Bibl. Nat., fr. 3945, fol. 16 r° et vo
partis, & pour tirer de leurs propoz quelque moyen d'accord. » Ce furent les serviteurs du Roi qui les premiers en délibérèrent avecles médiateurs. Après les compliments d'usage, l'évêque de Winchester déclara que la conclusion d'un double mariage lui semblait être la préface obligée d'uneentente durable entre l'Empereur et le roi de France. Me Élisabeth, la fille aînée d'Henry Il, devait s’unirau fils du prince Philippe, M*° Marguerite, sœur du Roi, au prince de Piémont. L’une de ces deux princesses recevrait en dot les droits de la France sur le Milanais, la seconde l’État de Piémont occupé injustement par les armées françaises, et «l’on coupperoit ainsi la racine aux différents » qui depuis si longtemps agitaient l'Europe”.
L'on peut aisément se figurer avec quelle indignation nos représentants accueillirent ces propositions. Ils soupçonnaient déjà de partialité l’évêque de Winchester. Son discours ne venait-il pas confirmer leurs craintes ? Ils protestèrent donc de la façon la plus formelle. On voulait dépouiller la France du Piémont et du Milanais : or le Roi ne se dessaisirait jamais du Piémont et n’abandonnerait à aucun prix ses droits sur Milan. Il était si peu disposé surtout à ce dernier sacrifice qu'il avait précisément chargé ses ambassadeurs à Marck de poser comme condition essentielle d'accord la restitution du Milanais à la France. Et, s'adressant à l’évêque de Winchester, le cardinal de Lorraine et le Connétable lui déclarèrent qu’en effet la & question de Milan » serait mise en avant par eux avant tout autre (comme celle qui estoit la plus claire, et où il n'y avoit aucune response suffisante pour les exclure de leur demande ». Valentine Visconti avait transmis à son fils Charles d'Orléans ses droits sur Milan,
1. Jbid., fol. 17 ro. — Bibl. Nat.. fr. 17910. — Bibl. Nat., fr. 5045, fol. 275v0-98"r0;
droits d'autant plus indiscutables que la descendance masculine de son père Galéas était éteinte. Louis XII, fils de Charles d'Orléans, en avait hérité et n'avait cessé de les faire valoir‘. À son avènement il avait pris le titre de roi des Deux-Siciles et de duc de Milan. Au reste ce même Louis XII avait à deux reprises, en 1504 et en 1509, reçu du roi des Romains Maximilien investiture solennelle du Duché pour lui et ses descendants mâles, et à leur défaut pour sa fille Claude et ses enfants mâles. Le seul survivant de ces enfants de la reine Claude étant Henry IL, les réclamations actuelles de la France n'avaient rien que de parfaitement raisonnable ?.
L'évêque de Winchester ne se déclara point convaincu. Les ambassadeurs français parlaient d’investitures. Mais un autre prince que Louis XIT en avait reçu une : c'était François Sforza. Lorsqu'après le traité de Cambrai (1529), l'Empereur avait réglé de concert avec le Pape le sort de l'Italie, 1l avait investi Sforza du Milanais. Ce dernier élant mort quelques années plus tard avait laissé le Duché à la disposition de Charles-Quint. C'était pendant la vie de Sforza que la France aurait dû protester contre une investiture qui annulait celles de 1504 et de 1509. La cause aurait alors été portée devant l'Empereur, seigneur du fief, qui en aurait décidé en dernier ressort. Maintenant il était trop tard pour réclamer.
M. de Morvilliers se chargea de répondre à ces allégations. L'Empereur nous avait dépouillé de Milan par la force. On nous demandait pourquoi nous ne nous étions pas adressés à lui pour en obtenir restitution :
1. Louis XII, étant duc d'Orléans, n'avait pas cessé en effet de réclamer ses droits à la possession de Milan comme l'avait fait son père Charles d'Orléans.
2, Bibl. Nat., fr. 3945, fol. 17 vo. — Bibl. Nat., fr. 5045, fol. 28 ro.
& ceux qui sont spoliez par voye de faict agissent-ils donc par voye de droict auprès de leur spoliateur ? » Au surplus, l'investiture de François Sforza ne pouvait valoir contre la nôtre, car elle avait été purement imaginaire. L'Empereur était resté le maitre du Duché ; il en avait séparé Monza transmis à ütre de Comté à Antonio de Leiva, s'était réservé les principales villes fortes du pays, Milan entre autres, avait été en un mot « beaucoup plus jouissant » que Sforza ’.
