IL FAIT DES CONCESSIONS
pas la certitude, il ne consent pas à entrer en pourparlers. Enfin, s'il ne refuse pas d'abandonner provisoirement Pont-de-l'Arche au duc de Bretagne, il veut du moins être assuré que cette place lui sera remise si les négociations entamées sont interrompues ou n'aboutissent point. Ces observations, Charles de France les présente avec modération, voire avec humilité, prétextant seulement de son bon droit et s'appuyant sur la foi des traités ; il demande au roi de le considérer non comme un ennemi, mais comme un frère ; il expose que les Normands, avant tout sujets du roi, ont le grand désir de le servir avec loyauté ;. il estime d'un effet déplorable les présentes querelles, après le serment de fidélité qu'il a prêté en son propre nom et an nom de ses sujets ; il réclame la paix et la sécurité complète pour les Rouennais, dont les privilèges et libertés doivent être respectés. En dernière analyse, si l'accord ne peut se faire entre le roi et lui, il s'en remettra volontiers à la décision que dicteront les pairs de France et les membres du Parlement de Paris, ces derniers ayant dans leurs attributions de juger toutes les affaires où sont impliqués les pairs ; car il revendique ce titre comme fils de roi et duc de Normandie ; et il fait un dernier appel à l'équité et à la clémence du roi.
Croyait-il sincèrement à l'équité et à la clémence du roi ? C'eût été bien étrange naïveté, à cette heure où c!iez Louis XI
grâce qu'au mois de juillet suivant, à condition qu'ils partiraient pour Rome et ne rentreraient en France que nantis de l'autorisation formelle du roi (Commines, édit. Lenglet-Dufresnoy, Preuves, t. II, p. 596 ; et Archives nationales, JJ 194, f^ 97 ; Pièce justificative n"^ XXXV). L'amnistie octroyée aux partisans du duc de Normandie fut signée dès le 26 janvier (Archives communales de Caen, Matrologe, t. I, p. 80, et Archives départementales de la Seine-Inférieure, G 37167. Michel Basin, bourgeois de Caudebec, frère de l'évêque de Lisieux, qui avait contribué à faire livrer les villes de Caudebec et de Lisieux à l'armée des princes, reçut en même temps des lettres de pardon (Archives nationales, JJ 194, f" 118 ; publ. par Quichcrat dans l'édition de la Chronique de Th. Basin, t. IV, p. 252). — Quant aux sires de Bueil et de Chaumont, Th. Basin laisse assez clairement entendre qu'ils pouvaient être capables de trahir le duc de Normandie au profit du roi (t. II, p. 155) ; d'après le manuscrit autographe du chroniqueur conservé à la bibliothèque royale de Gœttingue (cf. Jcurnal des Savants, lSd3, p. 102), le texte primitif ne comportait pas de noms, lesquels ont été ajoutés en marge (f^ 122 v ) par l'auteur lui-même ; mais Quicherat taxe cette accusation d'invraisemblable, et nous ne voudrions pas être plus affirmatif que lui.
se manifestait surtout de la haine. Et d'ailleurs, après ces longs mois de lutte, Louis XI ne pouvait être enclin à faire confiance à son frère, à accepter ses paroles de soumission, à admettre ses assurances de bonne volonté et de fidélité. Mais qui donc oserait prétendre ^ que Charles de France avait le monopole de l'art de dissimuler ?
Dès le lendemain, le duc de Normandie n'est plus aussi intransigeant ; il offre quelques concessions^ . Par ses deux ambassadeurs, Guillaume Chauvin, chancelier de Bretagne, et Jean de Laval, seigneur de La Roche-Bernard ^ , il propose de remettre au duc François II les ville et château de Pont-del'Arche, à condition que l'artillerie en sera retirée et que les ^ens de guerre qui s'y trouvent seront admis à quitter la place en toute sûreté ; il sollicite un armistice d'un mois, pouvant au besoin être prolongé, et pendant lequel ses sujets et ses amis n'auront rien à redouter ni pour leurs personnes ni pour leurs biens ; il réclame une amnistie générale pour tous les Rouennais, pour ses officiers, pour tous ceux qui n'ont pas été compris dans les précédentes lettres de pardon; il sollicite le bénéfice de la trêve et l'obtention d'un sauf-conduit ; il émet le désir de voir une conférence se réunir à Honfleur, où toutes ces questions pourraient être examinées, à condition qu'ordre sera donné à tous les capitaines et hommes d'armes au service du roi de respecter sa personne et de veiller à sa sécurité ; enfin il promet derechef de se soumettre à la décision que croiront devoir prendre les quatre princes précédemment désignés comme arbitres.
