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CHAPITRE II

Premières années.

Quand l’express de Chester sort de la station de Shrewsbury, vous voyez à votre gauche, suspendue sur le bord escarpé de la Severn, une grande habitation carrée, d'apparence confortable, et appelée le Mount : c'est le lieu de naissance de l’auteur de l'Origine des Espèces. C'est dans cette maison commode, qu'ilavait construite pour lui-même, que le D' Robert Darwin, le père, vécut et travailla, discrètement utile, pendant cinquante ans. Îl avait étudié la médecine à Édimbourg et à Leyde, et avait un peu voyagé en Allemagne avant de s'établir dans la tranquille et vieille ville où, pendant un demi-siècle, son port majestueux et sa chaise jaune furent familiers à plusieurs lieues à la ronde. Parmi une sociêté lilléraire

que formaient les amis de Coleridge, les Tayleur, et où Hazlitt écoutait avec délice la musique des sphères du grand poète, dans la chapelle unitaire de High- Strect, le Mount gardait avec une dignité convenable les traditions de famille des Darwin et desWedgwood, et était un centre local aimable et éclairé.

Le 12 février 1809, Charles Darwin vit pour la première fois la lumière du jour dans la maison de son père à Shrewsbury. Le moment et le lieu étaient propices. Né au milieu d’une famille scientifique cultivée, entouré dès sa naissance d'’influences élevées, à l'abri de la nécessité de gagner sa vie, l'enfant était destiné à arriver à la maturité complète dans les vingt et une années de lent développement qui précédèrent immédiatement le vote du Reform Act. Le grand soulèvement européen s'était apaisé à Waterloo, lorsqu'il avait six ans, et son enfance se passa au milieu des spectacles et des bruits de la campagne pendant la longue période de reconstruction et d'assimilation qui suivit l'explosion violente de la Révolution Française. 1! fut heureux dans la date de sa naissance, car il vint au monde huit ans après la publication des remarquables théories de Lamarck et pendant vingt-deux ans fut le contemporain, bien plus jeune il est vrai, du grand philosophe évolutioniste français. Onze ans avant son entrée dans le monde, Malthus avait donné

PREMIÈRES ANNÉES. 41 son Principe de Population. La situation était donc bien préparée pour Charles Darwin, qui possédait en outre un tempérament comme fait exprès pour en tirer le meilleur parti possible. Le terrain avait été travaillé, retourné; Charles Darwin n'avait plus qu'à jeter sa semence pour qu'elle lève et rapporte au centuple, dans le champ de la science et de la spéculation,

Car ce n’est pas seulement la biologie qu'il était destiné à révolutionner, mais bien le champentier de la pensée humaine, et peut-être même en dernier lieu celui de l’activité humaine.

Est-ce simplement un préjugé national qui fait constater avec plaisir que Darwin est né en Angleterre, plutôt qu'en France, en Allemagne ou en Amérique ? Peut-être oui, peut-être non. Car il semble en vérité que l'intellect anglais soit plus capable qu’un autre d'unir de hautes capacités spéculatives avec le savoir pratique, et le goût de l'expérience : et Darwin est un remarquable exemple de l'union de ces qualités rares. Îl est probable que l'Angleterre a produit plus que tout autre pays moderne, de grandes intelligences organisatrices et synthétiques.

’armi les penseurs qui marchent presque de front avec Darwin, sous le rapport de l'âge au moins, nous trouvons d'abord Lvell; il avait environ onze ans de

plus, et contribua largement (d'une facon presque inconsciente peut être), par ses travaux et ses conclusions, à la formation des opinions scientifiques particulières de Darwin, Le vétéran Owen qui lui survit encore avait cinqans de plus que Darwin,et aida aussi beaucoup son contemporain illustre à se former des idées exactes sur l'anatomie, Humbolt n'avait pas moins de quarante ans de plus que Darwin; mais il peut quand même être rangé parmi ses contemporains eu égard à la durée de sa vie active, à sa maturité tardive, et à la date récente de publication de son plus grand ouvrage, le Cosmos (commencé par Humbolt à l'âge de soixante-quinze ans et terminé à celui de quatre-vingt dix), qui était en lui-mème une sorte de préparation aux théories darwinistes. En fait leurs vies coïncidèrent pendant einquante ans. Agassiz était né deux ansavant Darwin, D'unautrecôté, parmi ceux qui aidèrent à faire accepter les théories de Darwin, Hooker et Lewes avaient huit ans de moins que lui, Herbert Spencer onze, Wallace treize, et Huxley seize. Son cousin FrancisGalton, un autre petit-fils d'Érasme Darwin, un autre héritier du goût distinctif de Ja famille pour la biologie, naquit la même année qu'Alfred Russel Wallace, treize ans après Charles Darwin. C'est au milieu de cette pléiade glorieuse de penseurs que Charles Darwin devait briller vers 1850

PREMIÈRES ANNÉES, 13 commeune étoile qui rivalise avec d'autres en éclat. Charles Darwinétaitle second fils de Robert Darwin , mais la nature ne l'avait pas traité en fils cadet. Son frère aîné, Érasme, était un homrre de capacités incomplètes, d’une humeur sardonique inconnue à sa famille, et dont Thomas Carlyle a dit, avec un accent louangeur rare sous sa plume critique, qu'il le préférait comme intelligence à son frère Charles, Cette étincelle du génie des Darwin, si elle a réellement existé chez Érasme, est en tout cas morte avec lui, inconnue.

