dégénère ensuite en un type inférieur et moins parfait d'organisation. En accordant ceci, que la nature peut, par de lentes variations, produire une espèce qui descende directement d'une autre espèce ne lui ressemblant pas (par exemple l'âne du cheval), Buffon observait qu'il n°y avait pas de raison pour limiter un peu plus loin Ja puissance de la nature, et nous pouvons raisonnablement conclure que d’un seul être primordial, elle a bien pu tirer, graduellement et dans la suite du temps, toute la gamme de là vie existante animale et végétale. Il est vrai que Puffon se sauvegardait toujours lui-même de la censure par une réflexion un peu tardive : « Mais non, il est certain, d’après
« la révélation, que chaque espèce a été directement
« créée par un fiat séparé, » Mais cette dénégation mesquine ne doit être prise quecomme une concession à la Sorbonne et à l’exégèse à la mode de son temps; ce qui n'empècha pas le penseur philosophe de trouver encore la Sorbonne sur son chemin. Une fois dans sa vie au moins il dut faire sa soumission et demander pardon à l'orthodoxie offensée de la Faculté de Paris.
Le mouvement de pensée et de sentiment timidement suscité dans l'eau dormante de l'opinion du xvr® siècle, par le bruit du petit caillou bien taillé pourtant, de Buffon, s’étendit rapidement de tous côtés en cercles concentriques, et aflecta ainsi le monde entier de la science biologique dans tous pays. Avant la fin du xvine siècle, on discutait dans toute l'Europe l’origine des espèces. En France mème Geoffroy Saint-Hilaire indécis et circonspect par nature, mais sans prévention et ayant des vues larges, en vint lentement à cette conclusion, en 1795, que toutes les espèces dérivaient, par modification, d'un ou plusieurs types primitifs. La mème année, en Allemagne, Gœthe, avec la vue perçante du poète et le calme du philosophe, combinaison vraiment unique, discerna de son côté et comme à la lueur d’un éclair la même idée de l’origine des espèces par la modification d'organismes préexistauts. « Nous pouvons
LE MONDE OU NAQUIT DARWIN, 15 « afirmer sans hésitation, dit ce grand penseur et « observateur, que toutes les natures organiques les « plus parfaites, telles que les poissons, les amphi- “ bies, les oiseaux et les mammifères avec l'homme « à leur tête, ont été formées d'abord sur un type ori- « ginal qui change et se modifie encore tous les jours « par propagation, » En Angleterre, un an avant, le D' Érasme Darwin, le g ‘and-père de Charles Darwin (nous parleronsde lui plus longuement tout à l'heure), publiait sa Zoonomie, traité sur les lois de la vie animale, dans lequel non seulement il adoptait la théorie de Buflon expliquant l'origine des espèces par l’évolution, mais encore donnait pour cause principale de l'évolution les actes et les besoins des animaux eux-mêmes, D'après le D' Érasme Darwin, les animaux arrivent à varier les uns des autres, surtout parce qu'ils altèrent sans cesse leurs habitudes et s’accommodent eux-mêmes vo'ontairement aux nouvelles circonstances et actions de la vie. L'œuvre d'Érasme Darwin eut comparativement peu d'effet sur le monde de son temps, mais elle eut une immense influence, dans la génération suivante, sur le grand prophète de l'évolution, Lamarck, et, par Lamarck, sur Lyell, Charles Darwin, Herbert Spencer et l’école moderne des évolutionistes en général, Nous examincrons sa doctrine avec plus de détails quand nous