Cette réponse était catégorique et laissait peu de prise à une réplique. Aussi l'évêque de Winchester crut-1l nécessaire de nous opposer un autre argument en faveur de Sforza. Les députés français n’admettaient pas que ce prince eût élé justement investi par l'Empereur. Mais après le traité de Madrid, lors de la ligue de la France, de l'Angleterre et des Vénitiens contre Charles-Quint, François L* n’avait-1l pas reconnu la légitimité du titre de Slorza ? N’avait-il pas aturé le Duc dans la triple alliance en lui promettant formellement de l'aider à reconquérir le Milanais, et ne s’était-1l point ainsi lacitement dépouillé « de la possession de droict qu'il prétendoit sur ledict estat » ?
Marillac, avec une subtilité toute juridique, réduisit à néant celte argumentation. Il admit que l'acte du feu Roï pouvait paraître compromettant. L'était-l en réalité ? Évidemment non. En aucune manière du moins, il ne devait être préjudiciable au roi Henry I. François I n'avait jamais eu sur le duché de Milan des droits absolus. Sans doute Claude de France, sa femme, l’en avait investi en 1515°. Mais cette investiture n'avait pu lui conférer
4. Bibl. Nat., fr. 3945, fol. 18 ro et vo: — fr, 17910. 2. Cette donation est du 28 juin 1515. (Dumont, Corps diplomatique, t LV pente pe211à)
des droits aussi étendus que ceux qui, d’après Les actes de 1504 et de 1509, revenaient avant tout aux fils aînés de la Reine. Elle ne lui avait donné que l’administration du Duché, et les fils de la reine Claude étaient restés les véritables maîtres du Milanais ; ils avaient conservé en leur entier les droits de propriété qu'ils tenaient de leur mère. Si le feu Roi n'avait point rempli ses devoirs de bon admimistrateur, s’il avait outrepassé sa charge èn disposant de Milan, ces actes étaient nuls et ne pouvaient maintenant être opposés à son fils Henry Il. Au nom de ses collègues, Marillac affirma donc de nouveau que la restitution du Milanais ne serait qu'un acte de justice, et que dans tous les cas la France en faisait la condition formelle d’un accord avec l'Empereur ‘.
Les médiateurs renoncèrent à discuter davantage. Ils se déclarèrent prêts à communiquer aux Impériaux les prétentions de nos ambassadeurs. Sans plus tarder, ceux-ci se relirèrent donc pour faire place aux députés de Charles- Quint.
La conférence dura près de deux heures entre nos adversaires et les Anglais. Vers six heures du soir ces derniers revinrent auprès des nôtres et leur firent connaître les intentions des « serviteurs » de l'Empereur. Elles étaient formelles : ils exigeaient la rétrocession à eux ou à leurs allés de toutes les conquêtes faites dernièrement par la France, c’est-h-dire du duché de Piémont, des Trois-Évéchés, des places du Luxembourg, du duché de Mantoue et de la Corse. Ils prétendaient d'autre part que, la rupture du traité de Crespy nous étant imputable, nous élions responsables à ce titre de tous les dommages qui & s’estoyent ensuyvis ». Enfin le Milanais était et resterait leur propriété *.
4. Bibl. Nat., fr. 3945, fol. 18 vo et 19 ro, 2. Ibid., fol. 19 ro-20 vo,
Il serait difficile de dépeindre l'indignation de nos ambassadeurs, lorsque les Anglais leur communiquèrent ces nouvelles. Les Impériaux voulaient en somme « nous despouiller de ce qui d'ancienneté estoit nostre, et de nouveau par droict des armes nous estoit acquis ». Non contents de ne point nous donner satisfaction sur « le faict de Milan », ils osaient nous réclamer nos légitimes conquêtes. L'heure, qui s’avançait, put seule interrompre ces protestations. Mais le résultat de cette deuxième Journée était significatif. Les deux partis venaient de prendre position et leurs prétentions respectives étaient telles que, s'ils les mainteraient entières, tout accord devenait impossible ‘.
Il fallait donc à tout prix obtenir des uns et des autres quelques concessions qui permissent € d'entrer en matière ». C'est à cette tâche que les médiateurs consacrèrent leurs efforts pendant la troisième assemblée, qui avait été fixée au dimanche 26 mai. Insistant de la manière la plus pressante auprès des nôtres d’abord, ensuite auprès des Impériaux, 1ls essayèrent par tous les moyens de faire revenir les adversaires sur leurs dernières déclarations. Tout fut inutile. L'évêque de Winchester, ayant voulu de nouveau contester nos droits sur le Milanais, entendit pour la seconde fois le Connétable et Marillac les justifier très énergiquement. Et malgré les exhortations du car- .dinal Pole, les représentants de l'Empereur ne consentirent à abandonner aucune des réclamations qu'ils avaient précédemment posées *.
En présence d'aussi mauvaises dispositions, les médiateurs ne voyaient toujours qu'un moyen de conciliation