1 . Comme l'a fait hegeny, Histoire de Louis XI, t. I, p. 468.
2. Documents historiques inédits (Champollion-Figeac), t. II, pp. 417-419.
3. C'est sans doute à l'occasion de ces événements que Charles de France aurait écrit à M. de La Roche, son chambellan, une lettre non datée par laquelle il réclame son assistance : il a reçu de son frère une invitation à partir (( de deçà )) ; il n'ose désobéir bien qu'il soupçonne « quelque mauvaise volonté » à son endroit ; et il le supplie de ne pas l'abandonner à une heure où il lui est « si grant mestier d'aj^de et d'amis ». L'analyse de ce document se trouve dans le Catalogue de livres, brochures, gravures, manuscrits, autographes et pièces diverses en vente à la librairie Ernest Dumont (Paris, octobre 1898), n» 2013 ; mais la forme externe en est trop extraordinaire pour que l'on puisse se permettre de l'utiliser.
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Oîî sait déjà quelle fut la réponse à cette requête. Le matin du 9 janvier, après cinq jours de siège, Pont-de-rArche ^ était livré par trahison aux troupes royales -, dont une partie s'y établit en solide garnison ^, tandis que le gros de l'armée mar-
1. Jusqu'au dernier moment, des renforts ont été expédiés à Pont-dei' Arche pour défendre la place. Le 7 janvier, une revue est passée « par nous Jehan de Lorraine, seigneur de Harcourt, mareschal de Normandie, es présences de maistre Gauvain Mauviel, lieutenant de monseigneur le bailli de Rouen, et autres, de certains [44] gens de guerre estanz à pied, lesquelz ce jour d'ui ont esté envoies au lieu de Pont de l'Arche pour ayder à. la garde d'icellui, tous lesquelz gens de pied cstoient et sont en bon et souf-' fisant habillement et estât, et habiles à servir mondit seigneur audit lieu, et ausquelz a esté paie, baillé et délivré par maistre Pierre Moriu, trésorier des guerres de monseigneur le duc de Normandie », la somme totale de 144 livres 6 sous 2 deniers obole (Bibliothèque nationale, ms. français 22439, f" 142). Une autre revue de trente neuf hommes d'armes fut passée le même jour par Jean de Daillon, seigneur de Fontaines, et à cette troupe fut attribuée la somme de 342 livres tournois (Idem, f» 141). — Pont-de-l'Arche à conservé des vestiges de ses anciennes fortifications.
2. L'ambassadeur italien qui suivait le roi ne croit pas à la trahison et vante au contraire l'habileté et les talents militaires que Louis XI montra en personne dans cette circonstance : « Con lo suo exercito stava a campo al Ponte de lArchia, apreso di Roano ad quatro leghe, passo fortissimo suso la rivera e importante ; et le bombarde di e nocte travano. Dapoy per la virtù de la predicta Maiestà che fino ad meza nocte animosa et diligente stava in li fossati di essa terra per fare aprosimare le soe gente d'arme, et vederedove meglio si potesse dare labataglia, ha riducto essa terra ad portarli le cliiave, et domandarsi in colpa de le offesse che a quella hanno facte. Et heri matina intramo in la terra. Ad mezo giorno et castcllo fortissimo da l'altro lato de la rivera se rendete.... Era la terra molto forte... e'I castello fortissimo...; et de Roano, a dispecto di ogni uno, per tera e per aqua poteva venire socorso et adiuto frescho di hora in hora. Erano etiam assay ben forniti di artiglieria et victualia di dentro ; ma he stata tenta la sollicitudine et diligentia di questo signore re, di starli armato di et nocte, e fare trare tante bombarde e spingardc, provedendo di poncto in poncto sicondo achadeva, che per queste casone la ha avuta in cinque giorni, etc. ». Lettre écrite à Pont-del'Arche le 10 janvier, communiquée par M. de Mandrot d'après l'original conservé à l'Archivio di Stato de Milan, Potenze estere, Francia).