14 CHARLES DARWIN, en serons aux antécédents physiques et intellectuels de Charles Darwin.
C'est en 1801 que Lamarck publia pour la première fois ses théories et suggestions sur l'origine des espèces ; à partir de ce jour qui fait époque, jusqu'à sa mort,1831,le vieux philosophe infatigable voua, bien qu'aveugle et pauvre, tout son temps, toute son énergie, à l’éclaircissement de cet important et intéressant sujet. Esprit hardi, perçant et vigoureux, élevé à la grande école de Diderot et de d’Alembert, possédant quelque chose de l'imagination poétique vive des Celtes et ayant l'habitude intrépide de former ses conclusions sans tenir compte des idées répandues ou préconçues, Lamarck s'enfonça au cœur même du sujet et proclama ouvertement en face de l'attitude oflicielle menaçante de la réaction napoléonicnne, sa conviction profonde que toutes les espèces, l'homme compris, descendaient par modification d'une ou de plusieurs formes primordiales, Suivant les termes mèmes employés par Charles Darwin : « Le premier € ilrenditle service éminent d'éveiller l'attention sur « la probabilité de tout changement, dans le monde « organique aussi bien que dans le monde inorga- « ganique, comme étant le résultat d'une loi et non « d'une intervention miraculeuse. Lamarck semble « avoir été conduit à sa conclusion sur le change-
LE MONDE OÙ NAQUIT DARWIN, 15 «ment graduel des espèces surtout par la difficulté « de distinguer les espèces des variétés, par la gra- « dation presque parfaite des formes dans certains € aroupes, et par l'analogie des productions domes- « tiques, Pour ce quiest'! ; noyens de modilication, il attribuait une part d'influence à l'action directe « des conditions physiques de la vie, une autre au « croisement des formes déjà existantes, une autre «enfin, et des plus considérables, à l'usage et au dé- «laut d'usage, c'est-à-dire aux effets de l'habitude. © I semblait attribuer à l’action de cette dernière « toutes les belles adaptations de la nature, telles « que le long cou de la girafe qui lui sert à brouter « les branches des arbres, » En résumé, il croyait que les animaux se sont beaucoup développés euxmèmes en faisant des efforts suivis d'une augmentation de puissance et de capacités.
Le grand ouvrage de Lamarck, la Philosophie Zoulopique, bien qu'attaqué parle génie austère de l'immortel Cuvier — un conservateur biologique réactionnaire et un obscurantiste, à la hauteur de la tâche de classer par petits morceaux, avec beaucoup d'adresse et de force, les subdivisions de la science qu'il avait choisie, mais incapable d'en embrasser d'un seul coup d'œil l'ensemble complet et résumé — Je grand ouvrage de Lamarck, dis-je, exerça une influence
profonde et durable sur tout le mouvement subséquent de l'opinion transformiste dans l’Europe scientifique, I est vrai qu'à cause des tendances rétrogrades du Premier Empire, l'émotion ne se produisit pas au moment précis de la publication de l'ouvrage; mais la semence ainsi jetée s'enfonça profondément et après être restée longtemps enfouie dans l'esprit des hommes, fructifia, à la génération suivante, avec la merveilleuse fécondité des germes du génie. En vérité, depuis le commencement de ce siècle, il v avait parmi les penseurs spéculatifs comme une effervescence d'examen au sujet de la création et de l’évolution. L'intérêt profond que prenait Gœthe aux discussions de l’Académie française des sciences, entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire, au milieu des coups de canon et d'une convulsion européenne menaçante, un était qu'un symptôme isolé de l'agitation générale qui précédait la gestation et la naissance de l'hypothèse darwiniste. [l est impossible de parcourir les traités ou mémoires scientifiques de la première moitié de notre siècle, sans remarquer, du premier coup d'œil, de quelle façon les esprits originaux et scientiliques étaient pénétrés et troublés par les questions fondamentales, posées, mais non entièrement résolues par Buffon, Lamarck et Érasme Darwin. Dans les lettres de Lyell, dans les leçons d'Agassiz, dans
LE MONDE OÙ NAQUIT DARWIN. 17 le Journal Botanique, dans les Travaux Philosophiques, dans les traités sur les scarabées de Madère etsur la flore australienne, nous trouvons toujours des traces de l'influence profonde exercée dans toutes les directions par la théorie à la fois dissolvante et suggestive de l'évolution.
Pendant que le monde de la pensée se trouvait ainsi profondément agité parles idées mises en avant par ces divers philosophes, d'autres causes, dans un ordre de choses différent, déblayaient la route devant le futur champion de l'évolutionisme amendé, La Géologie d'un côté, l'Astronomie de l’autre, familiarisaient graduellement l'esprit de l’homme à la conception d'un développement naturel opposée à l’idée d'une création immédiate et miraculeuse.
Les commencements de la géologie ont été rapides et brillants. Au siècle dernier on croyait généralement que les organismes fossiles étaient les reliques de mondes submergés et détruits, les étranges débris de terribles et successives catastrophes du monde. Cuvier lui-même, qui à rendu d'immenses services à la science de la géologie par ses reconstitutions presque infaillibles d'animaux disparus, resta toute Sa vie partisan de la vieille théorie des cataclysmes constants et des créations nouvelles ; mais Lamarck, prophète, ici comme ailleurs, de la conception MoO-
