INTERROGATOIRE DES FRÈRES MÉRIAUDEAU
sées par la femme de Pierre Morin à des personnages de l'entourage de Charles de France ? » ajoute Tristan L'Ermite. — « Je ne m'en souviens pas », réplique Mériaudeau. Pressé de questions, se sentant perdu, l'inculpé offre de divulguer à Louis XI seul les noms de ceux qui, au courant des secrets du roi, les révèlent au duc de Berry; mais les commissaires exigent que ces noms leur soient communiqués tout d'abord et ne réussissent pas à les obtenir.
Son frère Gratien, qui a été blessé d'un coup de pied de cheval, s'est plus rarement déplacé, mais des conversations suspectes avec Simon Beliii lui valent d'être aussi serré de très près par les interrogateurs : D'après lui, les opinions sont partagées, les uns affirmant que le duc de Berry n'arrivera jamais à ses fins, s'étant lancé dans une folle entreprise; les autres disant que tous ces événements vont se terminer par un accord définitif entre le roi et Charles de France. Mais le nombre des mécontents est si grand qu'il y a réel danger pour l'autorité royale dont le succès paraît douteux, car « il est un chief sans membres ». Il déclare aussi que, le jour où l'on apprit à Paris, à l'hôtel de ville, l'accord conclu entre le roi et le duc de Bourbon, on crut à une « droicte joncherie » et l'on pensa qu'il « y a dangier qu'on ne l'amuse par delà ». Mais que signifient donc ces mots : « Les besognes se portent bien », que prononça un jour la femme de Jean Bérard en apportant à Mériaudeau une lettre qu'elle venait de recevoir, et où il était question de l'arrivée aux Ponts-de-Cé des ducs de Berry et de Bretagne, de Dunois et du maréchal de Lohéac? Il n'est point malaisé de le deviner. Quel sens aussi attribuer aux paroles que le mari lui-même prononça, alors qu'il s'agissait d'une question de greffes qui le préoccupait : « Vecy le temps que justice régnera se Dieu plaist » ? N'y avait-il pas là des sous-entendus mal déguisés ? Sans nul doute partisan de Charles de France, Gratien Mériaudeau affirme que, dans les lettres suspectes dont il a pu avoir connaissance, rien ne lui a paru être de conséquence, et, s'il y avait vu malice, il les aurait retenues ; mais quelle confiance méritent de telles dispositions d'esprit ? Il fait allusion à l'incertitude dans laquelle vivaient les Parisiens et à l'émotion survenue lorsqu'on publia à Paris la déclaration royale
relative à raffranchissement des tailles et impositions, dont il a été question plus haut; mais son langage atteste toujours une sourde hostilité au parti royaliste. On lui demande pourquoi il n'a pas révélé plus tôt ce qu'il savait des intrigues du duc de Berry et des missions dont ils étaient chargés, son frère et lui, entre Français et Bourguignons ; il répond, d'abord, qu'il attendait la venue prochaine du roi pour avoir le plaisir de l'en informer en personne, puis, au dernier moment, revenant sur ses dires, il avoue qu'il n'aurait jamais consenti à sacrifier ses amis ^ Les commissaires Tristan L'Ermite et Jean Beson ne furent pas dupes ; leur conviction fut vite faite : réticences et demi-aveux des deux frères incriminés suffirent à démontrer leur culpabilité, et, tandis que Jean de Bourges et Regnault réfléchissaient en prison sur les vicissitudes des choses humaines, les frères Mériaudeau, convaincus de trahison, furent livrés, l'un le 27 et l'autre le 30 juillet, au bourreau de Paris et noyés en Seine ^ .
L'interrogatoire des deux frères nous fait ainsi connaître, mieux qu'on ne le soupçonnait jusqu'ici, l'état d'esprit d'une partie de la population parisienne ; il nous indique par quels moyens frauduleux, par quelles complicités, des hommes à se solde des Bretons et des Bourguignons devaient leur livrer la capitale et les faire pénétrer au Palais par une porte dérobée ; il nous apporte la preuve absolue que les partisans des confédérés se recrutaient dans la classe aisée de la société, dans le monde bourgeois et judiciaire, et notamment au Parlement et au Châtelet ^ ; il nous révèle enfin que, grâce à un savant espionnage, mieux conduit encore que celui de ses ennemis, Louis XI sut déjouer leurs desseins et rester maître delà position ^ . Encore fallait-il que le sort des armes lui fût favorable.
1. Bibliothèque nationale, ms. français 19229, S, 84 à 102. Pièce justificative n» YI.
2. Journal de Jean de Ro3'e, t. I, p. 73. Ce chroniqueur parle aussi d'un maçon, noyé pour avoir porté à Etampes des lettres de la femme d'un avocat au Châtelet.
3. Louis XI, presque au début de son règne, a mécontenté le Parlement et restreint sa juridiction.
4. Commines (édition de Mandrot, t. I, p. 6) affirme qu'à Paris les ligueurs avaient surtout pour partisans des naïfs et des intrigants espérant