L'enfant fut élevé à l'École de Grammaire de Shrewsbury, dirigée par Sam Butler, depuis évêque de Lichfield; là il apprit en grec et en latin ce qu'on considérait comme nécessaire, à cette époque, pour faire un gentleman anglais, Heureusement pour le monde, n'ayant aucun goût pour les classiques, son individualité sortit à peu près intacte de l'épreuve, Sa mère était morte alors qu'il n'était encore qu'un enfant; mais, sans aucun doute, son père, « l'observateur perspicace », lui apprit à connaitre et à aimer la nature, À seize ans il alla à l'Université d'Édimbourg, alors fameuse par ses professeurs distingués, et y resta deux ans. Il s'était déjà fait remarquer par son amour pour les collections; c’est le premier symptôme de Sa VOCation de naturaliste. [l collectionnait tout, les

coquillages, les œufs, les minéraux, les monnaies et même, puisque les timbres-poste n'étaient pas encore inventés, les enveloppes. Il donna une meilleure preuve de ses aptitudes scientifiques en rédigeant pour la société académique locale un mémoire sur les œufs flottants du sea-mat commun, dans lesquels il était parvenu à découvrir pour la première fois les organes de locomotion. IlpassaensuiteàChrist’sCollege, à Cambridge. Les Darwin heureusement étaient une famille de Cambridge ; je dis heureusement, car s’il en avait été autrement, si le jeune Darwin avait été détourné de sa voie naturelle par Platon et Aristote, et plongé dans les mystères de Barbara et Celarent, comme cela lui serait infailliblement arrivé à l'Université sœur, qui peut dire combien de temps nous aurions attendu avant d'avoir l'Origine des Espèces, ou la Descendance de l'Homme? Mais Cambridge, qui s’honorait déjà d’avoir possédé Newton, ajouta à cette gloire celle d'avoir produit Darwin. Dans les études de cette Université, les sciences mathématiques avaient toujours gardé une place £ux sciences physiques; et, à l'époque exacte où Darwin était étudiant à Christ’s College, de 1827 à 1831, l'Université possédait quelques bons professeurs scientifiques, et parmi eux le professeur Henslow, botaniste bien connu, qui suivait avec un intérêt particulier le développement in-

PREMIÈRES ANNÉES, 49 tellectuel du jeune Darwin. Là, il rencontra encore Sedgwick, Airy, Ramsay, et bien d’autres hommes de science dont le commerce contribua à donner à sa personnalité sa tournure philosophique particulière,.

C’est à l'influence d'Henslow que Darwin attribuait plus tard son goût si vif pour l'histoire naturelle. Cette affirmation, à la louange de son professeur, indique trop de modestie chez Darwin pour être prise à la lettre. On naît naturaliste comme on naît poète, on ne le devient pas. Cela ne doit-il pas être vrai, surtout du petit-fils d'Érasme Darwin et de Josué Wedgwood ? En réalité, déjà à Édimbourg, le jeune homme aimait à passer son temps parmi les bêtes et les varechs des bords du Firth of Forth, et c'est grâce à ses « confrères entomologistes » qu'il fit la connaissance de Henslow quand il arriva à Cambridge. Le bon professeur ne pouvait pas faire de lui un naturaliste : il l'était dès son berceau, grâce aux tendances dont il avait hérité et à ses facultés naturelles.

«Doctrina sed vim promovet insitamn, » et il est heureux que le premier amour de Darwin à Cambridge ait été celui de la géologie. Car alors la géologie était la science vivante, comme l'astronomie avait été au xvi° siècle, et comme la biologie est aujourd’hui, le point de départ, si l’on peut parler ‘ainsi, du déve-

loppement curopéen, dont on a le droit d'espérer de grandes choses. En outre, la géologie était et est encore une science centrale parmi les sciences concrètes, puisqu'elle a des relations, d’un côté avec l'astronomie et de l’autreavec la biologie, et que, par conséquent, les changements cosmiques comme les plus petits faits de la nature organique l’intéressent : elle estle lieu de rencontre et la frontière de toutes les branches d'études qui, finalement portent sur les problèmes complexes de notre vie humaine. Aucun autre sujet d'investigation n'était plus capable d'éveiller l’attention de Darwin sur les grandes questions d'évolution ou de création, sur les théories diverses qui expliquentla formation du mondepar des cataclysmes soudains ou par une croissance graduelle, par une intervention miraculeuse ou par un développement lent. Là, où jamais, ces énigmes lui étaient toutes nettement posées par les sphinx de pierre; il n'avait qu'à se les expliquer, comme il le fit plus tard, en s'éclairant des lumières que lui fournissaient Lamarek et Malthus.

Ainsi, il est heureux pour nous que Darwin n'ait pas perdu son temps à poursuivre à Cambridge ses études classiques. Il préférait travailler le sujet de son choix, à sa manière et laisser les honneurs éphémères scolaires, à ceux qui les recherchent ct ne re-

PREMIÈRES ANNÉES, 47 cherchent rien de plus. I sortit de l'Université, en 1831,avecleotrohot,etcommencialors à étudier la vie dans cette université plus ample, où le portaient ses inclinations naturelles. Le monde était ouvert devant lui, il y choisit la meilleure part, celle qu'on ne lui enlèvera pas tant que survivra le souvenir de la

science,

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