Froude, t. VI, p
reine avait formé le projet très arrêté de ramener l’Angleterre à la foi catholique. Dans ce but, elle avait envoyé à Rome le cardinal Pole, en le chargeant de proposer au Saint-Père un rapprochement. Or, à peine arrivé en Italie, le Cardinal avait pu constater que le plus vif désir de Jules IT était de voir la paix rétablie entre l'Empereur et Henry Il. Le Pontife avait expressément fait part de ses vœux au prélat anglais, il lui avait même laissé entendre qu'il verrait avec joie la reine Marie se joindre à lui pour tenter de préparer la réconciliation qu'il souhaitait. Ces ouvertures avaient aussitôt fait du cardinal Pole l’adversaire déclaré d’une intervention anglaise contre la France. Au moment où l'Angleterre cherchait à s’attirer la faveur de Rome, le Pape lui en fournissait l’occasion, lui suggérait le moyen le plus sûr d'y réussir. Pouvait-on espérer mieux et fallut-1l compromettre le succès de l'entente anglo-pontificale en refusant d’acquiescer aux pacifiques exhortalions de Jules IT? Le Cardinal ne l'avait pas cru, et, ayant obtenu l'approbation de la reine, il avait sans retard assuré au Pape que l'Angleterre était prête à lui donner le premier gage de soumission qu'il paraissait désirer, et qu'elle serait heureuse de concourir avec lui au rétablissement de la paix en Europe. Le Pape s'était empressé de reconnaître l’obéissance filiale que lui témoignait Marie Tudor, A son départ de Rome, le cardinal Pole avait été investi en effet de la haute dignité de légat du Saint- Siège : 1l était à ce titre chargé par Jules IIT d’être son représentant et son mandataire dans l’œuvre de pacification que la Cour Apostolique et le gouvernement anglais s’accordaient à entreprendre de concert". C’est ainsi qu'a-
4, Sur la mission de Pole, cf.: State Papers ; reign of Mary, p. 10, 46, 47. — Granvelle, Papiers d'Etat, t. IV,-p. 241-243. — Froude, t. V,
près avoir été au moment d'encourager la querelle de Charles-Quint et d'Henry Il, Marie en était arrivée à accepter une plus noble mission : celle de médiatrice entre les deux souverains.
La lourde tâche, qu'il venait de recevoir du Saint-Siège, le Cardinal en entreprit aussitôt l'exécution. À son retour d'Italie, il s'arrêta plusieurs jours à la cour de France, et dans les Flandres auprès de l'Empereur, pour engager les deux adversaires à écouter les paternels conseils qu'il avait charge de leur transmettre au nom du Sant-Père. Les circonstances, il faut le reconnaître, semblaient favorables aux desseins du prélat. L'Empereur aussi bien que le roi de France, épuisés par une lutte sans trêves, souhaitaient également de déposer les armes. Malheureusement ni l'un ni l’autre ne voulaient paraître renoncer à leurs espérances. Aussi, malgré ses efforts, le Cardinal ne put arracher d'eux que des promesses vagues et des déclarations incertaines!.
La France, la première, abandonna cette politique. Tandis que Charles continuait à dissimuler son désir d’obtenir la paix, nous fûmes au contraire assez vile amenés à nous départir de l'attitude que nous avions prise. La froideur marquée que nous témoigna l'Angleterre après le retour du cardinal Pole”, le silence prolongé, qui suivit la démarche que le prélat avait tentée, persuadèrent bientôt
p. 513. — Voir aussi le « Mémoire de la négociation faicte par M. de Noaïlles avecques le chancelier d'Angleterre au sujet de la paix entre la France et l'Empereur. » (Vertot, t. IV, p. 9-13.) Cet acte est du 18 novembre 1554. — Voir enfin Bibl. Nat., fr. 5045, fol. 27 ro.
1. Sur la négociation du cardinal Pole en France, cf.: « Response de la part du Roy aux propositions du Cardinal d'Angleterre, Légat pour la paix. » (Ribier, &. Il, p. 513-515.) Cet acte est du 8 avril 1554.
2. De M. de Noailles au Connétable, 30 novembre 1554. (Veriot, Ambassades de M. de Noailles, t. IV, p. 31-32.)
à Henry IT que l'alliance anglo-impériale était près de se former contre nous, et, pour prévenir ce danger, le plus grave qui pût nous menacer, notre ambassadeur en Anglererre, M. de Noailles, reçut ordre de rappeler au Cardinal le vœu qu'il avait dernièrement manifesté à son passage en France’. C'était à une faute que pouvaient seules excuser les eruelles appréhensions de notre gouvernement.