18 CHARLES DARVWIN.
derne de l’uniformité de la nature, avait déjà publié sa grande idée que le cours ordinaire des lois de la nature suffit pour expliquer tous les phénomènes de la croute terrestre. En Angleterre, William Smith, l'ingénieur arpenteur, que sa profession conduisait à parcourir le pays dans tous les sens, acquit dans les premières années du siècle la conviction qu’en étudiant les différentes couches géologiques superposées on pourrait en retracer l’ordre fixe de succession. La géologie scientifique moderne date de cette découverte féconde et lumineuse. Avec une rapidité étonnante on nota partout la succession des couches, celle des fossiles caractéristiques qu'on y découvrait, succession qui avait pour résultat de prouver quel'histoire de la vie organique sur le globe avait suivi une marche lente et régulière de développement constant. Immédiatement des écoles de travailleurs ardents s'employèrent à étudier en détail les phénomènes de ces phases successives de la vie se développant. Murchison étudia d'abord les commencements de l'histoire organique dans l'obscurité des époques silurienne et cambrienne. Un groupe d’observateurs moins connus, mais non moins actifs, parmi lesquels suckland et Mantell rendirent des services semblables pour les dépôts carbonifères, crétacés et tertiaires. Sedywick essaya de coordonner tous les faits
LE MONDE OU NAQUIT DARWIN. 19 alors connus et de les classer suivant un plan complet. De La Bèche, Phillipps et Agassiz eurent chaeun leur part däns ce grand travail de reconstruction. Enfin, parmi ceux qui furent les contemporains ou presque les contemporains de Charles Darwin, Lyell combattit vigoureusement dans la bataille de l'uniformisme, prouvant avec l'énorme puissance que lui donnait son savoir encyclopédique et universel, que tout trait connu du développement géologique pouvait être attribué à l’action de causes maintenant en œuvre, etexpliqué parles changements séculaires lents que nous voyons encore de nos jours se produire SOUS DOS YEUX.
L'influence de ces conceptions nouvelles sur le développement et la propagation des idées transformistes, était très considérable et double. Premièrement, la découverte d’une succession définie de formes organiques proches parentes, se succédant les unes aux autres avec une liaison étroite évidente, à travers les âges, suggérait inévitablement à tout observateur curieux, l'idée que ces formes pouvaient bien descendre directement les unes des autres. Deuxièmement, la découverte que les formations gÉOlogiques n'étaient pas réellement séparées entre elles par des révolutions violentes, mais étaient le résullat de changements graduels et ordinaires, discrédita
la vieille croyance à des créations nouvelles après chaque catastrophe, etfamiliarisa l'esprit des hommes scientifiques avec la nouvelle idée de l'évolution lente et naturelle. On considéra le passé comme parent du présent; on reconnut que le présent était l'enfant du passé.
Les théories astronomiques courantes conduisaient inévitablement dans la mème direction. Kant, dont la grande renommée comme philosophe a presque fait oublier qu’il était aussi un grand penseur scientifique, était déjà arrivé, dans le troisième quart du xvin siècle, à donner sa sublime hypothèse nébulaire, avec laquelle il expliquait le développement possible des étoiles, des soleils, des planètes et des sateliites, par la lente contraction des masses nébuleuses, très diffuses et incandescentes. Laplace s’empara de cette belle conception cosmique, la plaça dans son système céleste et la rendit familière à tous les esprits pensants de l'Europe entière. En Angleterre elle a été modifiée et refondue depuis par sir William Herschel, dont la période d'investigation active coïncide en partie avec l'enfance de Darwin. Les rapports entre l'hypothèse nébulaire et la naissance de l’évolutionisme de Darwin ne sont pas si éloignés qu'on pourrait le croire : le mouvement scientifique moderne forme, en fait,un seul grand tout organique,
LE MONDE OU NAQUIT DARWIN. 21 dontla doctrine spéciale du développement biologique n'est qu’une petite partie intégrale séparée. Toutes les théories et les doctrines qui lecomposent ont cela de commun, c’est qu'elles rejettent l’idée d’une interposition créatrice extérieure et attribuent tout l'ordre de la nature existant, à l’action régulière d’une loi constante.
Dans cette revue pourtant bien rapide des causes qui ont amené la crise darwiniste, il faut encore mentionner un autre facteur de l'excitation intellectuelle du temps. En 1798, un pasteur de l’Église d'Angleterre, Thomas Malthus, publia la première édition de son fameux Essai sur le principe de population, qui a été si discuté. Malthus fut la première personne qui eutlidéed'éveiller l'attention publique surlatendance qu'a la population d'augmenter au delà des limites où sa subsistance est assurée et sur l'influence nécessaire du dénüment pour empêcher ce développement excessif, Bien que cet essai traitât uniquement de la question de la reproduction dans les sociétés humaines, Mestclair qu'il y avait d'innombrables analogies à établir dans les domaines de la vie animale et végétale. L'ouvrage atteignit un nombre considérable d'éditions, pour un livre de cette espèce, il fut vivement attaqué et défendu de même, il fut l'occasion d'une quantité considérable dediscussions, et en dehors de
son influence directe merveilleuse, sur tout le développement subséquent de la science politico-économique, et de la sociologie, il eut son influence indirecte sur le développement voisin de la pensée biologique et spéculative. Il eut en particulier, comme nous le verrons plus complètement plus loin, un effet immédiat, celui de suggérer à l'esprit du grand naturaliste, sujet de notre étude, le germe de l’idée de la sélection naturelle.
