CHARLES DARWIN ET SES ANCÈTRES
D'un autre côté, bien qu'Érasme Darwin définitun fou à son ami Edgeworth : « un homme qui n’a jamais essayé une expérience dans sa vie, » il manquait luimême de cette méthode inductive, rigoureuse et paliente que possédait d’une manière si frappante son petit-fils Charles. Le chef de l'école biologique du xix® siècle devait probablement cette qualité à une autre partie de sa famille, Érasme Darwin nous donne de brillantes suggestions plutôt que des preuves concluantes : il s'excuse dans sa Zoonomie d’avoir avancé bien des conjectures insuffisamment appuyées. L'esprit laborieux de son petit-fils n'Hurait pas seulement pu concevoir la possibilité d'être obligé de faire de pareilles excuses.
Érasme Darwin se maria deux fois. Sa première femme était fille de M. Charles Howard, de Lichtield, et s'appelait Marie; ce fut son fils, Robert Wariog Darwin, qui devint le père de notre héros Charles. Il est de mode de dire, dans ce cas et dans bien d'autres semblables, que l'énergie mentale saute une génération. On l'a dit à propos du Mendelssohn qui était fils de Moïse Mendelssohn le philosophe, et père de Félix Bartholdy Mendelssohn le compositeur, et qui, simple anneau d'une chaîne merveilleuse, avait coutume d'observer à ln fin de sa vie, que dans sa jeunesse on l'appelait le fils du grand
Mendelssohn, et dans sa vieillesse, le père du grand Mendelssohn. En fait, on peut douter de la possibilité de cette marche par bonds dans la nature des choses. Dans le cas particulier de Robert Waring Darwin nous pouvons être assurés que la qualité de génie particulière aux Darwin était simplement à l'état latent plutôt qu’endormie, que ce génie pour ne pas se manisfester au monde, u’en existait pas moins aussi puissant que jamais dans les retraites cachées de l'organisme pensant. Tous les hommes ne révèlent pas aux autres hommes, tout ce qui existe en eux. Robert Waring Darwin fut médecin à Shrewsbury, et il atteint une réputation scientifique suffsante pour devenir membre de la Société Royale, à une époque où cet honneur n’était certainement pas conféré aux médecins de province n'ayant qu’une réputation modeste. Charles Darwin a dit de lui : «Il était incomparablement l'observateur le plus perçant que j'ai jamais connu. » Il se peut bien que Robert Darwin ait vécu et soit mort, comme l’a fait pendant cinquante ans de sa longue vie son fils illustre, c’està-dire dans un silence comparatif etdans une retraite laborieuse; car nous ne devons pas oublier que si Darwin était mort à la moitié de sa vie, on ne le connaitrait maintenant que comme l’auteur d'un ouvrage intéressant sur le voyage du Beagle, d’une théorie
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CHARLES DARWIN ET SES ANCÊTRES. 00 plausible sur les récifs de corail, et d'une monographie savante des conques anatifères fossiles. Pendant la première moitié de sa vie, il ne fit en effet guère autre chose que réunir des matériaux. Si nous jugeons les hommes parce qu’ils produisent au dehors seulement, nous sommes exposés à nous tromper beaucoup dans nos jugements: la virtualité est souvent plus grande que la réalité; ce que l'homme fait n'est jamais le critérium certain ou extrème de ce qu'il peut faire.
Les membres de la famille Darwin étaient tous des gens puissants, ayant des capacités diverses, et des connaissances variées. Le frère d'Érasme, Robert, était l'auteur d'un ouvrage sur la botanique qui à longtemps joui d'une réputation honorable. Parmi ses fils, l’un, sir Francis Darwin, était connu comme observateur pénétrant des mœurs des animaux: un autre, Charles, qui mourut à vingt et un ans était déjà l’auteur d'un essai de médecine de valeur; letroisième était le membre de la Société Royale, le père du grand penseur, Parmi les propres cousins de Charles Darwin il ÿ avait M. Hensleigh Wedgwood, le philologue, feu sir Henry Holland, et Mr Francis Galton, l'auteur de ce livre si darwiniste : Le génie héréditaire.
