‹ Charles Darwin [microforme]Chapitre 6 sur 29 · CHAPITRE Il · texte numérisé non relu

CHAPITRE Il

Charles Darwin et ses ancêtres.

Du milieu passons à l'homme, du monde dans lequel il vivait, à l'homme qui y vivait et qui était destiné à l’ébranler.

Qui était-il, de qui tenait-il son énergie exceptionnelle et sa puissance intellectuelle?

Erasme Darwin, le grand-père, le premier de la famille, chez lequel se manifesta ouvertement le genre d'intelligence particulier aux Darwin, était le fils de Robert Darwin, gentilhomme du Nottinghamshire, « personne à l'esprit curieux, ayant du goût pour la littérature et la science, » Ainsi, pendant quatre générations au moins, les capacités particulières de la famille Darwin ont été très cultivées. Robert Darwin fat un des premiers membres du Spalding Club, un

CHARLES DARWIN ET SES ANCÊTRES, 1 ami de Stukeley l'antiquaire, et un embryon de gtologue, à la manière fantastique et demi-superstitieuse de son temps. Parmi ses quatre fils, l'ainé Robert, et le plus jeune Erasme, furent tous deux auteurs et botanistes, Erasme étaitélève de Cambridge ; son énergie, la pente naturelle de son esprit le conduisirent irrésistiblement à l'étude de la médecine, Après avoir pris son diplôme de médecin et s'être préparé à la pratique en suivant les leçons de Hunter à Londres, le jeune docteur, au lieu de suivre la coutume ordinaire en allant à Edimbourg, finit par s’établir comme médecin à Nottingham et peu de temps après à Lichfield, alors le centre d’une coterie littéraire fameuse. La remarquable idiosyncrasie de Charles Darwin lui vient en si grande partie de son grand-père paternel, qu'il est juste de nous arrêter un peu en passant sur le caractère et la carrière de ce brillant précurseur du grand évolutioniste. Au sens physique et intellectuel, Erasme Darwin fut un des plus vrais encêtres de son petit-fils Charles.

Homme puissant, athlétique, avec une santé florissante et des habitudes de tempérance alliées cependant à la tendance fougueuse du xvire siècle qui se lisait sur sa large figure et ses traits forts, Erasme Darwin avait cette vivacité excessive, signe extérieur et visible de cette énergie débordante qui est une des

conditions déterminantes les plus marquées du génie supérieur, Fort de corps et fort d'esprit, adepte de la tempérance avant l'établissement des sociétés de tempérance, abolitioniste avant le mouvement antiesclavagiste, il avait un profond mépris pour les faiblesses et les préjugés de toutes sortes, et était bien supérieur à son temps, par la largeur de ses vues et par l’indépendance de ses opinions, Le xvur° siècle prudent et sec, le considérait comme un homme de talent singulier, mais d'opinions remarquablement excentriques et dangereuses. Malheureusement pour sa réputation, le D' Darwin s'adonnait à la poésie, et cette poésie, bien qu'ingénieuse comme tout ce qu'il faisait, avait une étrange allure qui l’a condamnée : devenir, depuis la parodie de Canning, une sorte de fanal avertisseur des plus grandes fautes du vers dissyllabique de la décadence postérieure au siècle d’Auguste. Personne aujourd’hui ne lit le Jardin Botanique sans rire de ses extravagances achevées, ou sans s'étonner du clinquant singulier de ses rapsodies de rhétorique parfois habiles.

Mais comme philosophe biologue, sous ce titre que lui refusait le siècle qui applaudissait à ses poésies, Erasme Darwin mérite le plus grand respect comme premier fondateur et premier prophète de la doctrine de l'Évolution. Sa Zoonmmie « ingénieuse

CHARLES DARWIN ET SES ANCÊTRES, 29 mais fondée sur la plus absurde desthtories, » comme on disait, il y a à peinetrente ans, contient en germe toute la théorie du développement organique telle qu'on la comprenait au moment même de la publication de l'Origine des espèces, Dans son livre, le D Darwin appelait l'attention sur «les grands chan- « gements que la culture artificielle ou accidentelle a « produits chez les animaux, » sujet que devait comp'ètement traiter son petit-fils dans son ouvrage : De li variation des animaux et des plantes sous l’action de la domestication. W faisait spécialement remarquer « les immenses changements de taille et de couleur» obtenus par l’homme chez les lapins et les pigeons, et ce sont sur ces mêmes animaux que Charles Darwin a fait depuis quelques-unes de ses observations les plus remarquables et les plus intéressantes. Erasme Darwin, avec une « sagacité prophétique, » insista comme jamais on ne l'avait encore fait, sur l'unité essentielle du producteur et du produit, vérité qui forme la base de toute biologie philosophique moderne, « À cause de l'imperfection du langage, » écrivait le docteur de Lichlield, il y a près de cent ans, « On appelle le produit un nouvel animal, mais en réalité c'est une brancie, un prolongement du producteur, puisque une partie de l'animal-embryon est Ou était une partie du parent, et qu’il peut ainsi