3. La prise de possession du château occasionna quelques dépenses de réfection d'un pont levis, comme il résulte de l'attestation suivante ; « Je Jehan Le Fournier, commis soubz Thierrj' Dupont, canonnier et maistre des euvres de charpenterie du Roy nostre sire au bailliage de Rouen, certiffie à tous qu'il appartient que par Jehan Hamelin et Guillaume Leroy, charpentiers, et leurs aides, ont été faictes pour le Roy nostre dit seigneur à l'un des pontlevies du chastel duditPont de l'Arche, au bout du grand pont de pierre vers la dite ville, les euvres et repparations C3' après desclairees : c'ejît assavoir a convenu faire audit pont leveis une trappe neufve garnie de cinq solleaulz, ungfronlel et deux liens neufz, pour ce que les tenons des solleaulx et autres pièces de bois d'une autre trappa qui nagueresy avoit esté faicte et
CHARLKS di; GCVEN.NK It
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chait sur Rouen. L'émotion et la peur s'emparent aussitôt des Rouennais. Sous la conduite de Jean de Lorraine, plusieurs ecclésiastiques et notables bourgeois viennent parlementer avec le roi, solliciter son pardon ^ et implorer une trêve qui est aussitôt accordée (13 janvier). Louis XI promet d'oublier les écarts de conduite et les olî'enses de son frère, qu'il veut bien excuser en raison de son jeune âge, tout en se réservant de recourir à des mesures énergiques pour châtier quelques-uns de ceux qui l'ont conseillé ou entraîné, et méritent d'être considérés comme des criminels de lèse-majesté-.
Sommés de se rendre, les Rouennais, redoutant la vengeance du roi qu'ils savent terrible, et s'y voyant d'ores et déjà exposés, ont envoj'é des émissaires à Pont-de-l'Arche ; ceux-ci y arrivèrent le 14 janvier, avec mission de négocier au mieux des intérêts de la population et de solliciter le pardon du vainqueur. Le roi les reçut et les harangua durant une heure et demie avec une éloquence dont l'ambassadeur Panigarola, qui assistait à l'entretien et de qui nous tenons ces détails, parut émerveillé. Dans ce discours, il revint sur le passé : c'était par force et par trahison qu'il avait été contraint d'accepter les conditions des Ligueurs ; il avait prolesté devant le Parlement et ne se jugeait pas lié par la création de l'apanage de Normandie ; au surplus, son intention étant de traiter Charles en bon frère, il ne se refusait pas à lui accorder une compensation équitable, mais il réclamait tout d'abord la soumission de Rouen. En terminant, le roi invita ces émissaires à retourner dans cette ville et à revenir dans le plus bref délai le trouver, porteurs des clefs de la ville et de l'acte d'obéissance : en cas de retard, le siège en serait décidé sans plus tarder. Le 22 janvier, les mêmes délégués revinrent à Pont-de-l'Arche et cette nouvelle audience fut solen-
assise avoicnt esté rompus et s'étoient entrcouvers à l'occasion de ce que les gens de l'armée du Roy nostre dit seigneur qui entrèrent en iceliui chastei, après que aucunes gens de guerre qui detenoient ledit chastel contre le voulloir d'icellui seigneur s'en turent départis et abandonné ledit chastel, laissèrent clieoir à coup ladite trappe en abessant iceliui pour îevcis et le froissèrent pour ce qu'il n'y avoit aucun contrepois, etc.» 1 février 1466 -(Bibliothèque nationale, ms. français 26090, n'* 460).
1. Documents Idstoriqiies inédits (Charapollion-Figeac), t. lî, p. 419.