LE DUC DE CALABRE NÉGOCIATEUR
projets ^ . Aussi fallait-il, à tout prix et plus que jamais, arracher son frère à l'influence du duc de Bretagne chez qui le conspirateur existait à l'état latent. Celui-ci ne songeait-il pas à conclure, en même temps qu'un traité de commerce, une alliance plus étroite avec le roi d'Angleterre? Par un acte solennel signé à Vannes le 3 juillet 1466 -, Charles de France ne donnait-il pas, sous prétexte de conjurer le danger qui le menaçait, pleine et entière adhésion à ce projet d'alliance ? Ne se montrait-il pas en outre disposé à chercher des concours intéressés même auprès des rois de Castille, de Portugal et d'Ecosse ?
Aussi le roi redoublera-t-il de vigilance. Il choisit cette fois, pour une nouvelle mission en Bretagne, un personnage considérable, déjà plusieurs fois cité, Jean, duc de Calabre^, qui part pour Nantes le 8 août, avec pleins pouvoirs pour ramener le duc de Normandie à la cour de France en lui assurant toutes garanties possibles et l'argent nécessaire à ses besoins*. Les serviteurs du duc qui manifesteraient le désir de rentrer en France seraient couverts par l'amnistie, mais à la condition de prêter au roi un nouveau serment annulant celui qu'ils
1. Le roi recommande à ses bonnes villes de veiller partout. Aussi on arrête à Lyon, au début de juillet, un individu, ancien serviteur de Jacques de Canlers, que l'on a trouvé porteur de lettres du duc de Normandie contenant des expressions suspectes et qui tendent à faire croire à un projet d'empoisonnement du roi ; les échevins en délibèrent et négocient avec le chapitre de Saint-Jean (Archives municipales de Lyon, BB 11, f» 181 ; pièce justificative n» XXXI), ils savent que « plusieurs et des plus grans qui soloient servir ledit seigneur de Berry à présent servent le roy ».
2. Commines, édition Lenglet-Dufresnoy, t. II, p. 595, et Documents historiques inédits (Champollion-Figeac), t. II, pp. 435-442. L'original est aux Archives départementales de la Loire-Inférieure, E 122.
3. Fils du roi René d'Anjou et de Sicile. Il venait précisément de conclure le mariage de son fils Nicolas, marquis du Pont, avec Anne, fille de Louis XI, la future Anne de Beaujeu ; le contrat fut signé le l'^'" août 1466 (Archives nationales, P 13641 , no 1389, en déficit, et P 1379 i, n" 3125; cf. Bibliothèque nationale, ms. français 10374, f» 16 ; Dom Plancher, Histoire de Bourgogne, t. IV, preuves, n» cccxii, et Jean de Reilhac, t. III, p. 251). Cette princesse était encore une enfant. On n'a pu découvrir exactement la date de sa naissance ; Pélicier (Essai sur le gouvernement de Madame de Beaujeu, p. 33) donne comme possible celle de 1461, adoptée par Paul Guérin (Archives historiques du Poitou, t. XXXVIII, p. 247).
4. Commines, édition Lenglet-Dufresnoy, t. II, p. 599 (d'après Goderoy).
avaient pu prêter à d'autres, et ils seraient autorisés à recouvrer leurs biens. Le duc de Normandie, s'il revient à la Cour, sera bien traité, «comme un frère » ; s'il refuse de venir, il pourra se retirer en Lorraine, chez le duc de Calabre, hors du royaume, avec un sauf-conduit, mais les serviteurs qui l'y suivront ne rentreront pas en possession des biens qu'ils ont abandonnés en France. Quant au duc de Bretagne, il ne doit pas donner plus longtemps asile au frère du roi.
Ce nouvel effort pour influencer François II sera-t-il plus heureux ? Charles de France reconnaîtra-t-il son erreur ^ ?
La réponse du duc de Normandie est très nette, tout en restant respectueuse et déférente. Il regrette que le roi, au lieu d'agir par un intermédiaire, ne se soit pas adressé directement à lui ; il n'aurait pas de plus grand désir que de vivre en bonne intelligence avec son frère, et il ne fera rien qui puisse lui être reproché, mais il a de bonnes raisons de croire que sa vie ne serait pas aussi en sûreté en France qu'on veut bien le lui faire croire ; il a été chassé de son apanage sans raison valable, restant dénué de tout, et sa situation serait intolérable s'il n'avait pour lui venir en aide le précieux concours du duc de Bretagne; il a de bonnes raisons de douter de la parole du roi, car ce ne serait pas la première fois que celui-ci enfreindrait les traités qu'il a signés, et les nouvelles parvenues à l'oreille du duc ne sont point faites pour l'encourager à s'y fier. Aller en Lorraine équivaudrait à une expulsion du royaume ; ce pays est trop lointain, le voyage trop périlleux, et ceux qui connaissent les routes le dissuadent de s'y engager, « veu les diversités des seigneuries qui sont audit pays et es prochains d'icellui »; d'ailleurs les rigueurs que le roi réserve à ses serviteurs, malgré promesses et amnisties, donneraient encore à réfléchir au jeune prince s'il était tenté d'accepter les propositions qui lui
1. Lettre de l'ambassadeur milanais Panigarola, du 24 juillet 1466 :
« perche in presentia di quelli de Soa Maestà talamente se descarigara
al conspecto del duca di Berri del sacramento e promissione de dicta liga, rimonstrandoli li errori loro e le cose non potere durare in questi termini....» (Bibliothèque nationale, ms. français 1649, f*^' 113).
2. Précisément, au mois de juin 1466, les biens qui appartenaient en Cotentin à Jean Carbonnel, seigneur de Sourdeval, avaient été saisis et mis en la main du roi qui les avait donnés en récompense à d'autres (Archives départe-