LA

conserver quelques-unes des dispositions du système du parent, » Il attribuait une importance particulière à la naturehéréditaire de quelques propriétésacquises telles que la force des muscles des danseurs ou des jongleurs, et les maladies particulières à certaines occupations. Enfin il devançait mème son petit-fils, en remarquant que les variétés ne sont souvent d'abord que des simples jeux ou variations accidentelles comme dans le cas des hommes ayant six doigts, des oiseaux ayant cinq grifies, des chats pourvus d'orteils, qui passent ensuite, par hérédité, aux générations suivantes. Charles Darwin aurait ajouté que si ces nouvelles et accidentelles particularités se trouvaient être avantageuses à l'espèce, elles étaient naturellement favorisées dans la lutte pour l'existence, tandis que si elles se trouvaient être désavantageuses ou même indifférentes elles disparaissaient immédiatement où après quelques croisements. Cette vérité de la sélection naturelle était la seule cardinale dans le système évolutioniste sur laquelle Erasme Darwin n'eut pas devancé son homonyme fameux. Pour la formuler pleinement, il fallait collationner la découverte de Malthus et les spéculations de Buffon,

« Quand nous retournons dans nos esprits, disait le prophète de l'évolution, au xvur' siècle, la grande similitude de structure ‘le tous les animaux à sang

CHARLES DARWIN ET SES ANCÉTRES, al

chaud, des quadrupèdes, des oiseaux, des amphibies, aussi bien que des hommes, depuis la souris et la chauve-souris, jusqu'à l'éléphant et la baleine, nous sommes amenés à conclure qu'ils ont tous été produits par un filamment vivant semblable. Chez quelques-uns, ce filamment en approchant de sa maturité a acquis des mains et des doigts avec un sens délicat du toucher, comme chez l’homme. Chez d'autres, il a acquis des griffes ou des serres, Comme chez les tigres et les aigles. Chez d'autres, des pattes avec les doigts palmés comme chez les veaux marins, et les oies. Chez d’autres il a acquis des pieds fourchus comme chez les vaches et les pores, et des sabots entiers comme chez les chevaux ; pendant qu'il donne aux oiseaux des ailes au lieu de bras et des plumes au lieu de poil. » Voilà une théorie de l’évolution bien imparfaite sans doute, mais qui conduit à travers les étapes successives à la philosophie conplète et parfaite de la vie physique que devait détini- Livement formuler Charles Darwin. Nous verrons plus tard comment la conception du développement d'Erasime Darwin péchait, surtout en attribuant l'évolution aux efforts de l'animal lui-même plutôt qu’à linévitable survivance de celles des innombrables variations spontanées, qui se trouvaient parmi les

plus appropriées aux circonstances: mais nousdevons

terminer notre rapide revue de son ouvrage fertile et suggestif, en citant cet aperçu fondamental : « Comme la terre et l'Océan étaient probablement peuplés de produits végétaux longtemps avant l'existence des animaux, et de beaucoup de familles d'animaux longtemps avant l'existence d’autres familles d'animaux, devons-nous conjecturer qu’une et même espèce vivante est et a été la cause de toute vie organique? » Citons encore quelques lignes du Temple de la nalure,une des rhapsodies poétiques d'Érasme Darwin, contenant, arrivées à leur maturité complète, ses vues sur l’origine des êtres vivants. Elles achèveront de fixer pour nous la position que doit occuper le Dr Darwin parmi les philosophes :

« Sous les vagues sans bords la vie organique « Etait néeet entretenue dansles cavernes perlées de l'Océan; « Les premicres formes, menues, invisibles à la loupe, « Se mouvaient dans la vase ou perçaient la masse aqueuse ; « Elles acquirent, après plusieurs générations successives, « De nouvelles facultés et des membres plus forts;

« Et d'elles sortirent des groupes innombrables de végétaux, « Desroyaumes d'êtresrespirant, nageant, marchant, volant,»

N'avons-nous pas là les principes mêmes de Charles Darwin? Ne voyons-nous pas dans cet exposé profond et fondamental, non seulement des allusions à l'évolution de l’évolution, mais aussi à l'évolution de l'évolutioniste ?

Page 1