ENTREVUE DE CAMBRAI
roi de France vis-à-vis de son duché, promis au roi d'Ecosse en échange d'un concours précieux. Et les troupes royales sontelles dirigées contre la Guyenne, ou contre la Bretagne, ou contre les deux régions à la fois ?
C'est à ce moment (10 mars) que se place une entrevue, à Cambrai ^ entre un certain Pierre Bourdon, sortant de prison et dépourvu de ressources ^, et le maître de la chambre aux deniers Ythier Marchant, — l'homme du monde que le roi haïssait le plus, à l'en croire '^, — qu'en tout cas il redoutait fort, le sachant homme de décision doublé sans doute d'un fin matois. Celui-ci fit à Bourdon des propositions alléchantes en vérité, mais difficiles à accepter, puisque Bourdon, malgré sa situation précaire et son absence de scrupules, se refusa à accomplir la mission dont on voulait le charger. Il s'agissait pour lui d'aller dire au roi de France qu'il avait trouvé diverses lettres et des papiers dans une chambre précédemment occupée par Ythier Marchant, et que, les jugeant intéressants, il les lui apportait, en se gardant bien toutefois de faire savoir au roi qu'il avait vu ou qu'il connaissait ledit Ythier Marchant. Flairant peut-être un traquenard, ou redoutant les foudres de Louis XI, Bourdon se sentit incapable de mener l'affaire à bonne fin. Le lendemain alors, revenant à la charge, Y^thier Marchant lui proposa de mettre ces mêmes papiers dans une bougette où l'on placerait aussi une chemise, un couvre chef,
1. Bibliothèque nationale, ms. français 20600, fo 68 ; Pièce justificative n(' GXLII. Cf. Bibliothèque nationale, ms. français 20855, p. 124.
2. Serait-ce le même qui ravitaillait les troupes des confédérés à Caen en 1466 (ci-dessus, p. 215)?
3. On peut se demander si cette expression avait, dans la bouche du roi de France, une signification aussi grave qu'on le pourrait croire ; du moins^ semble-t-il qu'il l'employa également en parlant de Jean V d'Armagnac (cf. Samaran, La maison d'Armagnac au XV* siècle, p. 171, d'après une déposition de l'anglais Boou), et on ne saurait être surpris qu'il l'eût prodiguée à diverses personnes, suivant les temps et les lieux, par exemple à Pierre de Brézé et à Dammartin, dans les premières années de sou règne, et aussi au comte de Charolais, d'après le témoignage de G. Chastellain (Chronique, édit. Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 182) : « Pour bien faire et pour remédier aux plaies et romptures en la chose publicque, aux opérations volontaires du ro\', en quoi tout alloit mal, il mit sus et disposa de son armée, et qui estoit le plus hay et le plus mal voulu du roy sur tous les autres ».
un bonnet et un peigne, et de lui confier le tout ; Bourdon n'aurait qu'à placer la bougette quelque part, en un lieu secret, et à s'arranger de telle manière que quelqu'un la trouvât d'aventure et la portât à destination. L'homme à qui furent tenus ces propos n'accepta pas davantage ; mais, huit jours après qu'ils avaient été tenus, ils étaient répétés au roi par quelque traître bien connu sans doute de Pierre Bourdon.
Le 17 avril 1472, Guillaume de Soupplainville est de nouveau envoyé par François II à la cour de Bourgogne *, où il retrouvera Poncet de Rivière -, pour mettre le duc Charles au courant des événements, le convaincre que le duc de Guyenne persévère dans ses intentions, et le prier de faire intervenir le roi d'Angleterre, qui pourrait envoyer GOOO archers au secours de Charles de France ^. Charles le Téméraire se prêtait-il volontiers à ces combinaisons ? Une conversation, rapportée par Commines *, n'autorise guère à le penser.
