CHAPITRE X
Sur la mort de Charles de France et les circonstances qui l'ont amenée, beaucoup de flots d'encre, depuis plusieurs siècles, ont coulé. Divers problèmes ont été posés, quant à la date et au lieu de l'événement d'abord, puis quant à la nature du mal qui enleva ce prince de vingt huit ans. On a amplifié ou dénaturé les faits ; des historiens peu scrupuleux ou volontairement fantaisistes ont groupé sur cette question des affirmations ou des accusations que d'autres ont combattues avec critique et méthode ; et il semble qu'aujourd'hui le mystère ne soit plus impénétrable, les points en litige n'ayant plus à être étudiés. Mais il est bon que ces matières soient exposées avec tout le développement qu'elles comportent.
Qu'en pensent les contemporains ? Philippe de Commines se contente de dire que, le jour même de la mort, on en parlait déjà « différemment » ^ Thomas Basin, ennemi personnel du roi de France, l'accuse formellement de la mort de son frère, déclarant qu'il a, plein de scélératesse, soudoyé ses familiers et ses domestiques pour l'empoisonner - ; et il nomme les coupables, qui ne seraient autres que le moine dauphinois Jourdain Faure, abbé de Saint-Jean-d'Angély, confident et aumônier du
.Édition de Mandrot. i,V p. 230.
2. Edition Quicherat, t. II, p. 287 : Hos quippe duos, velut idoneos tam nefando operi ministres, promissis atque muneribus rex pellexit ut benignissimum dominum suiim, adhibitis etiam quibusdam sortilegiis et maleficii artibus, veneno exstinguerent ; quemadmodum et fecerunt » L'historien normand reparle plus loin (p. 298) de l'effet du poison et de la honte qui doit rejaillir sur Louis XI d'un si horrible fratricide ; une page entière, où est prononcé le nom de Gain, lui suffit à peine pour le maudire. Une note assez identique se retrouve sous la plume d'un espagnol contemporain, Alfonsello, cité par Calmette, ouvr. cité, p. 357.
duc *, avec qui il faisait journellement la lecture des heures canoniales, et Henr}^ de La Roche son écuyer de cuisine. D'après l'interpolateur de la Chronique scandaleuse -, Odet d'Aydie, seigneur de Gomminges, aurait été le premier à répandre le bruit que le duc avait été <( empoisonné et maléficié par l'exprès commandement de celluy qui naturellement estoit tenu de raymer>^ et accusa de ce forfait les deux mêmes individus, payés pour l'accomplir.
Cette opinion, la plus populaire sans doute, s'accrédita vite. Dans l'entourage du duc et à Bordeaux, aussi bien qu'en Bretagne et en Bourgogne, l'occasion était excellente; il fallait sans tarder en profiter et crier vengeance contre ce crime monstrueux.
Claude de Seyssel, contemporain de Louis XII -^ raconte, sans toutefois l'affirmer, que le roi chercha à se débarrasser de son frère par le poison. Jean Bouchet, dans les Annales d Aquitaine % ne doute pas un seul instant qu'il y ait eu empoisonnement, et prétend que l'événement se passa à Saint-Sever, par le moyen d'une pêche que l'abbé de Saint-Jean-d'Angély fit partager à Colette de Chambes et à son amant, mais il ne croit pas à la participation secrète du roi. Brantôme -^ au contraire, ne doute pas de la culpabilité de Louis XI. Mézeray ^\ moins affir-
1. ]-^ii la présence de Guillaume Paumicr, secrétaire du duc, frère Jourdain donne, le 5 octobre 1471, quittance de ses gages de grand aumônier pour le mois de septembre (Bibliothèque nationale, Pièces originales, vol. 2961, do s s 65809).
2. Journal de Jean de Uoye, édit. de Mandrot, t. II, p. 281 et 285 : «Le moj'ne estoit souspectionné qu'il avoit joué la fourbe à monseigneur de Guienne et baillé la corme verte, et icellu\- mojme fut cause de le mettre hors la terre des vivans ».
3. Les lonanc/es du bon roi de France Louis douziesme (1508).