La femme de Robert Waring Darwin appartenait aussi à une famille éminente. Elle s'appelait Suzanne
Wedewood, et était fille de Josué Wedewood, le fameux potier; et de ces deux représentants silencieux de deux souches vigoureuses, naquit à Shrewsburv, le 12 février 1809, Charles Robert Darwin, le père de la biologie moderne, Ce mariage avec une Wedgwood n'est pas un incident sans importance dans l'histoire de l'originalité darwiniste; il jette une lueur nouvelle et claire sur l’idiosyncrasie particulière et admirablement composée de Charles Darwin.
in moyenne un homme tient autant de la famille de sa mère que de celle de son père. C’est un vieux préjugé peu scientifique, qui nous fait tenir compte avanttout, parmi les ancètres, de la ligne directe màle et négliger la généalogie maternelle, d’égale importance pourtant, Au point de vue biologique au moins, tout individu est un composé très complexed'éléments héréditaires, une résultante de forces nombreuses convergentes, le point de rencontre de deux grands courants héréditaires qui sont eux-mêmes formés de la réunion d’une quantité innombrable de courants distincts, antérieurs. [1 est presque impossible de répartir entre chacun des courants ce qui lui revient en propre. Personne n'est assez psychologue ou assez physiologiste pour déterminer exactement ce que Charles Darwin devait aux Darwin, ou aux Wedgwood, Mais nous pouvons en toute sûreté considérer
CHARLES DARWIN ET SES ANCÊTRES. 37 comme admis qu'il devait beaucoup aux deux races fortes et vigoureuses dont il était issu.
Les Wedgwood étaient une famille de potiers, d'artistes supérieurs, longtemps fixés dans les poteries du Staffordshire, à Burslem. Josué, le plus jeune de treize enfants, estropié dans sa jeunesse par la maladie, fut par cet heureux accident détourné de son premier emploi, celui de tourneur, et s'appliqua à un travail plus original et plus artistique, celui de producteur de faïences peintes, ornementales. Adroit, infatigable, énergique et possédant ces facultés qui font qu’on fait son chemin dans la vie malgré les obstacles, le jeune Wedgwood s’éleva rapidement par ses seuls efforts à la position de maitre potier, et de fabricant de la fameuse porcelaine matte noire. On était alors aux jours les plus sombres de l’art industriel et décoratif de l'Angleterre moderne. Josué Wedgwood, par son originalité marquée et sa force de caractère, réussit à transformer le goût national, à créer parmi nous un type nouveau et élevé de fabrication artistique. Cependant son activité n'était pas concentrée sur son art seulement, elle s’exerçait encore dans une foule de directions différentes. Quand, pour répondre à la demande, il dut augmenter ses fabriques, il fonda pour ses ouvriers le village
industriel modèle d’Etruria, Quand Brindley comà)
mença à creuser de canaux artiliciels le centre de l'Angleterre, le grand potier se montra son principal allié, en l’encourageant dans la construction du Grand Trunk Canal. Wedgwood construisaitdes écoles en mème temps que des routes, il était chimiste et artiste, l'ami de Watt et le patron de Flaxman. En résumé, il possédait, comme Érasme Darwin, cette qualité essentielle qui est un des caractères du génie, une immense énergie enmagasinée, et la qualité correspondante, « une infinie capacité de prendre de la peine. » N'est-il pas probable que dans leur descendant commun, le brillant mais hasardeux génie d'Érasme Darwin était contre-balancé et régularisé par les qualités plus sérieuses de l'industrieux et laborieux potier ? Quand plus tard nous trouvons Charles Darwin passant des heures à noter les mouvements successifs des tendrons d'une plante, ou surveillant pendant de longues années les habitudes etles mœurs des vers de terre dansles pots de fleurs, ne pouvons-nous pas croire qu'il devait la plus grande partie de sa patience extraordinaire, de sa minutie suigneuse, au père de sa mère, à Josué Wedg wood ? Tels étaient donc les deux principaux éléments composants, paternel et maternel, cui servirent à former sans doute la plus grande partie de la persuunalité remarquable de Charles Darwin.