1 . Entre temps Louis XI a expédié son héraut Normandie vers le duc de Bretagne pour lui demander des explications sur les préparatifs de guerre et rassemblements des troupes qui s'opèrent en Bretagne, tout près des frontières du royaume, et l'informer qu'il le tiendra pour responsable des événements ultérieurs, si le duc, manquant à ses promesses, rompt la trêve à laquelle il a souscrit. François II a répondu de Redon, le 11 avril, en protestant de ses intentions pacifiques, que le roi doit connaître, mais en exposant ses griefs : des navires de commerce bretons ont été saisis par les autorités royales sur les côtes de Normandie, et leurs équipages ont été retenus et maltraités au point que quelques hommes sont morts (les pertes sont évaluées à plus de 60000 écus) ; toute réclamation à ce sujet est restée sans réponse ; les sujets de Bretagne ne sont pas épargnés davantage sur terre, et il sait les Ecossais prêts à envahir son duché ; enfin le roi menace le duc de Guyenne son allié, même les hostilités ont commencé par la prise de Montauban et par des menaces du côté du Poitou (Commines, édit. Lenglet-DufresnoN', t. III, pp. 181-183). Marans était déjà pris ; Saintes ne tarderait pas à l'être (cf. Pièce justificative n" CXLIV).
2. Pendant ce temps Pierre d'Urfé représentait le duc de Guyenne à la cour de Bourgogne.
3. Dom Morice, Mémoires pour servir de preuves à l'histoire de Bretagne, t. III, col. 240.
4. Edit. de Mandrot, t. I, p. 227 : « A l'heure dont je parle, le duc de Guyenne ou ses gens et le duc de Bretagne prioient au duc de Bourgogne que en riens il ne se voulsist aider des Angloys qui estoient ennemys du royaulme ; car tout ce qu'ilz faisoient estoit pour le bien et soulagement du royaulme, et que, quant luy seroit prest, qu'ilz estoient assés forts et qu'ilz avoient de très grands intelligences avecques plusieurs cappitaines et aultres. -Ung coup me trouvay présent que le seigneur d'Urfé dictées parolles au dict
l'état d'esprit a la ROCHELLE 441
En même temps, un émissaire de Charles de France est parti pour Milan ; il mettra François Sforza au courant des événements : prise de Montauban et de Cahors par les troupes royales ; menaces du côté de la Saintonge où un prompt secours serait bien nécessaire ; espoir de voir le duc de Bourgogne entrer aussi en campagne ; promesses du roi de France de donner aux villes du Quercy de nouveaux privilèges et de ne jamais plus les séparer du domaine royal; enfin il annoncera que le duc de Guyenne est entré en pleine convalescence ^
Cependant on rapporte au roi que le duc de Guyenne a mandé le sénéchal de La Rochelle, « pour ce qu'il se doubtoit de la ville », où se seraient manifestés des sentiments royalistes ^. Il n'en faudrait pas conclure, comme on l'a fait, que le roi pouvait compter sur le concours, disons la trahison des Rochelais. Rien dans la conduite de ceux-ci ne permet de le supposer. Aucun historien, ni Amos Barbot, le premier et le plus sérieux de tous, ni d'autres ne le disent. Ce qui est vrai, c'est que les officiers du duc de Guyenne eurent quelques démêlés avec la population de La Rochelle au sujet de la perception du droit sur la traite des blés, de l'exercice de la police urbaine et de l'alignement des maisons, de l'exécution des sentences criminelles et des peines corporelles par le bourreau ; mais ces diverses questions litigieuses, qui n'affectaient en rien les relations politiques, furent réglées à l'amiable, et les Rochelais obtinrent gain de cause sur ces trois points contre l'ingérence des représentants du pouvoir ducal, ainsi qu'il appert de trois lettres patentes signées par Charles de France à Bordeaux ^ ; ils ne pouvaient en conséquence conserver aucune animosité contre
duc, luy priant faire diligence de mettre sus son armée ; et le dict duc m'appela à une fenestre, et me dit : « Vêla le seigneur d'Urfé qui me presse faire mon armée la plus grosse que je pu3-s, et me dit que nous ferons le grand bien du royaume ; vous semble il que si je y entre avccques la compaignie que gV meneray, que je y feisse gueres de bien ? » Je luy responditz en riant qu'il me sembloit que non. Et il me dist ces motz : <( J'ayme raieulx le bien du royaume de France que M. d'Urfé ne pense : car, pour ung roy qu'il y a, je y en vouldroje six ».
1. Archivio di Stato, Milano ; Potenze estere, Borgogna, vol. I; Pièce justificative n^ CXLIV.