DE 1920 A
du bordj est étroite et basse, à peine un mètre de hauteur. Il demande : « Qui est là? — C’est le courrier. » Sans se découvrir, il entrouvre la porte, et tend la main pour prendre les lettres. On saisit cette main, et on tire dehors le Père, qui, surpris et affaibli par les privations, ne peut résister. Un coup de feu est tiré à bout portant ; la balle qui tue le Père va se fixer dans le mur de terre d’une des tours. Son cadavre est jeté dans le fossé.
C'est avec émotion que, sur place, nous écoutons ce récit. La trace de la balle meurtrière est d’autant plus visible que des touristes curieux et irrespectueux ont voulu toucher l’endroit, et ont un peu effrité la terre, ce qui fait que le trou a maintenant cinq centimètres de diamètre environ.
Nous pénétrons à l’intérieur : voici l’ancienne chapelle, la chambre ; nous montons sur les terrasses, d’où la vue est splendide. A l’aurore et au coucher du soleil, ces hautes montagnes entourant le plateau, déjà à 1480 mètres d’altitude, ont des colorations de pourpre et d’or d’une richesse inimaginable.
Au pied du bordj, se dresse le monument du général Laperrine, une simple pyramide de timchent, sorte de liant propre à certaines parties du Sahara, avec le médaillon de ce grand Saharien. Mais cette simplicité est pleine de grandeur. C’est là qu'il est enterré. Sur le côté, une croix de bois est placée, en avant de trois tombes avec les pierres rituelles, à la tête et aux pieds, qui marquent les tombes musulmanes. C’est là qu’étaient enterrés le Père de Foucauld et les trois méharistes tombés avec lui. On a exhumé le cadavre du Père, qui repose maintenant au couvent des Pères Blancs à Bel- Béchir, près d’El-Goléa. .On n’a laissé ici que son cœur, mais c’est un symbole. Cette décision de l’autorité ecclésiastique a été unanimement regrettée. Il n’y avait pas à craindre une profanation de tombe, les Touareg et les Aratines sont trop respectueux de ce souvenir.
Le général Laperrine et le Père de Foucauld, ces deux vieux amis sahariens, sont, on peut le dire, les génies tutélaires de la France au Hoggar et dans le désert. On doit cultiver leur mémoire non seulement au point de vue moral, mais encore au point de vue matériel, et il semble que certaines mesures de précaution indispensables devraient être prises.
J’ai dit le geste sacrilège des curieux, agrandissant la trace de la balle qui tua le Père de Foucauld, mais que dire de la destination actuelle du bordj : c’est le dépôt de munitions et d’explosifs de la garnison. Il y a des mitrailleuses et des obus dans la cour intérieure, les cartouches sont dans les chambres, les détonateurs dans l’ancienne chapelle, dont le dessus de porte est marqué d’une croix dessinée sur la terre par le saint ermite.
Il a fallu agir ainsi, car aucun autre bâtiment, dans l’agglomération, ne pouvait servir de poudrière, et l'autorité militaire est la première à regretter cet état de choses, mais n’est-il pas scandaleux de ne pas mieux respecter des souvenirs d’une grandeur morale incontestable?
Lors de la tournée que vient de faire au Hoggar M. Rauzis, sous-directeur des territoires du Sud, il paraît qu’on l’a compris, et qu’il est question de faire classer le bordj du. Père de Foucauld, comme monument historique. On ne peut que se féliciter de cette excellente idée, et souhaiter qu’elle soit mise à exécution sans tarder. Qu'on donne les crédits nécessaires (25 000 francs environ), pour construire un dépôt de munitions dans des conditions normales, car l’actuel est insuffisant et même dangereux, et qu’on rende à la vénération publique le lieu où vécut et fut assassiné le saint Père de Foucauld.
Un monastère des Pères blancs n’y serait-il pas tout à fait à sa place? *