Tel était le monde intellectuel et social dans lequel naquit Charles Darwin, au commencement de notre siècle. Partout autour de lui, dans son enfance et sa jeunesse, couvaient et fermentaient ces grandes idées encore vagues sur l’évolution. La société scientifique de ses ainés et de ses contemporains dans laquelleil grandit, était pénétrée des idées fécondes de Laplace, de Lamarck, de Hulton etde Herschel. Les recherches sur l'origine et la nature des distinctions spécifiques entre les plantes et les animaux, étaient partout à l'ordre du jour. Les croyants à la doctrine de Buffon el à celle de la Zoonomie comme les incrédules étaient vivement intéressés et se sentaient l'âme troublée par les conséquences éloignées, implicitement comprises dans la résolution de ce problème fondamental. De tous côtés l’évolutionisme, sous sa forme imparfaite était dans l'air. Longtemps avant que Charles Darwin
LE MONDE OU NAQUIT DARWIN. 23 lui-même eut publié son ouvrage concluant sur l'Origine des Espèces, ce problème oceupait tous les esprits scientifiques. Lyell et Horner alternativement doutaient et discutaient. Herbert Spencer avait déjà franchement accepté la nouvelle idée avec la conviction profonde du raisonnement a priori. Agassiz hésitait et faisait des objections. Tréviranus proclamait ardemment son adhésion inflexible. Oken filait dans la métaphysique Allemagne, ses bizarres parodies de l'hypothèse de Lamarck. Au cœur des forêts du Brésil, Bates lisait l’histoire de l'évolution sur les ailes de gaze des papillons des tropiques. Sous l'ombre étroite des palmiers malais, Wallace épellait l'esquisse imparfaite de la théorie de la survivance des plus forts que Charles Darwin perfectionnait simultanément en Angleterre dans ses études et dans ses mémoires. A Madère, Wollaston étudiait les étranges adaptations laites par les limaçons et les scarabées de l'ile. Dans les Canaries, Von Buch, arrivait à cette conclusion, que les variétés peuvent lentement se changer en espèces permanentes. Lecoq et Von Baer se faisaient graduellement, l’un en botanique, l'autre en embryologie, la même opinion. Charles Darwin n'avait pas Vingt ans lorsque le doyen Herbert déclara, avec l’autorité que lui donnaient sesimmences connaissances horticulturales que les espèces n'étaient quedesimples
accidents fixés; et lorsque Patrick Matthew, dans l’appendice de son travail sur les bois de charpente des vaisseaux, développa fortuitement et sans en distinguer l'importance, la doctrine darwiniste actuelle de la séleciion naturelle. En 1844, Robert Chambers publia ses Vestiges de la Création dans lesquels la théorie de Lamarck était popularisée et présentée sous une forme quelque peu corrompue et erronée. C’est en 1859 que la première édition de l’Origines des Espèces éclata comme la foudre sur le monde étonné de ceux qui n'étaient pas au courant des progrès de la science.
IT est très important, pour bien comprendre sa vie et son œuvre, de constater dans quel milieu attentif et investigateur naquit Darwin, et cela pour deux raisons. D'abord l’excitation générale, l’ardeur que mettaient tous les hommes scientifiques de sa jeunesse à s'occuper de la question de l’évolution, se communiqua naturellement à ce garçon né dans une famille scientifique et qui avait hérité directement dans son sang et ses os, des goûts et des tendances biologiques d'Erasme Darwin. Fnsuite, l'existence de cette curiosité profonde et très répandue sur la question des origines premières, et la prédominance parmi les philosophes et les penseurs, des vues évolutionistes et uniformistes, rendit comparativement facile l'adop-
LE MONDE OU NAQUIT DARWIN. 29 lon de la théorie particulière de Darwin, parce qu'elle assimilait, d'après des principes dignes de foi, le développement organique à tout autre développement en général déjà reconnu. La première de ces deux considérations, nous aide à expliquer en partie l’homme lui-même; la seconde nous aide encore davantage à expliquer la grande œuvre qu'il accomplit, en somme, avec tant de succès.