Une telle conduite devait encourager l'Empereur à persister dans sa réserve. Et, en effet, plus Henry Il s’avance, plus son rival s’efface. La cour impériale nous oblige à nous compromettre, à insister chaque jour davantage auprès de la reine Marie et de ses ministres € pour obtenir d’eulx l'ouverture de quelque bon moyen de faire paix avecques l'Empereur ». Ce moyen de « faire paix », notre ambassadeur à Londres et deux envoyés extraordinaires de France en conviennent même avec le cardinal Pole. Une conférence pourrait réunir nos représentants et ceux de Charles-Quint: ils y discuteraient, en présence des députés anglais et sous l'autorité du légat du Saint-Siège, les différends qui séparent leurs maîtres et essayeraient & par honnestes moyens » de préparer un accord?. Le roi de France va jusqu'à désigner les € serviteurs » qui parleraient en son nom @ à ceste Journée. » Mais ces avances sont impuissantes à faire sortir l'Empereur de son silence. Le prince Philippe, à ce moment à Londres, reste aussi impénétrable. Mis en demeure de se prononcer, il répond
1. Du Connétable à M. de Nozilles, 18 novembre 1554. (/bid., t. IV, p. 5-6.)
2. « Instructions et mémotres délivrés à la Marque » envoyés au Roi par M. de Nouilles, le 16 décembre 1554. (/bid., t. IV, p. 54-59.) — Les deux envoyés extraordinaires de la France furent le protonotaire de Noailles, frère de l'ambassadeur, et M. du Fresne (Florimond Robertet.) Voir leurs instructions dans Vertot, op. cit., t. IV, p. 84-90 et 254-259. Elles sont, la première du 30 décembre 1554, la seconde du 23 mars 1555.
par une fin de non-recevoirense retranchant derrière l’autorité de son père’. Si bien qu’en dernier lieu le cardinal Pole, désormais assuré des dispositions de la France, croit devoir faire demander à l'Empereur si oui ou non:il accepte d'entrer en négociations avec Henry I[°. Ainsi pressé de faire connaître sa décision, Charles se résout enfin à parler. Ilaccepte en principe l'idée d’une assemblée contradictoire, chargée de régler les différends qui sont en question entre la France et lui: il admet queles Anglais pourront y jouer le rôle de conciliateurs. Cette déclaration faite, on peut croire qu'il vaimiter Henry I et désigner sans retard ceux qu'il chargera de le représenter. Il n’en est rien. Et ce n'est qu'après de nouvelles et de non moins vives instances qu'il se détermine à nommer ses plénipotentiaires.
Cinq mois entiers (novembre 1554-avril 1555) avaient été employés à ces négociations. Encore était-il heureux qu'elles eussent abouti. Le consentement de l'Empereur obtenu, les choses allèrent plus vite. La France avait déjà fait choix de ceux qui devaient défendre ses intérêts au congrès. C’étaient le cardinal de Lorraine, le connétable de Montmorency, l’évêque de Vannes Charles de Marillac, M. de Morvilliers, évêque d'Orléans et Claude de l'Aubes-
pine, secrétaire d'Etat*. L'Empereur déléguait de son côté
1. « Instructions et mémoires délivrés à la Marque. » (Vertot, t. IV DD 7 2. Sur la mission de l'abbé de Saint-Salut dépêché par le cardinal Pole auprès de l'Empereur, voir : la lettre de Noailles au Connétable, du 20 janvier 1555. (/bid., p. 150-152.) — « Relation de la négociation de l'abbé de Saint-Salut à la cour de l'Empereur, » 22 mars 1555. ({bid., p. 218-252.) — Lettre de l'évêque d'Arras à l'ambassadeur Renard, 1er mars 1555. (Papiers d'Etat de Granvelle, t. IV, p- 407.) — Vincent Parpaglia, piémontais, abbé de Saint-Salvator de Turin, était alors attaché au cardinal Pole ; il passa ensuite au service du cardinal Farnèse.
3. Bibl. Nat., fr. 3945, fol. 2 ro. — Lettre de M. de Noailles au Roi, 17 avril 1555. (Vertot, op. cit., p. 280-283.)
le duc de Medina-Cœli, Antoine Perrenot de Granvelle évêque d'Arras, le comte de Lalaing, seigneur de Bugnicourt, Wiglius Zwichemus, président du Conseil d'État des Pays-Bas, Bravenus, président de Malines, et le secrétaire Bave. — Le cardinal Pole, comme légat du Saint- Siège, Étienne Gardiner, évêque de Winchester et chancelier d'Angleterre, le comte d’Arundel, et sir William Paget, au nom de Marie Tudor, devaient s'interposer comme médiateurs”. |
Restait à fixer le heu où s’ouvrirait la conférence. La reine Marie proposait l'Angleterre. Mais la France refusa cette offre. & L'on scayt assez, écrivait Henry IT à son ambassadeur à Londres, M. de Noailles, queune si poisante chose que la pacification de tant et de si graves différens se doibt demesler en lieu libre et neutre”. » Après de nouvelles discussions, l’on s’arrêta donc à un autre part, et le petit village de Marck, situé sur le territoire anglais à égale distance des villes impériales d’Ardres et de Gravelines, parut réunir finalement tous les avantages désirables. Les Anglais devaient s'établir à Marck; ils se chargeaient d'y faire préparer Q lieu propre à la négociation ». Les ambassadeurs français résidant à Ardres, ceux de l'Empereur à Gravelines viendraient chaque jour à Marck, car ce dernier village était insuffisant à les nourrir eux et leur suite”. L'ouverture du congrès fut fixée aux premiers jours de mai 1555.
Ce sont les discussions de ce congrès que nous expose en détail le & procès-verbal » qu’en rédigea Marillac et dont nous avons déjà parlé. C’est là un document d’une
1. Bibl. Nat., fr. 3945, fol. 2 r°. -— Du Connétable à Noailles, 30 avril 1555. (Vertot, op. cit., p. 286.) — Froude, t. VI, p. 314.
2. Du Roi à Noailles, {3 janvier 1555. (Vertot, op. cit., p. 127-128.)